Evelyne Graf, Maurice Page / agence APIC
Mgr Franjo Kuharic, archevêque catholique de Zagreb
Après le "sommet" des religions à Genève
"Chaque victime est une victime innocente"
Fribourg, 24septembre(APIC) "Si un voleur entre dans la maison, le propriétaire a le droit d’inviter la police" C’est par cette image que le cardinal Franjo Kuharic répond à l’éventualité d’une intervention armée extérieure pour faire cesser la guerre dans l’ex-Yougoslavie. "Mais il s’agit
d’une décision politique que les évêques ne peuvent pas prendre", préciset-il. Dans le train qui le ramenait à Zurich, après le sommet des religions
tenu à Genève, Mgr Kuharic a accepté de confier à l’agence APIC ses impressions et quelques éléments de solutions pour résoudre la crise de l’ex-Yougoslavie.
Justice, paix et liberté sont les trois mots clés qui reviennent souvent
dans la discussion. La Slovénie, la Croatie, et la Bosnie-Herzégovine ont
choisi l’indépendance de manière démocratique avec de larges majorités explique l’archevêque. Il convient donc d’abord de respecter ces choix,
c’est-à-dire respecter les frontières des Etats. Mais à l’intérieur de chaque Etat, chaque communauté ethnique a le droit au respect de ses droits.
"Je n’ai rien contre un musulman, parce qu’il est musulman, je n’ai rien
contre un orthodoxe parce qu’il est orthodoxe". Ce respect passe d’abord
par une représentation politique équitable de chaque communauté, puis par
une démocratie de consensus. "Les Croates ont accordé aux Serbes les droits
qu’ils demandaient, nous attendons qu’ils accordent les mêmes droits à
leurs minorités". La réconciliation sera un défi énorme pour le pays: "Ce
ne sont pas seulement les églises ou les bâtiments qui ont été détruits,
mais les relations entre les gens".
"Ce n’est pas une guerre de religion"
Le régime serbe et la république autoproclamée des Serbes de Bosnie ne
veulent pas de ce principe de démocratie et de partage du pouvoir, souligne
le cardinal. Le Parti communiste a changé de nom mais le régime en place à
Belgrade est toujours le même. "Les gens au pouvoir ne sont ni catholiques,
ni orthodoxes, ni même baptisés, ils sont marxistes athées". "L’armée
fédérale, principale responsable de la guerre, est commandée par des
généraux serbes et communistes". "Ce n’est pas une guerre de religion, mais
une guerre politique avec des buts politiques", insiste le cardinal.
L’exclusion de la République "yougoslave" de l’ONU peut pousser les Serbes à renoncer à leurs attaques, espère l’archevêque. La chute de Slobodan
Milosevic pourrait apporter plus de démocratie en Serbie, mais existe alors
le risque d’une arrivée au pouvoir de l’opposition extrémiste nationaliste.
"Milan Panic fait des déclarations pacifiques et démocratiques, mais je
pense qu’il n’a que peu de pouvoir".
Mgr Kuharic n’exclut pas l’éventualité d’une intervention armée de l’Europe. "C’est une question très délicate, c’est une question politique. Un
évêque ne peut pas décider comment arrêter la guerre. Il y a plusieurs solutions". Comment agir lorsqu’on se trouve en face de gens qui ne respectent pas la parole donnée? interroge Mgr Kuharic.
Un regard objectif sur l’Histoire
Le cardinal rappelle aussi que la qualité du regard sur l’Histoire a
aussi une grande importance. "Il faut oublier les images de propagande." A
la fin de la seconde guerre mondiale, les Croates ont tous été assimilés au
régime totalitaire pro-nazi, explique le cardinal, "mais le principe d’un
Etat croate était au regard de l’Histoire antérieure tout à fait légitime".
"Actuellement encore, chaque victime est une victime innocente. Nous ne devons pas les utiliser pour la propagande. Les communistes l’ont fait. Nous
devons respecter les victimes."
Le rôle des Eglises est de défendre la justice, la paix et la liberté.
"Nous le faisons sur des bases éthiques, inspirées par l’Evangile". Les
destructions intentionnelles d’églises catholiques, mais aussi orthodoxes
et de mosquées sont innombrables. Ces destructions ont parfois même lieu
sous les yeux de soldats de l’ONU. "Dans un village de la rive croate de la
rivière Sava, un obus tiré depuis la rive bosniaque a traversé de part en
part une église occupée par un prêtre et des fidèles", témoigne
l’archévêque en présentant une brochure contenant, photos à l’appui, toutes
les destructions de lieux sacrés en Croatie et en Bosnie-Herzégovine.
"Avoir plus de coeur"
A propos des réfugiés, Mgr Kuahric demande aux Occidentaux "d’avoir plus
de coeur" soit pour accueilir des réfugiés soit pour l’acheminement de
l’aide. "L’aide humanitaire est bonne, mais à l’approche de l’hiver elle
n’est pas suffisante" précise-t-il. "Dites la vérité et n’oubliez pas non
plus de prier pour nous" conclut-il à l’arrivée du train en gare de Zurich.
(apic/eg/mp)
Encadré
Le "sommet" des religions de l’ex-Yougoslavie s’est tenu à Genève le 23
septembre entre une délégation catholique emmenée par le primat de l’Eglise
catholique de Croatie, Mgr Franjo Kuharic et une délégation orthodoxe conduite par le patriarche de l’Eglise orthodoxe serbe, Mgr Pavle. Le responsable de la communauté musulmane, Jakub Selimovski a été empêché de les rejoindre à cause du blocus de Sarajevo.
La rencontre, la troisième de ce type après celle de Sremski Karlovci et
de Slavonski Brod en mai et en août de l’an dernier, s’est déroulée dans
une ambiance d’écoute et de dialogue, a expliqué Mgr Kuharic.
En janvier 1992, la ville de St-Gall avait accueilli une rencontre de la
commission de dialogue entre orthodoxes-serbes et catholiques-romains.
L’agence APIC n’a malheureusement pas pu obtenir d’interview, pour des raisons d’horaire, avec le patriarche orthodoxe Mgr Pavle. (apic/mp)