APIC - Interview
Il y a un an, les militaires renversaient le Père Aristide
Jacques Berset, Agence APIC
"La Constitution, c’est du papier; les baïonnettes, ça c’est du fer!" Malgré les 2 à 3’000 personnes assassinées depuis leur coup de force du 30
septembre 1991, ils n’ont pas d’état d’âme, les militaires qui ont renversé
le Père Jean-Bertrand Aristide, premier président démocratiquement élu de
l’histoire d’Haïti. A la veille du 1er anniversaire du putsch sanglant et
de la rentrée des classes, le gouvernement "de facto" du général Raoul Cedras et du premier ministre Marc Bazin, gangrené par la corruption, tremble
cependant: défiant les balles, le peuple haïtien résiste encore.
Face à ce pouvoir militaire, qui a fait de l’île une plaque-tournante du
trafic de drogue et a mis le pays en coupe réglée, un homme frêle de 61 ans
se dresse avec pour seule arme la parole. Mgr Willy Romélus, évêque de Jérémie, petite ville à l’Ouest d’Haïti, en face des côtes cubaines, est invité cette semaine à Genève dans le cadre de la 3e session du Comité préparatoire de la prochaine Conférence mondiale des droits de l’homme de l’ONU.
Attaques systématiques contre l’Eglise
Président de la Commission "Justice et Paix" de l’épiscopat haïtien, cible de nombreuses menaces de mort et des attaques des médias aux ordres,
Mgr Romélus souffre du silence des autres évêques haïtiens et du Vatican
face aux souffrances de son peuple et de l’inaction des démocraties occidentales. Il l’a dit à l’agence APIC: "Depuis le départ d’Aristide, Haïti a
régressé à tous points de vue: au niveau social, économique, éducatif, sanitaire, politique...Il n’y a plus aucune liberté de presse; les journalistes sont arrêtés, battus, tués, disparaissent".
Tendant une liste incomplète, mais comportant déjà des dizaines de noms
de prêtres, de religieux, de religieuses, de laïcs engagés dans l’apostolat
et d’animateurs du mouvement des communautés de base "Ti-Legiz" qui ont été
frappés, torturés, arrêtés ou qui ont dû quitter le pays, Mgr Romélus affirme que "même le régime Duvalier n’avait pas osé s’attaquer d’une façon
aussi systématique à l’Eglise!" Les militaires ont maille à partir avec
l’Eglise à la base, parce qu’ils considèrent qu’elle est responsable de la
"conscientisation" de la population et de son refus du régime "de facto".
Ils l’accusent de "monter la tête" de la population contre le pouvoir.
Ce sont aussi les organisations populaires qui sont visées, car elles n’ont
pas plié: certains jours, en se réveillant, la population découvre une ville couverte de portraits d’Aristide, preuve que sa popularité reste intacte. Les jeunes colleurs d’affiches capturés par les patrouilles militaires
sont littéralement massacrés! Les soldats haïtiens ne peuvent même plus
être distingués des anciennes milices macoutes: "C’est la même chose!"
Si, face aux attaques massives contre le clergé et les chrétiens engagés, les prêtres montent au créneau et dénoncent les exactions, les évêques
haïtiens et le Vatican sont bien silencieux. "C’est quelque chose que je ne
comprends pas, que je n’explique pas. Pourquoi cette attitude d’indifférence vis-à-vis d’un peuple torturé, massacré, et de l’Eglise même qui subit
la répression? Est-ce justifié parce que le président Aristide est un prêtre? Mais alors, doit-on permettre qu’un peuple soit persécuté parce que
son président est membre du clergé? On devrait voir les gens qui souffrent,
qui sont écrasés et l’on devrait expliquer aussi qu’Aristide a été sollicité par le peuple qui l’a élu à une grande majorité (67 % des voix), parce
que justement le peuple savait que ce prêtre engagé aux côtés des pauvres
ne ressemblait pas aux politiciens habituels guère intéressés à ce que le
peuple se développe et sorte de la misère".
Mgr Romélus ne veut pas juger ses confrères de l’épiscopat - dont certains, pour le moins, semblent approuver le coup d’Etat - mais il ne peut
les comprendre. Comme il ne peut comprendre pourquoi le nonce apostolique
en Haïti, Mgr Lorenzo Baldisseri, a présenté ses lettres de créances au
gouvernement militaire en avril dernier: "C’est une erreur, c’est comme si
on approuvait ce régime... Le peuple haïtien est peut-être analphabète,
comme dit le président Aristide, mais il n’est pas bête! Cela fait énormément de tort... Les petites gens, si attachés à l’Eglise, pensent qu’elle
les abandonne; ils en ressentent une profonde douleur."
Tragédie des "boat people" et "double-jeu" américain
Durant les 7 mois de la présidence d’Aristide, très peu de gens ont
quitté l’île. Depuis le coup d’Etat, au moins 50’000 Haïtiens ont échoué
sur les côtes de la Floride ou à la base américaine de Guantanamo, à Cuba.
"Ce n’est pas la misère qui fait courir ces gens, mais la répression, les
arrestations, la torture!" L’évêque de Jérémie n’a pas de mots assez durs
pour les Américains qui refoulent les réfugiés de la mer haïtiens uniquement pour des motifs politiques, prétextant qu’ils sont des réfugiés "économiques". "La politique du président Bush équivaut à une persécution!
Adieu le ’nouvel ordre mondial’ promis après la Guerre du Golfe... C’était
déjà dans l’Evangile: ils disent et ne font pas!"
