APIC - Interview
"L’Eglise n’a pas compris la théologie de la libération"
Propos recueillis par Brigitte Muth-Oelschner /agence APIC
"Nous ne pouvons plus identifier l’Eglise actuelle avec l’Eglise de JésusChrist. Ce serait faire une offense au Christ". Léonardo Boff ne mâche pas
ses mots pour parler de la situation actuelle. Pour lui, l’Eglise romaine
n’a pas compris la théologie de la libération et n’a pas vraiment soutenu
les communautés de base. L’Evangile doit être apporté avec un autre discours, l’actuel est trop occidental, estime le théologien de la libération
brésilien. Dans une interview accordée à l’agence APIC, lors de son récent
passage en Suisse, Leonardo Boff, qui vient de décider de quitter l’ordre
des franciscains et le sacerdoce, s’explique sur sa situation personnelle
et celle de l’Eglise latino-américaine.
APIC: Votre décision de quitter l’ordre franciscain et le sacerdoce a eu
un grand retentissement dans le monde. N’êtes-vous pas devenu un "traître"
à l’Eglise et à la cause des pauvres?
APIC - Interview: Je dois dire que je ne suis pas sorti de l’Eglise. J’ai seulement changé de lieu. La plupart des gens identifient l’Eglise avec la
hiérarchie. Je m’identifie avec l’Eglise communauté des croyants, une Eglise plus importante, plus grande, plus vivante que les stuctures hiérarchiques. Lorsque j’ai remarqué que comme théologien de la Parole, parlée ou
écrite, je ne pouvais plus m’exprimer, je me suis senti obligé de choisir
une autre voie. Non pas une autre direction, mais un autre chemin. Au cours
des derniers mois, mes écrits ont été presque interdits. J’ai été placé
sous la censure de Rome, de sorte que je ne pouvais pratiquement plus rien
publier. Au mois d’août, je devais reprendre mes cours, on m’a dit que
j’avais une interdiction d’enseigner pour cinq ans. En outre, je crois que
j’ai assez montré que je peux être soumis, que je suis capable de dialogue.
Depuis 1971, je me trouve sous cette pression. Mais maintenant, j’ai atteint mes limites personnelles.
APIC: Vous vous définissez donc plus comme théologien que comme prêtre?
LB: Oui bien sûr. Chez nous au Brésil, les prêtres travaillent comme conseillers des communautés de base. Même lors des grandes fêtes liturgiques,
le prêtre n’est pas indispensable. Les groupes des communautés de base
prennent leurs responsabilités. Après mon retrait de l’ordre des franciscains et du sacerdoce, je serai présent comme avant lors des fêtes liturgiques et je participerai exactement comme au temps où j’étais prêtre. Je
suis tout à fait calme et tranquille, c’est un signe pour moi que cette décision était mûrie.
APIC: La théologie de la libération est soumise à de vives critiques. Ne
lui avez-vous pas nui par votre décision, en apportant en somme "la preuve"
qu’elle n’est pas fidèle à la hiérarchie de l’Eglise et n’a pas l’obéissance nécessaire?
LB: Il faut être logique avec soi même. Je me suis engagé pour la libération dans la société, mais aussi à l’intérieur de l’Eglise. Lorsque j’ai
remarqué que la libération à l’intérieur tournait court, j’ai franchi le
pas. Pour moi la fidélité à l’Evangile est plus importante que la fidélité
à l’Eglise. J’aperçois de moins en moins l’Evangile dans les déclarations
du pape ou de Mgr Ratzinger.
APIC: Vous voyez ainsi une contradiction entre l’Evangile et l’Eglise
hiérarchique?
LB: Au Brésil, nous faisons la différence entre l’Eglise de l’Evangile
et l’Eglise de la tradition. L’Eglise de la tradition est pleine de compromissions dans l’histoire. Elle est liée au pouvoir économique, politique,
et théologique. Elle a fait un pacte avec les puissants de ce monde.
