Maurice Page, Agence APIC
Rencontre avec Enrique Dussel, philosophe,
historien et théologien de la libération
L’identité de l’Amérique latine est métisse
La démocratie formelle ne donne pas à manger aux gens
Fribourg, 19 mars(APIC) "L’identité de l’Amérique n’est ni blanche ni indienne, elle est métisse, et ce continent doit trouver son identité dans
l’affirmation du passé". Le philosophe et théologien de la libération Enrique Dussel, qui formule ce point de vue, est aussi un historien connu qui
fut un des premiers à forger la conscience critique de l’Amérique latine
face à son histoire et à son évangélisation.
En 1967, Enrique Dussel a publié une première ébauche de l’histoire de
l’Eglise de l’Amérique latine. Invité en Suisse à l’occasion de la campagne
de Carême, cet Argentin réfugié au Mexique souligne que la théologie de la
libération puise sa source dans l’histoire et qu’elle est plus nécessaire
que jamais pour exiger une réforme globale des structures économiques qui
marginalisent la majorité de la population du continent.
EnriqueDussel: Ma première perspective sur l’histoire est née à Nazareth.
Je voyais l’histoire de l’Amérique latine comme celle de la conquête du Pérou par Francisco Pizarre. Je trouvais enthousiasmant de voir comment il
avait pris l’empire inca avec un petit nombre de soldats. Paul Gauthier, le
prêtre ouvrier avec qui je me trouvais, m’a dit alors: "Qui sont les pauvres?" J’ai compris alors, en 1959, qu’il fallait écrire une histoire vue du
côté des pauvres. Je n’étais pas encore historien moi-même.
Quand je suis rentré en Amérique latine, le Conseil épiscopal latinoaméricain (CELAM) a créé une commission chargée d’écrire cette histoire en
janvier 1973. Mgr Alfonso Lopez Trujillo venait d’accéder à la présidence
du CELAM. La première question qu’il m’a posée fut: "Qui sont les pauvres?"
Face aux conditions que Mgr Trujillo voulait imposer, la commission est assez rapidement devenue indépendante.
Il a d’abord été nécessaire d’écrire une histoire institutionnelle et de
bâtir une chronologie, car il n’y avait rien encore à l’époque. C’est incompréhensible: un continent entier comme l’Amérique latine n’avait pas
d’histoire de l’Eglise. A l’Université grégorienne de Rome, il y avait une
chaire d’histoire ibéro-américaine de l’Eglise qui s’intéressait uniquement
à l’époque coloniale, sans parler des 19e et 20e siècles.
Le Vatican ignore notre histoire
J’ai été professeur à l’Institut du CELAM où j’ai donné des cours aux
évêques qui ignoraient en fait le passé. Je leur ai dit : "Vous êtes de la
tradition, mais vous ne connaissez pas la tradition." Même le Vatican d’aujourd’hui ignore notre histoire. Nous avions déjà la conscience claire
qu’une histoire eurocentrique n’est pas suffisante.
Quand les Européens étudient l’histoire de l’Eglise primitive ou du
Moyen-Age, ils ne nous invitent pas. Pourtant nous apportons une vision
différente parce que nous comprenons que l’histoire de l’Eglise a justement
été celle d’une Eglise de communautés de base. C’est-à-dire de minorités,
qui luttaient contre l’Empire romain.
L’Evangile est entré par la supériorité militaire
L’implantation en Amérique latine a été faite de manière très différente. Les Indiens étaient déjà très divers, ils ont beaucoup détermimé les
types de sociétés. Au Mexique, la présence indienne est très forte. Au Sud,
par contre, le peuplement européen est beaucoup plus complet. Presque comme
en Amérique du Nord. Il ne faut pas oublier non plus tout le système d’organisation coloniale.
La colonisation de l’Amérique latine est différente de celle de l’Asie
ou de l’Afrique. Ces continents qui connaissaient l’usage du fer ont résisté jusqu’au 19e siècle, jusqu’à l’époque des fusils à répétition et du télégraphe. Les Indiens, par contre, n’ont pas résisté au choc technologique
de la culture européenne. L’Evangile est entré parce qu’il y avait une supériorité militaire. Les Espagnols ont pris les clés de toutes les institutions. A la fin du 16e siècle, 1 % - des Espagnols - avait en ses mains,
tout le commerce, toutes les mines, les routes, les villes...
L’organisation ecclésiale, ce qu’on ignore souvent, a joué un rôle important dans ce développement. Les limites entre les Etats ont été beaucoup
plus souvent déterminées par l’organisation ecclésiale que par
l’organisation politique. Les paroisses et les évêchés étaient beaucoup
mieux organisés que les structures politiques. Le diocèse de Quito, par
exemple, a déterminé la limite entre l’Equateur et le Pérou. Les frontières
entre les pays auraient pu être tout autres.
L’habitant de l’Amérique latine, c’est le métis
Les processus d’indépendance ont été menés contre l’Espagne. Les Blancs
nés dans le pays, c’est-à-dire les créoles - environ 2 % de la population ont été à la tête du mouvement. Ces créoles sont toujours restés au pouvoir, jusqu’à nos jours. La révolution n’a pas été populaire, mais ce fut
une action des élites, de la classe dominante.
