APIC - Interview
Une analyse du théologien noir Antonio Aparecida Silva, "Padre Toninho"
Jacques Berset, Agence APIC
Sao Paulo (APIC) Au Brésil, le racisme serait-il pire qu’au pays de
l’apartheid, si l’on considère par exemple l’accès à l’Université ? S’ils
forment près de 50 % de la population, les Noirs n’occupent de loin pas la
place qui leur revient dans cette société de 150 millions d’habitants,
souvent considérée à l’extérieur comme un modèle d’intégration raciale. Le
pays connaît de fait un "apartheid social" massif, affirme le théologien
Antonio Aparecida Silva, célèbre figure du mouvement noir au Brésil. Et si
l’Eglise n’est pas exemptée du reproche de racisme, elle s’ouvre lentement
à la "négritude".
Davantage de racisme qu’au pays de l’apartheid ? Surprenant pour l’Européen, pour qui - peut-être est-ce la magie des images métisses et torrides
du carnaval de Rio ? - le Brésil est un modèle de tolérance et de cohabitation. Contrairement à l’Afrique du Sud, il n’y a pas de ségrégation légale
au Brésil, pas de "racisme frontal", analyse "Padre Toninho", un théologien
de réputation internationale. Mais un racisme bien concret tout de même que
vivent dans leur chair des dizaines de millions de Noirs brésiliens.
"Padre Toninho", qui nous reçoit dans sa paroisse de Notre-Dame d’Aquiropita, à Sao Paulo, est un homme à l’abord jovial et optimiste. Assistant
national de la communauté noire du Brésil, adepte de la "théologie noire de
la libération", ami du théologien nord-américain James Coine, il est bien
placé pour nous parler de la population afro-brésilienne et de sa position
peu enviable au sein de l’Eglise. Une réalité qu’il vit dans sa paroisse
même, "une mixture de pizza et de samba", puisque Italiens immigrés au début du siècle et Nordestins récemment arrivés à Sao Paulo y côtoient tant
bien que mal des Noirs souvent marginalisés. "Les pauvres n’entrent pas
dans une église, ils pensent que ce n’est pas pour eux: ils n’ont ni souliers ni habits convenables..."
APIC:L’esclavage a été supprimé au Brésil il y a seulement un siècle...
PadreToninho:La population noire brésilienne descend des premiers esclaves de l’ère coloniale: dès 1532, par millions, ils furent amenés de force
dans le pays pour être surexploités comme main d’oeuvre abondante. Au Brésil, jusqu’à la fin du siècle passé, deux personnes sur trois étaient des
Noirs. Au début du 19e siècle, la famille royale, fuyant l’invasion du Portugal par Napoléon Bonaparte, se réfugie au Brésil. Elle exige une politique de "blanchiment" du pays, qui s’ouvre alors aux étrangers non noirs. Ce
mouvement va s’intensifier après l’interdiction légale du trafic d’esclaves
en 1850, qui accélère encore la politique de "blanchiment". On assiste à
l’arrivée d’un grand nombre d’immigrants blancs, notamment des Italiens
dans les années 1870. L’esclavage en tant que tel est aboli en 1888, mais
il n’y aura pas d’intégration pour la majorité noire devenue "libre".
Pour le Mouvement Noir au Brésil, la population considérée comme noire
atteint le 50 % de la population totale (43 % selon le recensement officiel
de 1980). En font partie les mulâtres ou métis qui, étant donné la pression
sociale, tentent de se faire passer pour Blancs. Un mulâtre à Sao Paulo devient blanc dès qu’il arrive à Salvador de Bahia, où il y a une grande proportion de Noirs. Dans la mesure où la personne prend conscience de sa valeur, elle se considère elle-même comme noire. Dans le cas contraire, elle
se rangera dans la catégorie des Blancs. Aujourd’hui on rencontre des personnes qui apparemment n’ont pas de caractéristiques noires, par exemple la
couleur, mais qui se considèrent comme noires parce que classées comme telles au siècle passé. Elles assument ainsi leur héritage historique.