Analysant l’attitude ambiguë des Etats-Unis - qui condamnent en public
ce coup d’Etat contre un président constitutionnel mais fournissent en
sous-main des armes aux militaires haïtiens - Mgr Romélus y voit des motifs
d’ordre économique et stratégique. Il s’agit d’une part de profiter d’une
main d’oeuvre bon marché pour y installer certaines fabrications et d’autre
part de mettre la main sur le Môle St-Nicolas, en face de Cuba, convoité
depuis de nombreuses années par les USA, qui doivent prochainement évacuer
leur base cubaine de Guantanamo, le bail arrivant à échéance. "Aristide
leur a toujours dit: Haïti n’a pas de terres à vendre!"
Seul un retour du président Aristide redonnera la paix à Haïti
L’évêque de Jérémie ne voit pas encore la perspective d’un retour au
pays du président Aristide, "bien que ce soit seulement cela qui redonnera
la paix à Haïti". "Si les Américains parlaient un langage vrai, Aristide
retournerait, parce qu’au sein de l’OEA, l’Organisation des Etats américains, ils ont une voix prépondérante". L’OEA n’est certes pas restée inactive puisqu’elle vient d’envoyer les premiers inspecteurs d’une mission civile appelée OEA-DEMOC chargée de surveiller le respect des droits de
l’homme et faire cesser la répression en Haïti.
Mais les différentes mesures prises contre les putschistes paraissent
quand même bien faibles. Ainsi, l’embargo est systématiquement violé par
certains pays au bénéfice du petit groupe au pouvoir en Haïti. C’est même
un opposant au président Aristide, le sénateur Bernard Sansariq, qui dénonce ces jours-ci le ministre du commerce. C’est lui qui donne les autorisations d’importer des marchandises par bateaux entiers; elles sont débarquées sur un quai privé et se vendent très cher sur les marchés. "C’est le
moyen pour le pouvoir et les milieux de la bourgeoisie commerçante, qui ont
financé le coup d’Etat, de s’enrichir vite: par ex., un sac de ciment acquis à 2 dollars se vend maintenant 13 à 15 dollars sur le marché!"
La corruption au sommet de l’Etat
Le gouvernement "de facto" est totalement corrompu et aujourd’hui les
caisses sont vides. Avec Aristide, note Mgr Romélus, l’argent rentrait dans
les caisses de l’Etat, parce qu’il s’était mis à combattre la pratique des
"chèques zombies" versés à des gens qui n’existaient pas. On pouvait avoir
ainsi dix personnes qui travaillaient dans un bureau, mais l’Etat versait
jusqu’à cinquante salaires: certains avaient un quadruple salaire, sous de
faux noms, des noms de morts, etc.
Sous Aristide, la remise en ordre de l’administration d’Etat suscitait
certes l’opposition des profiteurs. Mais la Minoterie de Port-au-Prince
avait réussi à payer le blé qui n’était pas payé sous le gouvernement antérieur et arrivait même à dégager des bénéfices. Aujourd’hui, le pouvoir
prétend que la Minoterie ne rapporte rien et qu’il faut la vendre; c’est la
même chose pour les cimenteries... Le Ministère de l’éducation est en faillite, alors on fait de l’argent n’importe comment: "même les enfants qui
vont au certificat, des enfants de 11 ou de 12 ans, sont obligés de prendre
leur carte d’identité, alors que l’on est citoyen à 18 ans seulement".
L’armée - "jusqu’aux petits soldats" - bénéficie aussi de cette corruption et profite du climat ambiant pour s’enrichir et n’hésite pas à organiser le trafic de drogue : "La nuit, des bateaux et des avions arrivent,
notamment de Colombie, chargés de drogue; le pays devient une vraie plaquetournante!" L’an dernier, juste après le coup d’Etat, témoigne l’évêque de
Jérémie, un bateau chargé de drogue était en panne à l’extrême pointe de
son diocèse; les militaires ont prétexté qu’il y avait un débarquement de
révolutionnaires favorables au président Aristide, ont bouclé la région et
ont amené des camions pour prendre livraison de la cargaison... (apic/be)
Encadré
Un "prêtre terroriste" de Fribourg dans le collimateur des militaires
Sous le titre "Terrorisme en Haïti", la dernière édition du journal "Haïti
Observateur", édité à New York par les milieux "macoutes" favorables aux
putschistes, dénonce la présence à Port-au-Prince d’un spiritain de Fribourg, le P. Antoine Gisler. Ancien missionnaire en Haïti, expulsé du pays
avec les autres spiritains par le dictateur François Duvalier en 1968, le
Père Gisler donne actuellement durant quelques semaines des cours dans la
capitale haïtienne.
Le service de renseignement des Forces armées d’Haïti a dénoncé le missionnaire à la retraite comme étant le responsable d’un "séminaire d’endoctrinement des terroristes" qui devrait prendre fin le 8 octobre. Le Père
Gisler est accusé de participer à un vaste programme de déstabilisation organisé par les partisans d’Aristide prévoyant des attaques contre des installations militaires ainsi que l’assassinat de personnalités. Des accusations de ce genre feraient d’ordinaire sourire tant elles sont grossières.
Proférées par des gens armés qui ne reculent devant rien, de telles menaces, en Amérique latine, ne doivent pas être prises à la légère. (apic/be)
(Les photos de ce reportage peuvent être commandées à l’agence CIRIC à Lausanne. Tél. (021) 25 28 29; Fax. (021) 25 28 35)