L’habitant de l’Amérique latine, ce n’est pas le Blanc, ce n’est pas
l’Indien, c’est le métis. L’identité ne peut donc pas être indienne
seulement. L’identité doit être l’affirmation du passé. Ce n’est pas une
question de mémoire, c’est une question de justice et d’actualité. Il faut
réformer les Constitutions pour que les ethnies indiennes aient un
territoire, le droit à leur langue et même à leur religion. Les Etats
sud-américains ne sont pas des Etats nationaux, mais des Etats
plurinationaux. L’identité est donc historique.
L’Europe comme centre du monde
L’Europe est devenu le centre du monde avec la conquête de l’Amérique,
après avoir échoué dans les croisades. D’Amérique latine sont arrivés en
Europe l’argent et l’or, 10 fois plus qu’il n’y en avait dans toute la Méditerranée. Il y a eu une inflation de 1000 % durant le 16e siècle et les
Arabes ont été réduits à disparaître définitivement de l’histoire mondiale
avec la défaite de Lépante en 1571. La modernité commence avec l’Espagne et
le Portugal en 1492.
APIC: Quelle est la situation actuelle de la théologie de la libération en
Amérique latine, face aux réticences d’une partie de l’épiscopat?
E.D.:L’effondrement du socialisme réel a provoqué beaucoup de changements,
surtout au niveau idéologique. Même les ennemis des croyants n’existent
plus. Certains ont cru que le marxisme est essentiel pour la théologie de
la libération. De fait, Marx reste absolument valide en même temps
qu’inconnu. Nous avons utilisé le marxisme comme un moyen pour découvrir où
se trouvent les pauvres, où se trouvent les causes de la pauvreté. Si le
marxisme disparaîssait, la théologie de la libération ne disparaîtra pas,
parce que les pauvres existent toujours et nous sommes liés à ces pauvres
qui sont aussi des chrétiens.
Aucun théologien de la libération n’a abandonné la lutte. Je continuerai
à utiliser le marxisme d’une manière qui résiste parfaitement à la critique. Le stalinisme, par contre, est absolument contre Marx.
La démocratie formelle ne donne pas à manger aux gens
Lorsque Gutierrez est attaqué, il commence dans ses ouvrages à être métaphorique comme dans l’Apocalypse, il utilise des paraboles. Celui qui a
une clé pour comprendre reconnaît qu’il s’agit d’une théologie politique.
Moi-même, comme laïc et professeur, je ne suis pas menacé par des
sanctions de l’Eglise, je puis donc continuer. Rome et le Vatican ont, depuis 1492, une vision européenne de l’Amérique latine qui n’est pas fidèle
à la réalité de notre histoire. Les gens croient que Fidel Castro, c’est la
même chose qu’Erich Honecker, le leader de l’ex-RDA...
D’ici quatre ou cinq ans, on récoltera les fruits de cette idéologie à
la mode. Prenons la croyance dans le système de marché. En Amérique latine,
après 7 ou 8 ans de démocratie formelle, la situation sociale est pire
qu’avant. La récente tentative de coup d’Etat au Venezuela est le premier
avertissement. Ce type de démocratie ne donne pas à manger aux gens. Cela
vaut mieux que la torture, mais ce n’est pas suffisant.
Lorsque les Espagnols sont arrivés, ils ont fait une restructuration totale de la terre selon le système de la grande propriété privée, d’après
les principes coloniaux, puis capitalistes. La terre est aux mains de très
peu de gens. Les paysans pauvres n’ont pas de terre, ils ne possèdent pas
leur outil de production. Les pauvres doivent quitter la terre pour se
transformer en marginaux misérables dans les villes. Ceux qui restent n’ont
pas les moyens de travailler la terre. Les Etats vendent à l’extérieur leur
production agricole pour des devises, pour payer leurs dettes. Sans oublier
que l’argent emprunté a souvent été utilisé au profit d’une minorité.
La terre doit être exploitée pour nourrir le peuple. Il ne faut pas seulement une réforme agraire, mais une réforme beaucoup plus globale. Il faut
changer tout le monde économique, la manière même de vivre la démocratie.
C’est une crise de civilisation, une crise culturelle. Si le cynisme ne
nous tue pas avant... C’est seulement lorsqu’il n’y aura plus de pauvres
que la théologie de la libération mourra! (apic/mp)
Encadré
Enrique Dussel naît en Argentine en 1934. Il part étudier en Europe à l’âge
de 23 ans, et obtient un doctorat en philosophie en Espagne. Il travaille
ensuite deux ans comme charpentier à Nazareth en compagnie du prêtre-ouvrier Paul Gauthier. Ce fut, avoue-t-il, une riche expérience manuelle et
spirituelle. Elle lui permit de découvrir l’Eglise des pauvres dès avant le
Concile. Il complète ensuite ses études par un doctorat en histoire à la
Sorbonne et une licence en théologie à Paris et à Mayence. Il rentre en Argentine en 1966, après un coup d’Etat militaire. C’est à cette époque que
naît la théologie de la libération dont il est un des premiers représentants. Rapidement il s’engage dans la lutte contre la dictature militaire.
En 1973, il est l’objet d’un attentat à la bombe qui fait sauter sa maison.
En 1975, il quitte l’Argentine, "car j’étais sur la liste des gens à abattre". Il s’établit alors au Mexique et il enseigne aujourd’hui à l’Université Métropolitaine de Mexico. Il est l’auteur de nombreux ouvrages d’histoire de l’Eglise, de philosophie, notamment un commentaire détaillé de
Marx, et de théologie. En 1981, il reçoit le doctorat honoris causa de la
Faculté de théologie de l’Université de Fribourg. (apic/mp)