L’Eglise de l’Evangile est l’utopie de Jésus-Christ, la liberté des enfants
de Dieu. Je pense que nous devons de plus en plus confronter les institutions hiérarchiques de l’Eglise avec l’Eglise de l’Evangile. Cette dernière
est la véritable Eglise des chrétiens, l’Eglise de Dieu. Nous ne pouvons
plus identifier l’Eglise de la tradition avec l’Eglise du Christ, ce serait
une offense au Christ. Et je ne veux pas le faire.
APIC: Vous avez rencontré avec vos écrits, vous et vos compagnons, au
moins ici en Europe, beaucoup de compréhension et de sympathie. Mais vous
avez contribué à une polarisation au sein de l’Eglise. Ne craignez vous pas
un schisme au sein de l’Eglise catholique en Amérique latine?
LB: Je crois que la polarisation ne vient pas des communautés de base,
ou de l’Eglise des pauvres, mais de l’incompréhension des fonctionnaires
romains. Ils n’ont jusqu’à présent pas vraiment compris la théologie de la
libération, ni jamais soutenu justement les communautés de base. Pour eux,
les communautés de base sont toujours une annexe des paroisses et non pas
une autre manière d’être Eglise. Ils ne voient les communautés de base que
comme un mouvement au sein de l’Eglise, comme une méthode pastorale pour
évangéliser les pauvres. Nous avons constaté que nous ne sommes pas compris. Je crois que la polarisation va devenir de plus en plus forte.
Cela tiendra beaucoup à l’assemblée générale de l’épiscopat latino-américain à St-Domingue en octobre. Si les évêques sont fidèles aux orientations de Medellin et de Puebla et s’ils soutiennent l’option préférentielle
pour les pauvres, je dirais que l’Eglise n’est pas seulement baptisée, mais
déjà confirmée. Mais cela n’est pas sûr. Les tendances à reconnaître les
valeurs de la culture afro-américaine et les valeurs des cultures indiennes
comme possibilités pour un nouveau visage du christianisme sont de plus en
plus critiquées et mises de côté.
APIC: Entretemps, la seconde version du document préparatoire à la rencontre de St-Domingue aurait biffé le nom de Mgr Romero et des Jésuites assassinés au Salvador. Est-ce pour vous un geste symbolique?
LB: Oui. Je pense que les critères pour la sainteté dans l’Eglise actuelle sont complètement institutionnels. Pour cette Eglise conservatrice, ce
ne sont pas des saints de l’Evangile, des saints pour l’humanité qui sont
mis sur les autels. La proclamation de saints, comme par exemple Escriva de
Balaguer, est un scandale pour les pauvres.
APIC: Le Père Pedro Freites, a expliqué, en tant que porte-parole du CELAM, que les évêques à St-Domingue pourraient élargir l’option pour les
pauvres et pour la jeunesse, par une option pour les laïcs, et pour la culture indigène. Tenez-vous cela pour souhaitable?
LB: Il est important de détailler un peu plus l’option pour les pauvres.
Nous sommes les pauvres, les afro-américains, les Indiens, les laïcs qui ne
sommes pas encore reconnus comme véritables sujets de l’Eglise. Les pauvres
sont aussi principalement les femmes. Les femmes constituent la moitié de
l’humanité, pour l’Eglise elles comptent à peine. Je crois qu’il serait
mieux, par exemple, au lieu de parler d’une option pour les laïcs, d’une
option pour les femmes dans l’Eglise. Je plaide pour un élargissement de
l’option pour les pauvres dans la mesure où on reste dans les grandes
lignes de Medellin et de Puebla. Pour moi, les décisions de Medellin et de
Puebla sont l’oeuvre de l’Esprit-Saint et pas seulement une stratégie pastorale. Car l’Eglise s’est décidée alors pour les plus faibles et non pas
pour un chemin confortable.
APIC: Les documents de Medellin et de Puebla seront prolongés? Avez-vous
des renseignements à se sujet?
LB: Le dernier document préparatoire est bon. Je l’ai moi-même lu et je
trouve que les lignes directrices de Medellin et de Puebla sont maintenues.
