APIC-Interview
Rencontre avec Bénézet Bujo, théologien à l’Université de Fribourg
Gérard Gatambara, Agence APIC
Fribourg, 12mars(APIC) Depuis la diffusion, en juillet dernier, des "lineamenta", du document préparatoire à l’Assemblée spéciale pour l’Afrique
du Synode des évêques, l’Eglise africaine réfléchit intensément à son identité. C’est l’occasion pour nous de mieux connaître la théologie africaine,
une théologie originale qui, en toute fidélité à la foi chrétienne, veut
réfléchir sur la Révélation à partir de l’homme africain, de sa culture et
de sa sagesse. Pour nous en parler, qui de mieux qualifié que l’abbé zaïrois Bénézet Bujo, professeur de théologie morale à l’Université de Fribourg depuis 1988, un intellectuel qui a la passion de "l’homme africain".
Premier Africain nommé professeur de théologie en Suisse, l’abbé Bujo
explique dans une interview accordée à l’agence APIC que les Africains ont
été marqués par la "théologie classique occidentale" qu’ils ont reçue durant leur formation, une "théologie qu’il ne faut pas absolutiser, puisqu’elle n’est pas la Révélation". Il donne également son appréciation sur
le prochain Synode pour l’Afrique, annoncé le 6 janvier 1989 par Jean Paul
II, et actuellement toujours dans sa phase de préparation.
Il souhaite que cette occasion ne soit pas gâchée et que "cela ne devienne pas une affaire cérébrale coupée des réalités concrètes" que vivent
les populations africaines. Des gens qui sont "souvent le matin chez le
prêtre et le soir chez le sorcier": ils pensent que la libération n’est pas
seulement dans le christianisme, car ils estiment que la religion qui leur
a été donnée ne les prend pas toujours au sérieux dans toutes leurs dimensions. C’est pour cela qu’ils ont encore quelque chose à chercher chez le
sorcier, puisque le Négro-Africain ne connaît pas la dichotomie entre l’âme
et le corps.
La théologie comme telle, lance-t-il, est une réflexion sur la Révélation qui se fait dans un contexte culturel déterminé. La théologie que nous
avons reçue est une théologie classique occidentale - basée sur la philosophie et la sagesse européennes - qui a essayé de réfléchir sur les données
révélées. En effet, toute théologie est située. Il n’y a pas de théologie
universelle. Quand on parle de théologie occidentale, il faut toujours se
rappeler de la philosophie sous-jacente au service de cette théologie, que
ce soit la philosophie d’Aristote, de Platon, de saint Thomas d’Aquin ou la
philosophie moderne.
Voilà pourquoi on n’empêchera pas les Africains de réfléchir aussi sur
la Révélation chrétienne à partir de leur contexte spécifique: de l’homme
africain concret, de sa culture, de sa sagesse. Cela nous paraît tout à
fait légitime et même un apport précieux à l’Eglise universelle. Nous nous
posons d’ailleurs une question. Est-ce qu’il n’y a pas une rationalité occidentale qu’on a voulu faire passer pour la rationalité universelle tout
court ? Par contre, s’il y a à l’évidence plusieurs manières de réfléchir
sur la vie et sur la réalité ambiante, il est normal qu’on retrouve plusieurs philosophies au sein de l’humanité, toutes dignes de respect. Et dans
ce sens là, il y a aussi une philosophie en Afrique, même si elle n’a pas
été justifiée par des écrits, comme les occidentaux peuvent le faire en
puisant leurs sources dans l’Antiquité gréco-latine ou au Moyen-Age.
Exemples d’approches culturelles propres à l’Afrique
Pour faire mieux comprendre notre aspiration à puiser aussi dans la culture africaine, quitte à moins tenir compte de certains apports culturels
purement occidentaux, prenons deux exemples: le rite du mariage chrétien et
notre compréhension théologique de Jésus.
En Europe, on a normalement assimilé le rite cuturel et liturgique du
mariage. Il provient entre autres de la culture germanique. Si bien que les
Européens arrivent à comprendre les cérémonies du mariage avec beaucoup
plus de facilité que nous en Afrique. L’anneau, signe de l’alliance, que
s’offrent mutuellement les époux le jour de leurs noces, que signifie-t-il
pour un Africain ?
Ce signe chez les Européens évoque tout naturellement, - disons le mot,
"culturellement" - l’alliance et la fidélité. Chez nous en Afrique, le même
anneau ne signifie strictement rien. De plus, malgré ce symbole d’alliance,
le mariage, en Occident, reste au niveau du contrat, il est ponctuel, alors
qu’en Afrique, il est dynamique. On ne le conclut pas ponctuellement, mais
le consentement peut se dérouler durant plusieurs années sans qu’on fixe
juridiquement le moment précis de ce consentement. Par ailleurs le mariage
de type occidental se limite aux deux individus alors qu’en Afrique, il est
communautaire et concerne les deux clans des deux candidats.