70 millions de Noirs, majoritairement marginalisés
Il y a près de 70 millions de Noirs au Brésil; dans les Amériques, ils
sont environ 140 millions: un nombre impressionnant et une culture spécifique. On assiste désormais à une renaissance des mouvements noirs dans tous
les pays d’Amérique latine; ils existaient certes déjà du temps de l’esclavage. Ces mouvements ne pleurent pas seulement les pertes de la période de
servitude, mais développent des perspectives tournées vers l’avenir. Ils
dénoncent la violence qui leur est faite aujourd’hui: les nombreux enfants
noirs décimés et tués, victimes de la violence policière, les "favelados"
marginalisés, les paysans sans terre, les "boias frias" qui errent d’une
récolte à l’autre, le nombre impressionnant de femmes pauvres, où les Noires sont en grande proportion, ces femmes qui sont stérilisées à leur insu
dans les dispensaires de la périphérie des grandes villes.
APIC:On stérilise les femmes pauvres contre leur volonté ?
PadreToninho:Il existe des programmes financés par des organisations internationales qui subventionnent ces pratiques. Il s’agit non seulement de
distribution massive et indiscriminée de moyens contraceptifs, mais aussi
d’opérations chirurgicales comme la ligature des trompes, faites d’une manière arbitraire, pratiquées sur de jeunes femmes qui n’en ont même pas
conscience et qui n’ont reçu aucune information. Quand elles s’aperçoivent
de quelque chose, elles sont déjà stériles... Le médecin ne leur dit rien,
les femmes ne participent pas à cette décision: c’est vraiment arbitraire!.
APIC:C’est de l’"eugénisme social"!
PadreToninho:La Conférence nationale des évêques de Brésil (CNBB) a fait
de nombreuses dénonciations dans ce sens. Spécialement dans certaines régions du Nordeste, mais aussi dans d’autres régions du Brésil, il y a un
grand nombre de femmes qui sont stérilisées de façon forcée. Ce sont surtout les femmes pauvres qui sont concernées, et par conséquent dans une
plus grande proportion, les femmes noires, les plus marginalisées.
Ces pratiques se rencontrent dans des hôpitaux subventionnés par des
fondations et des entités qui financent des programmes de santé ou de contrôle des naissances. Il faudrait que l’opinion publique ait connaissance
de ces faits. Pour les évêques du Nordeste, c’est une immense préoccupation
de voir la façon dont est appliqué le programme de contrôle de la natalité.
APIC:Nous pouvons donc dire qu’au Brésil, les Noirs sont discriminés...
PadreToninho:Sans aucun doute, c’est une accusation très grave: il y a
du racisme. C’est une pratique très répandue. On dit certes que la société
brésilienne a réussi le brassage de différentes races.... Dans les faits,
le racisme est l’attitude de ne pas permettre à quelqu’un, du fait de sa
couleur ou de son ethnie, de jouir des biens qui sont produits par l’ensemble de la société. Au Brésil, en réalité, les Noirs ne peuvent pas accéder
facilement à ces biens. Bien qu’étant près de la moitié de la population,
les Noirs brésiliens ne sont pas à même d’avoir un niveau de vie décent, de
participer vraiment à la vie du pays. La classe classe moyenne noire est
quasi inexistante, elle ne fait même pas 1 % de la population!
Dans ce sens, le racisme au Brésil est plus grand qu’aux Etats-Unis,
voire qu’en Afrique du Sud, si on considère l’accès à l’Université. Même
s’il ne procède pas de la même "méthodologie", le racisme brésilien est
tout autant déplorable que celui d’Afrique du Sud. Au Congrès national brésilien, sur les 503 députés et 81 sénateurs, on ne trouve aujourd’hui que
20 à 25 députés noirs. Et parmi cette vingtaine, beaucoup ont été élus dernièrement avec le soutien d’Eglises pentecôtistes dont ils sont pasteurs.
Si on voit les institutions civiles, militaires et religieuses, spécialement l’Eglise catholique ou l’Eglise luthérienne - au Brésil, c’est une
Eglise blanche - les Noirs sont quasiment absents.
APIC:L’Eglise catholique échappe-t-elle au reproche de racisme ?
