APIC-INTERVIEW
Bilan et perspective avec le musicien Jean-Louis Matthey
Propos recueillis par Geneviève Cornet
Fribourg, 15janvier(APIC) Initiative originale que celle tentée à Fribourg tout au long de l’année 1991: proposer l’intégrale des messes de Mozart dans les célébrations dominicales à la cathédrale. Mise sur pied et
dirigée par le maître de chapelle de la cathédrale, Pierre-Georges Roubaty,
avec la participation de l’Orchestre de Villars-sur-Glâne, soutenue par Mgr
Pierre mamie, évêque de Lausanne, Genève et Fribourg, ainsi que par le curé
de Saint-Nicolas, le chanoine Henri Murith, cette initiative a permis la
découverte d’un aspect de l’oeuvre de Mozart dans le cadre qui fut le sien
à l’origine.
Le bilan est positif. L’Année Mozart terminée, va-t-on tourner la page,
renvoyant les mélomanes satisfaits et les fidèles éblouis? Quel est le sens
d’une telle expérience? Apporte-t-elle un plus à l’interprétation et permet-elle une meilleure compréhension des pauvres? C’est à ces quelques
quesstions qu’a tenté de répondre Jean-Louis Matthey, timbalier titulaire
de l’Orchestre de Villars-sur-Glâne, acteur de cette Année Mozart.
S’il a vécu cette expérience comme "un privilège, celui de jouer ces
messes dans un cadre où la prestation artistique n’a pas été le seul moteur", Jean-Louis Matthey partage dans une interview accordée à l’agence
APIC la qualité d’émotion qu’il a tenté de transmettre dans le contexte liturgique. L’occasion, pour cet homme qui voit dans la musique "une science
de la communication", d’ouvrir des perspectives au monde musical romand.
APIC: Que reste-t-il, selon vous, de l’Année Mozart une fois les célébrations terminées?
J-L Mattey: Dans une société de profit où toutes les valeurs s’estompes
pour ne pas avoir à trop se définir et se hiérarchiser, l’interprète se
rend vite compte que le livre et la partition musicale, une partition de
Mozart par exemple, ne sont pas des objets de consommation comme les autres. Ils laissent des traces dans les coeurs et les consciences. Mozart
reste un interlocuteur privilégié, aussi dans le domaine liturgique.
L’Année Mozart aura cependant tapissé les vitrines des disquaires et des
libraires et engendré mille et une recherches. Scientifiques, documentalistes et universitaires divers auront ainsi fait un travail aussi remarquable que nécessaire pour notre information. D’autres, en revanche, auront
précédé le commentaire ou l’auront fait naître, musiciens de tous pays et
de toutes cultures. L’expérience de la musique se brûle au feu de l’action,
mais aussi de la réflexion. Ces deux aspects pouvant, selon moi, se rejoindre dans une expérience de prière contemplative. N’est-ce pas musicalement
celle à laquelle nous invitent les moines?
APIC: Le peintre fribourgeois Yoki, qui a illustré les feuillets de présentation de chaque messe d’une image de la cathédrale de Fribourg, déclarait, à l’aube de l’Année Mozart: "Bien qu’il soit parfois difficile de
préciser la ligne qui sépare le sacré du profane, la musique religieuse de
l’enfant prodigue de Salzbourg, logiquement marquée par son époque, porte
en elle la prière et magnificie Dieu. L’originalité de la courageuse, exemplaire entreprise: c’est de l’associer à la liturgie en rassemblant les fidèles dans une communion plus fraternelle dans la beauté et dans une louange intérieure". Pour vous musicien, quel est le sens réel et profond de
l’Année Mozart? Qu’a-t-elle suscité?
J-L Matthey: L’Année Mozart a permis une redécouverte de la musique sacrée et suscité un intérêt des paroissiens pour les messes du compositeur.
La liturgie a ainsi été un temps de partage. Elle aura été pour certains le
lieu d’une reconsidération de la musique sacrée par rapport à la musique
profane. Il est décidément bien difficile de définir cette "musique sacrée"
en oubliant sciemment celle qui ne le serait pas ou plus. Ainsi dans les
chorales, par exemple, a-t-on parfois songé à cette "musique sacrée" qui ne
serait justement pas sacrée une fois pour toutes par quelques savants ou
théologiens mais parce qu’elle est, aujourd’hui encore, vécue comme sacrée,
individuellement et communautairement.
Dans une autre perspective, l’Année Mozart a certainement conduit à une
réflexion sur une musique qui écarte le principe du seul plaisir du compositeur ou de l’interprète. Songer au siècle de Mozart, c’est aussi songer à
une société au sein de laquelle la musique avait une fonction. La fonction
liturgique nous vient naturellement à l’esprit lorsque l’on constate la
qualité d’écoute qui a été réservée aux quinze messes données en la cathédrale de Fribourg, dans une perspective rarement proposée en Suisse romande. Cela peut nous amener à nous demander quelles fonctions nous attribuons
à la musique - y compris dans la liturgie romaine - nous hommes du XXe siècle.