Parmi les questions les plus importantes qui préoccupent la théologie
africaine, il faut mentionner particulièrement celle qui concerne la personne de Jésus. Par exemple, chez nous, quand on chante: "Seigneur, prends
pitié", que signifie "Seigneur" pour un Africain? Le comprend-il comme le
Grec l’avait compris ? Ou comme un Juif le perçoit ? Qui est Jésus pour un
Africain ? En Afrique, nos questions ne portent donc pas sur Dieu comme
tel, mais sur Jésus. En effet, ce n’est pas le christianisme qui a révélé
l’existence de Dieu aux Négro-Africains. Son mérite est plutôt d’avoir, à
travers Jésus-Christ, révélé pleinement le visage et l’essence de Dieu.
Quels noms donner à Jésus ?
Pour une théologie concernant la personne de Jésus-Christ, les NégroAfricains doivent partir de ce qu’il y a de plus essentiel dans leur milieu. Cet essentiel, c’est la vie. Celle-ci est enracinée en Dieu mais a
été communiquée aux communautés claniques par les ancêtres qui continuent à
en être des garants dans l’au-delà. On comprend alors aisément la place
privilégiée des ancêtres en Afrique. S’il en est ainsi, il n’est que normal
que la théologie essaie de saisir la personne de Jésus-Christ dans le contexte de la vie et de la mission des ancêtres.
Ainsi, actuellement en Afrique, il y a beaucoup de réflexions qui se
font sur Jésus-Christ autour du thème d’ancêtre. Selon moi, Jésus-Christ
est non seulement notre vrai ancêtre, mais il est beaucoup plus que cela.
Je l’appelle le Proto-Ancêtre pour dire que c’est de lui que vient tout titre et tout privilège d’ancêtre. Nos ancêtres claniques ne sont que des reflets imparfaits du Proto-Ancêtre, Jésus, qui seul donne la vie en plénitude: "Je suis venu pour qu’ils aient la vie et qu’ils l’aient en abondance"
(Jn 10,10).
Jésus, le guérisseur, le médecin par excellence
On peut faire aussi la même approche avec la notion de guérisseur, puisque la guérison joue un rôle primordial en Afrique. Comment soigner les malades, guérir quelqu’un ?... Jésus, c’est le médecin par excellence, puisque même durant sa vie nous disons qu’il a soigné et guéri les malades.
Mais alors, si Jésus est guérisseur, il ne peut pas se limiter uniquement à la guérison physique des maladies. Il faut considérer aussi leurs
causes, toute l’incubation et les symptômes, c’est-à-dire les problèmes
économiques qui agitent toute l’Afrique aujourd’hui; les guerres tribales
aussi... Il faut que Jésus puisse déléguer la vie à l’homme africain d’aujourd’hui en essayant de le libérer de ses maux physiques, psychologiques,
économiques et sociaux. Voilà des pistes pour une authentique théologie
africaine et plusieurs essais existent.
Une théologie inculturée et nécessairement libératrice
Vous connaissez sans doute cette parole d’un étudiant africain qui a été
rapportée par la revue "Sélect", une revue éditée à Kinshasa par le Père
Louis Mupagasi: "Mon père, si la culture africaine dont vous parlez - votre
culture africaine - est plus importante que les milliers de réfugiés qui
sont abandonnés à eux-mêmes, et qu’on s’occupe de cette culture sans s’occuper des réfugiés, alors votre christianisme ne m’intéresse plus. Il faut
rayer mon nom de votre registre de baptême". Ainsi, comme on le voit, la
théologie africaine qui s’occupe de l’inculturation doit aller de pair avec
la libération. Mais cette libération est comprise autrement qu’en Amérique
latine, puisque elle met l’accent sur la culture, c’est-à-dire qu’elle
tient aussi compte de l’oppression culturelle.
En effet, il ne suffit pas de dire à quelqu’un: "Libère-toi des puissances mondiales économiques qui t’oppriment". Il faut qu’il sache d’abord se
connaître lui-même. Et qu’il puisse s’interroger sur sa dignité. S’il y
parvient, il saura que cette dignité ne vient pas seulement du matériel:
elle provient surtout du fait que sa culture est capitale pour lui. Il
s’est enfin pris lui-même au sérieux. Il devient fier de sa culture sans
pourtant la croire supérieure aux autres.