PadreToninho:Jusqu’au siècle passé, l’Eglise possédait ses propres esclaves, dans les maisons de paroisse, les couvents... Dans les premières
décennies du 19e siècle, par exemple, il y avait 92 clarisses au Monastère
du Desterro, à Bahia, mais presque 200 esclaves, soit deux esclaves pour
une religieuse! Aujourd’hui, l’Eglise catholique au Brésil, avec une hiérarchie de quelque 350 évêques, n’a pas plus de cinq évêques noirs!
Il y a parmi eux Dom José Maria Pires, archevêque de Joao Pessoa, Dom
Aloisio Hilario de Pinho, évêque de Tocantinopolis, et quelques autres
d’origine noire comme Dom Jairo Rui Matos da Silva, évêque de Bonfim, qui
se reconnaissent comme Noirs. Ce n’est pas le cas de l’archevêque de Sao
Salvador de Bahia, Dom Lucas Moreira Neves, qui, bien que fils de mère noire, n’assume pas sa négritude...
Sachant que la grande majorité de la population noire est catholique,
pourquoi a-t-elle si peu de représentants parmi les évêques ? Il faut savoir qu’il y 50 ans, avant le Concile Vatican II, les séminaires ne recevaient pas - ou alors avec grande difficulté - les vocations noires. Voilà
pourquoi les prêtres noirs au Brésil sont jeunes. Il y a 10 ans d’ici, ils
étaient à peine 200 sur un total de 15’000. Depuis, leur nombre a plus que
doublé et de novembre 1991 à mars de cette année, seulement dans les régions de Sao Paulo, Goias, Minas Gerais, Espirito Santo et Rio de Janeiro,
il y a eu une trentaine d’ordinations de prêtres noirs.
S’ouvrir aux pauvres, c’est s’ouvrir aux Noirs
Cela signifie que durant ces dernières années, à partir du travail de
"conscience noire" et des agents de pastorale noire, l’Eglicommençant à
s’ouvrir davantage aux pauvres, elle a rencontré davantage les Noirs, qui
sont parmi les plus pauvres. Cela a permis un grand éveil des vocations sacerdotales chez les Noirs: depuis dix ans, il y a plus de prêtres noirs que
durant toute l’histoire du Brésil!
Quand l’Eglise accueille les Noirs, cela l’aide à comprendre leur réalité, à respecter leur culture et leur manière d’être. Dans la formation, il
s’agit de ne pas dépouiller les Noirs de leurs propres caractéristiques.
APIC:Y a-t-il des résistances dans l’Eglise face aux vocations noires ?
PadreToninho:Non. Les fidèles sont très contents de voir qu’il y a des
prêtres et agents de pastorale qui viennent de leur milieu. La question
principale qui se pose avec un Noir - il en est de même pour les Indiens,
qui n’ont quasiment aucun prêtre issus de leurs rangs - c’est sa conscience, sa manière d’être spécifique, qui exigent un grand effort d’inculturation de la part des formateurs. Il faut mieux connaître leur culture, pour
pouvoir accompagner ces jeunes avec leurs particularités, qui doivent absolument être respectées. Il y a un effort dans ce sens actuellement, tout un
travail d’inculturation.
Le poids de l’histoire: les fils d’esclaves interdits de séminaire
Il y a quelques décennies, il était très difficile pour un Noir d’entrer
au séminaire. En fait, ce n’était pas permis: il y avait des règles précises. Quand j’étais recteur de la Faculté de Théologie de l’archidiocèse de
Sao Paulo, logée dans les locaux de l’ancien séminaire, une personne de 60
ans m’a interpellé, toute heureuse: "Comment est-ce possible qu’aujourd’hui, dans ce bâtiment, il y ait un Noir comme recteur de la Faculté
de théologie. Je n’arrive pas à le croire!". Autrefois, encore juste avant
le Concile Vatican II, il était interdit aux Noirs d’entrer dans le séminaire, sauf s’il s’agissait de travail domestique.
Jusqu’en 1888 - année de l’abolition de l’esclavage -, il n’y avait
qu’une exception, celle du diocèse de Mariana. On ne recevait pas de Noirs
dans les séminaires parce qu’ils étaient esclaves et par conséquent pas autonomes. Or un prêtre devait jouir de sa propre autonomie, avoir son destin
entre ses mains. Mais même après l’abolition de l’esclavage, on a inventé
d’autres raisons. Pour être prêtre, il fallait venir de familles bien constituées, avoir un père et une mère, une tradition familiale.
