APIC-INTERVIEW
L’argent seul ne suffira pas à la reconstruction
Dacca, 21mai(APIC) Trois semaines se sont écoulées depuis le cyclone
meurtrier du 29 avril qui a ravagé la côte sud-est du Bangladesh et fait
plus de 300’000 victimes selon certaines estimations. L’agence APIC a rencontré Mgr Joaquim Rosario, archevêque de Dacca. Dans une interview, il
tire les premières conclusions à propos de l’aide d’urgence apportée au
pays dès le lendemain du désastre.
Habitué des catastrophes naturelles à répétition, ce pays de 120 millioons d’habitants, musulmans dans leur très large majorité, pour 200’000 catholiques répartis dans cinq diocèses, affronte pourtant cette fois le bilan
le plus meurtrier de son histoire: 8,9 millions de personnes touchées, 30%
de ses récoltes dévastées, plus d’un million de têtes de bétail perdues, et
autant de maisons totalement ou partiellement détruites.
Dans ces conditions, l’avenir de l’ex-Pakistan Oriental, aujourd’hui
considéré comme l’un des pays les plus pauvres du monde, dépend très largement de l’aide humanitaire étrangère dont le montant s’élève, depuis le 29
avril, à plus de 200 millions de dollars.
APIC: De nombreuses rumeurs circulent actuellement à Dacca et à
l’étranger sur un détournement possible de l’aide humanitaire et sur le
manque d’organisation visible du gouvernement dans l’acheminement des secours. Qu’en pensez-vous?
Mgr Rosario: Il est vrai que de nombreux villages, notamment sur les
îles côtières, n’ont encore reçu que de très maigres secours. Mais je ne
pense pas que l’on puisse lancer si vite des accusations graves de détournement. Il est plus juste en revanche de parler de "désorganisation". Fraîchement élu (en janvier dernier), le gouvernement démocratique de Mme Khaleda Zia n’était absolument pas préparé à faire face à une telle catastrophe. La plupart des nouveaux ministres sont politiquement inexpérimentés.
La bureaucratie en place, encore largement héritée de la dictature militaire de l’ancien président Ershad, a donc pu jouer à sa guise un rôle de
frein et multiplier les complications.
APIC: L’aide humanitaire apportée par l’étranger a donc été globalement
bien utilisée?
Mgr Rosario: Elle a été distribuée en tout cas. Mais peut-être pas toujours de la manière la plus rationnelle. En conservant jusqu’à ces derniers
jours le monopole de l’utilisatioon des hélicoptères et de l’affrètement
des navires de gros tonnage, le gouvernement a, de fait, barré la route à
l’acheminement de l’aide d’urgence par les ONG. Nous avons nous-même, au
nom de Caritas, demandé à Mère Teresa d’intercéder en notre faveur lors de
sa visite pour nous permettre d’affréter, à nos frais, un hélicoptère privé. La permission, jusqu’à ce jour, nous en a été refusée.
APIC: Comment expliquez-vous cela?
Mgr Rosario: C’est assez simple à comprendre. En affrétant les hélicoptères pour atteindre un maximum d’endroits, le gouvernement et, derrière
lui, le Parti national du Bangladesh (BNP) au pouvoir ont sans aucun doute
espéré conforter leur crédit auprès des populations locales. Mais en voulant être présent partout, et en obligeant les ONG à passer par son intermédiaire, le gouvernement a mis en place une politique de "saupoudrage"
humanitaire plutôt qu’autre chose. Un très grand nombre d’endroits ont été
atteints, mais les cargaisons y sont arrivées de manière irrégulière et
souvent en quantité insuffisante. Ce qui était évidemment à craindre.
APIC: Les choses sont-elles en train de changer?
Mgr Rosario: Oui, car le nombre des moyens de transport lourds disponibles augmentent. Il ne faut tout de même pas oublier que durant deux semaines, l’armée de l’air du Bangladesh n’a disposé que de douze hélicoptères
pour ravitailler 8 millions de personnes. Désormais, l’envoi d’appareils
américains, chinois, indiens et pakistanais modifie considérablement les
données de l’aide. Nous venons nous-même, pour le compte de Caritas et de
diverses organisations d’inspiration chrétienne, d’affréter enfin un cargo
auprès du gouvernement à destination de l’île côtière de Sandwip.
APIC: Quel bilan tirez-vous des actions entreprises par l’Eglise catholique au Bangladesh et par la Caritas locale?
Mgr Rosario: La communauté catholique du Bangladesh n’a pas agi seule.
Toutes nos initiatives ont été coordonnées avec celles de nos partenaires
protestants, avec lesquels je dois remettre dans les prochains jours au
Premier ministre une donation globale de 2 millions de Takas (environ
58’000 dollars) recueillies auprès des organisations charitables et des
congrégations les plus importantes, grâce aux contributions des Caritas européennes et américaines. Nous nous sommes immédiatement répartis le terrain avec les autres ONG chrétiennes, en privilégiant trois pôles: la nourriture, les vêtements et les ustensiles domestiques. Un million de personnes bénéficient actuellement de nos interventions conjointes.
APIC: La réaction de la communauté internationale a-t-elle été suffisante?
Mgr Rosario: Suffisante pour couvrir les besoins urgents, oui. Mais le
sera-t-elle pour financer les importants programmes de réhabilitation nécessaires, tels que la reconstruction des maisons, des écoles ou celle très
coûteuse des abris anti-cyclone qui se sont avérés très efficaces? Notre
détresse est immense et une première amélioration demandera des mois. Les
donateurs doivent savoir que tout leur argent ne sera pas suffisant pour
venir à bout de nos problèmes.
APIC: Le Bangladesh est un pays musulman. La coordination entre les ONG
de confessions différentes a-t-elle été satisfaisante?
Mgr Rosario: Globalement, oui. Et nous devons tout faire pour que, dans
de telles circonstances, les méprises et les querelles religieuses s’estompent. Toutes les ONG ont dès le début travaillé en coordinatioon avec le
Croissant Rouge par lequel a transitée la majeure partie des aides gouvernementales. C’est une chose logique, dans la mesure où plusieurs ONG chrétiennes - dont Caritas - sont entièrement gérées par des laïcs compétents
et reconnus comme tels... Et qu’elles emploient en général un large personnel musulman à tous les échelons de responsabilité. (apic/rw/pr) Propos recueillis par Richard Werly.