D’abord acquérir la confiance dans sa propre culture
Par contre, quelqu’un qui a perdu confiance en sa culture, qui ne sait
pas à quelle nation il appartient, ni de quel côté il est, va sentir un
grand vide en lui. Il pense alors qu’il doit être rempli d’apports extérieurs. Il va accepter et gober tout ce qu’il voit. Y compris la culture technique comme telle sans rien remettre en question. Il sera encore beaucoup
plus aliéné. C’est ainsi qu’avant de libérer l’homme africain au niveau
économique, donnons-lui d’abord confiance en lui, rendons-lui sa dignité.
En fait il devrait préférer être pauvre matériellement plutôt qu’un esclave
qui a perdu son identité, qui est devenu pauvre anthropologiquement
Insistons sur l’identité culturelle africaine, sur la confiance, sur la
vie. Les conséquences suivront: la vie doit être donnée à tous les niveaux,
aussi au niveau économique. Cette inculturation devra critiquer même ce qui
se fait dans l’Afrique d’aujourd’hui. Si l’on prend au sérieux les Ancêtres, eux qui ont insisté sur la vie en abondance, les chefs d’Etat africains pourraient-ils agir comme ils le font ? Dans quelle mesure nos politiciens redonnent-ils cette force vitale qu’ils ont reçue des Ancêtres, de
façon à ce que les clans soient forts ? Ne la gaspillent-ils pas ?
Le Synode pour l’Afrique ne devrait pas se couper de la vie à la base
Au sujet de l’assemblée spéciale pour l’Afrique du Synode des évêques,
je souhaite qu’elle ne reste pas une affaire d’experts, ni une affaire abstraite où seuls les théologiens et les évêques vont parler, en oubliant le
peuple. Je trouverais normal qu’on puisse déléguer les laïcs en grand nombre. Que ceux qui sont mêlés à la foule, qui connaissent les difficultés de
chaque jour, ceux qui vivent les problèmes existentiels de leurs communautés soient là et qu’ils puissent discuter et proposer des solutions à ces
problèmes de chaque jour. Dans mon récent livre, "African Christian Morality at the Age of Inculturation", paru à Nairobi en 1990, j’ai parlé plus en
détail de cette mission des Eglises et de la théologie africaines.
Il ne faut pas que le Synode africain devienne de nouveau une affaire
cérébrale où l’on doit produire des documents qui ne seront même pas connus
dans les milieux ruraux. Chez nous, les Conférences épiscopales où l’on
prend des décrets et des décisions ne sont pas connues par le peuple. Alors
je crains justement qu’au niveau du Synode, les évêques et les théologiens
restent ensemble en faisant des théories qui n’ont rien à voir avec la vie
du peuple.
J’aurais souhaité une préparation entre Africains d’abord, au lieu de
nommer seulement quelques évêques qui viennent à Rome pour parler entre eux
et avec le pape. J’aurais aussi préféré qu’avant ce Synode, des synodes régionaux aient été organisés dans chaque pays, comme cela s’est fait en Europe, par exemple en Allemagne, en Hollande et en Suisse. Oui, un synode
national de l’Eglise locale. Et chaque pays aurait fait son bilan. Puis
dans le cadre du Symposium des Conférence épiscopales d’Afrique et de Madagascar (SCEAM), on aurait pu mettre en évidence nos pistes communes et les
problèmes les plus urgents à résoudre. Je regrette que l’on va parler un
peu de tout d’une manière générale sans que les problèmes concrets des petites communautés locales soient suffisamment écoutés. (apic/gar/ba)
Encadré
L’abbé Bénézet Bujo est né à Drodro (Zaïre) en 1940. Il fréquente le grand
Séminaire de Bukavu et de Niangara, chez les Dominicains, dès 1961, puis
l’Université Lovanium de Kinshasa. Il est ordonné prêtre en 1967 avant
d’obtenir sa licence en théologie deux ans plus tard. Il suit ensuite les
cours à l’Université de Würzburg et de Munich en Allemagne. C’est à Würzburg qu’il obtient son doctorat et son habilitation pour l’enseignement
universitaire. Il retourne en Afrique pour y enseigner la théologie comme
professeur ordinaire à Kinshasa et Nairobi, puis revient en Allemagne pour
donner des cours successivement à Francfort et Sarrebruck.
A Fribourg, où une chaire de théologie morale de langue allemande était
vacante depuis 1984, Bénézet Bujo est professeur invité durant le semestre
d’hiver 1988/89, avant d’être nommé en juillet 1989 professeur ordinaire de
théologie morale pour la section de langue allemande. Comme théologien, Bénézet Bujo croit fermement aux valeurs culturelles et familiales encore
très vivantes en Afrique. "Mon africanité a certainement joué un rôle dans
ma nomination puisque l’Université a voulu faire appel à moi, bien que je
n’aie pas posé ma candidature", avoue-t-il. (apic/gar/ba)