APIC: L’Année Mozart a-t-elle permis une prise de conscience d’autres
fonctions de la musique?
J-L Matthey: Certainement. La fonction de divertissement a aussi été
présente à l’esprit de tous ceux qui ont chanté l’oeuvre profane de Mozart
en famille, entre amis, en paroisse... y compris des ensembles populaires
qui ont chanté Mozart en costume local. La musique légère n’a pas le monopole de la fonction de divertissement.
En outre, l’Année Mozart a porté chanteurs et musiciens vers des musiques différentes de leur répertoire habituel: ce genre d’anniversaire a une
portée éducative qui n’est pas forcément négative. La fonction sociale,
éducative de la musique a été mise en lumière dans toute sa force lors de
cette commémoration. Même s’il ne faut pas croire qu’il suffit de chanter
Mozart ou de l’écouter sur compact dans le confort d’un cabinet de lecture
pour être "un homme cultivé".
APIC: L’Année Mozart: simple nostalgie, feu d’artifice ou nouveau départ? La musique de Mozart rejoint-elle encore les hommes d’aujourd’hui ou
est-elle devenue un objet de musée ou un divertissement de luxe?
J-L Matthey: Je crois que l’Année Mozart aura été bénéfique à plus d’un
titre, n’en déplaise aux perpétuels insatisfaits. Car diriger, jouer, chanter Mozart, c’est aussi faire mémoire de ceux qui l’ont fait avant nous et
qui ont permis que cette oeuvre nous parvienne. Une oeuvre qui nous fait
prendre conscience d’un patrimoine aussi riche qu’exigeant pour ceux qui se
mettent à son service: car le message musical, comme les autres messages,
vaut aussi par celui qui le porte. L’oeuvre de Mozart nous fait aussi saisir la force de la musique dans notre culture chrétienne et nous rend responsables de sa survie dans l’Eglise. Vous savez qu’à Londres et à Vienne
les messes avec orchestre sont courantes.
On ne peut avoir le sens d’une nation en partant des seules considérations relatives à "sa petite personne". Il en est de même pour le sens de
l’Eglise et de la culture. Les chemins de l’universel ont passé par Mozart
en cette année 1991. Sa musique, en tout cas, conduit au coeur de l’homme
et il n’est heureusement pas nécessaire d’être un savant particulièrement
doué pour en faire l’expérience. La grâce de la perception n’a rien à voir
avec le savoir scolaire.
APIC: Jean-Louis Matthey, avez-vous un voeu à formuler pour que l’expérience musicale qu’a constituée l’Année Mozart porte d’autres fruits?
J-L Matthey: Oui. La musique de Mozart a été portée par des structures
ecclésiales et laïques. Plusieurs oeuvres ont été commandées au compositeur
autrichien, parfois, certes, par des vaniteux et des gens soucieux de leur
prestige personnel plus que de la musique du jeune Wolfgang. Mais ils ont
existé et sans eux le catalogue des maîtres serait moins riche. Qui commande aujourd’hui messes ou requiems? Ils sont rares, il faut bien le dire. Oû
sont les chapelles vocales et instrumentales de nos cathédrales suisses? La
liturgie est une des langues publiques de l’Eglise. Musicalement, elle ne
peut souffrir aucune médiocrité. Compositeurs et interprètes, notamment
dans le Gloria, y ont leur place de tout temps.
Demain il faudra faire confiance à d’autres compositeurs, ceux de notre
temps, et leur donner aussi les moyens d’être entendus, dans la liturgie,
dans les salles de concert, à l’opéra ou en plein air, comme dans les jardins de Salzbourg. Car la vie musicale ne se réduit pas à la répétition et
à la tradition, elle est aussi synonyme de création. Une création qui reflète une époque, avec ses certitudes et ses contradictions. Et la création
musicale - à l’image des vitraux modernes qui éclairent les liturgies cisterciennes contemporaines - est un signe de solidarité avec notre siècle.
(apic/cor/pr)
ENCADRE
Jean-Louis Matthey est né à Lausanne. Après un diplôme de flûte à l’Institut de Ribeaupierre, il se dirige vers l’étude de la percussion. Il est
actuellement timbalier à l’Orchestre symphonique et universitaire de Lausanne, à l’Orchestre symphonique genevois, à l’Orchestre de chambre de Villars-sur-Glâne, à la chapelle instrumentale de la cathédrale de Fribourg et
à l’Ensemble instrumental de Fribourg. Il est en outre membre de la Commission musicale de l’Orchestre de chambre de Lausanne. Bibliothécaire musical, Jean-Louis Matthey occupe un demi-poste au département de la musique
de la bibliothèque cantonale et universitaire de Lausanne, dont il a fondé
la section des Archives musicales. Il est l’auteur de nombreux catalogues
et inventaires, notamment sur l’abbé Joseph Bovet et Ernest Ansermet. Il
collabore à la Revue des Musiques Suisses et à divers dictionnaires traitant de questions musicales. (apic/cor/pr)
Une photographie de Jean-Louis Matthey peut être obtenue à l’agence APIC