La terminologie et le langage sont équilibrés et non pas polémiques. La
prétendue droite combative de l’Eglise a certes tenté de manipuler le texte. Mais le texte préparé par elle a été refusé par toutes les conférences
épiscopales. Le texte actuel reprend les meilleures contributions des conférences des évêques. L’Evangile doit être apporté avec un autre discours,
venir avec une autre articulation, l’actuelle est trop occidentale.
APIC: Par cette nouvelle évangélisation, le voeu du pape sera-t-il exaucé?
LB: Pour moi, le plus important dans la nouvelle évangélisation est que
l’Eglise elle-même doit être évangélisée. C’est le plus important pour moi
parce que l’Eglise est très éloignée de l’Evangile. Par Eglise j’entends
ici les structures, le pouvoir. Pour autant qu’on le constate, le pape est
plus ouvert à la tradition qu’à ce que signifie l’Esprit-Saint: notamment
être plus ouvert au futur, à la nouveauté, au faible.
Dans ce sens, je pense que l’Eglise doit se poser elle-même la question:
Où suis-je dans le monde actuel? Suis-je l’héritière du rêve de JésusChrist ou bien seulement une grande structure politico-religieuse qui a
plus à faire avec la culture européenne qu’avec l’Evangile. Lorsqu’on se
trouve dans une favela, comme moi, ou sur l’Altiplano péruvien, à cause de
notre culture et de nos traditions, on se pose la question: Qu’est-ce que
l’Eglise romaine a à voir avec nous? Pour nous, elle est trop romaine, trop
européenne. Elle n’a pas pris en compte nos valeurs traditionnelles. Il n’y
a pas de dialogue, mais toujours un monologue. Je suis sûr que Rome veut
une Eglise forte en Amérique latine, mais une Eglise dépendante de Rome et
de la culture occidentale. Aussi longtemps que règne cette mentalité, on ne
peut pas compter sur des changements. Ce n’est pas une nouvelle évangélisation. C’est toujours la même évangélisation avec les même méthodes, les mêmes rapports de forces que l’histoire nous a montrés.
APIC: Pour la théologie de la libération, ne vous référez-vous pas également au modèle de pensée occidental? Au socialisme par exemple qui
d’après vous a permis à Cuba une société plus juste et plus humaine.
LB: Je ne suis pas contre le modèle occidental, mais contre la dictature
du modèle occidental. La science et la technique sont issues de l’Occident!
L’Amérique latine elle-même n’a jamais trouvé de solution à la faim, au logement, à l’éducation. Nous vivons dans des conditions sous-humaines. Cuba
qui est une île très pauvre a fait une politique en faveur du peuple.
APIC: Mais avec la fin de l’aide soviétique, la situation économique
n’est-elle pas plus mauvaise?
LB: Je ne le discute pas, mais il faut faire une différence: les capitalistes aident aussi, mais dans des rapports de dépendance et d’exploitation.
APIC: Cuba n’était-elle pas dépendante?
LB: L’Union soviétique n’a jamais exploité Cuba. Il faut plutôt remarquer que l’URSS a payé pour le sucre un prix plus élevé que celui du marché
mondial. Aujourd’hui, la Russie n’aide plus du tout. Malgré cela, le niveau
de vie à Cuba est beaucoup plus élevé qu’au Brésil, en ce qui concerne
l’éducation, le logement et la nourriture. Chez nous au Brésil, la politique est faite pour une élite, pour les riches, à Cuba elle est fait pour la
majorité de la population. Le peuple cubain se porte beaucoup mieux.
APIC: Croyez-vous vraiment que l’URSS a aidé Cuba par simple dévouement
et non pas pour faire de Cuba une tête de pont du communisme en Amérique
latine?