Pas de mariage pour les esclaves
Or l’Eglise elle-même ne mariait pas les Noirs esclaves: en cas d’épousailles, estimait-elle, l’indissolubilité du mariage pouvait être mise en
danger si le propriétaire vendait par ex. le mari au patron d’une autre fazenda que celle où travaillait son épouse. La grande préoccupation de
l’Eglise était la préservation de la formalité du sacrement et non pas le
respect de la personne concrète. Aussi n’y avait-il jamais de Noirs faisant
partie de familles bien constituées.
On peut trouver dans les archives de l’archidiocèse de Sao Paulo de nombreux registres de baptêmes du siècle passé dans lesquels les enfants noirs
sont tous enregistrés de ce fait comme "enfants naturels". Et cela était un
empêchement pour devenir prêtre. Plus tard, quand les Noirs ont pu avoir
des familles normales, on a posé d’autres exigences, d’ordre matériel et
financier, trop hautes pour les jeunes noirs issus des milieux pauvres. Et
cela jusqu’à Vatican II, qui a ouvert la voie à une Eglise populaire.
Dans la bibliothèque de la Conférence des Religieux du Brésil à Rio de
Janeiro, on trouve des documents édifiants: les actes d’un Congrès de religieux et religieuses débattant en juillet 1960 de l’acceptation ou non de
vocations noires dans les congrégations. La conclusion fut celle-ci: on
peut les accepter, mais avec prudence, car les Noirs sont trop sensuels,
ils ne pourront pas tenir leur voeu de chasteté. Des appréciations péjoratives pour la population noire... Il y avait tellement de conditions que
finalement, on ne pouvait accepter personne!
L’Eglise devrait démontrer dans les faits qu’elle n’est pas raciste
C’est seulement après le Concile Vatican II et surtout après les grandes
assemblées générales de l’épiscopat latino-américain de Medellin et de Puebla, avec l’option pour les pauvres, que tout s’est ouvert. Raciste,
l’Eglise l’a été et le reste: en fait, le racisme n’est pas une question de
désir ou d’intention, c’est une question de pratique. Une société cesse
d’être raciste quand elle le démontre dans les faits.
Pour échapper aux reproches, estime encore Padre Toninho, l’Eglise doit
entrer dans un processus de "noircissement" de sa théologie afin qu’elle
soit davantage partie de la population dans laquelle elle se trouve. Il
faut une théologie travaillant à partir des présupposés culturels de la population noire, de ses mythes cosmogoniques, de sa manière de comprendre la
foi, de sa philosophie, de sa cosmovision. Cela suppose une Eglise de base
qui assume également la culture noire, la manière d’être des personnes noires, leurs expressions liturgiques, les symboles de leur culture qui ne
sont pas les mêmes que ceux de la culture blanche. L’Eglise parle beaucoup
d’inculturation, théoriquement, conclut-il, et elle le fait avec sympathie,
mais elle a beaucoup de difficultés à l’assumer concrètement. (apic/be)
Encadré
Le "Padre Tonhino", de son vrai nom Antonio Aparecida Silva, est aujourd’hui curé de la paroisse Nossa Senhora de Aquiropita, dans le quartier
Bairro de Bixiga, à Sao Paulo. Religieux de la Petite oeuvre de la divine
providence de Don Orione, une congrégation missionnaire d’origine italienne, "Padre Tonhino" a été ordonné prêtre en 1976. C’est un théologien noir
connu bien au-delà des frontières du Brésil.
Il a été des années durant recteur de la Faculté de théologie de l’archidiosèse de Sao Paulo, qui est une Faculté de droit pontifical, où il
continue d’enseigner dans le domaine de la théologie morale et de la missiologie. Il a étudié quelques années à Rome, à la Gregoriana, puis à l’Alfonsiana, l’Université des rédemptoristes, avec le célèbre moraliste Bernard Haering. (apic/be)
Des photos de Padre Toninho sont disponibles auprès de l’agence APIC