LB: Je ne veux pas discuter plus longuement de cela, je veux seulement
poser la question: Quelle vie ce système a-t-il apporté pour Cuba et pour
l’Amérique latine? Pour moi, le plus important est ce qui a été fait pour
le peuple. Au-delà des questions théoriques sur lesquelles on peut discuter, le système cubain a produit plus de justice sociale que le néo-capitalisme en Amérique latine. Il est important de savoir que le socialisme cubain n’est pas celui de l’Union Soviétique. Il n’est pas si dogmatique et
les questions idéologiques comme la religion, jouent un rôle mineur.
APIC: Vous pensez donc que Cuba peut encore être un modèle pour l’Amérique latine?
LB: Un modèle, non. Nous n’avons jamais pris le socialisme pour modèle,
qu’il soit scandinave, cubain ou chinois. Pour nous, il s’agit seulement de
montrer la possibilité de trouver une autre voie pour le bien du peuple,
que nous ne sommes pas condammés à vivre dans le système capitaliste. Je
suis frappé de constater que dans ce système, il n’y a pas de salut pour
les pauvres. Ils restent pauvres et le deviennent toujours plus. Pour moi
le capitalisme est un signe, une attitude, une vision du monde où la richesse et non la vie se situe au centre.
APIC: Vous avez dit vouloir travailler avec les enfants des rues. Comment conciliez-vous ce travail social avec celui du théologien?
LB: Pour la théologie de la libération, la réflexion théologique et la
pratique sont liées organiquement. Depuis 15 ans, je travaille avec les
pauvres des favelas et des bidonvilles, et depuis deux ans avec les enfants
des rues. Nous sommes un groupe, avec mon frère qui est marié et des assistantes sociales. 500 enfants des rues environ sont soutenus. Nous pouvons
faire ce travail grâce au soutien d’un groupe de Lugano, en particulier
d’un bienfaiteur âgé qui nous aide largement. Je lui en suis très reconnaissant.
APIC: A propos de vos projets de vie personnels, on dit que vous allez
probablement épouser votre secrétaire ou que du moins elle le désire vivement?
LB: C’est toujours ainsi que les grandes insitutions autoritaires cherchent des alibis pour montrer qu’elles ont raison et que les personnes qui
quittent l’institution ont pris une fausse décision. L’aile droite de
l’Eglise au Brésil et en Europe, surtout en Espagne, a prétendu que je me
retirais non pas pour les motifs que j’ai annoncés, mais parce que je voulais me marier. Je considère cela comme de la calomnie. Les motifs que j’ai
donnés sont les véritables. Quiconque a suivi un peu le théologie sait que
depuis 20 ans, je me suis trouvé toujours sous la pression à cause de ma
théologie et de mon engagement pour les pauvres et à cause des critiques
que j’ai exercées contre l’Eglise. J’ai essayé de montrer que l’Eglise ne
peut être effectivement du côté des pauvres que si elle se libére elle-même
dans ses propres espaces. A mon avis, l’Eglise se montre comme une sructure
totalitaire et autoritaire. Dans ce sens, je l’ai critiquée.
APIC: Comment se présente aujourd’hui votre vie personnelle?
LB: L’an prochain, je vais prendre une chaire d’enseignement qui a été
créée exprès pour moi à l’Université d’Etat de Rio. Tous les étudiants de
l’Université pourront suivre mes cours qui auront lieu de 18 à 20 h, ainsi
que tous les intéressés par la question des communautés de base. J’aborderai aussi les questions d’éthique et de spiritualité. Après mon retrait,
j’ai reçu beaucoup d’invitations de la part de communautés de base ou
d’Eglises locales. Il y a assez de travail. Je suis ouvert à cela, mais
j’aimerais avoir plus de temps pour le repos, parce qu’on a besoin de temps
pour la méditation. Une certaine contemplation appartient aussi à la théologie.
APIC: Il n’est donc pas vrai que vous allez vous marier prochainement?
LB:Non, à mon âge cela ne serait pas raisonnable. Je vais avoir 54 ans
et dans nos conditions de vie, cela est déjà relativement âgé. Cela ne signifie pas que je ne sois pas ouvert à la question. (apic/oe/mp)