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    APIC - Interview

    "Les catholiques américains d’abord soucieux de leur porte-monnaie"

    Mgr R. Weakland, archevêque de Milwaukee, dresse le portrait des catholiques américains à 100 jours des élections présidentielles aux Etats-Unis

    Jacques Berset, Agence APIC

    Einsiedeln, 17août(APIC) A 100 jours des élections présidentielles, les

    catholiques américains, divisés, ne voteront pas comme un seul homme pour

    G. Bush, malgré ses discours "pro life", c’est-à-dire anti-avortement. Malgré aussi la position de certains évêques catholiques qui en font le critère déterminant pour cette élection qui risque - si l’on en croit la cote de

    popularité de son challenger démocrate Bill Clinton - d’être fort difficile

    pour le président sortant. C’est que les catholiques américains sont d’abord "soucieux de leur porte-monnaie", lance Mgr Rembert George Weakland,

    archevêque de Milwaukee. Et parmi les catholiques - près du quart de la population des Etats-Unis -, le "reaganisme" n’a pas fait que des heureux!

    Connu pour son franc-parler et son engagement social, Mgr Weakland est

    certainement l’un des évêques américains les plus populaires, mais aussi la

    "bête noire" des néo-conservateurs pour avoir "osé" critiquer l’ultralibéralisme des "Reaganomics". L’ancien Abbé primat de la Confédération des bénédictins a en effet été l’une des chevilles-ouvrières de la lettre pastorale des évêques américains réclamant la justice économique pour tous. Il

    est l’un des initiateurs de la nouvelle lettre pastorale sur les femmes

    dans l’Eglise et la société qui devrait bientôt paraître. De passage en

    Suisse, Mgr Weakland a reçu l’agence APIC au couvent d’Einsiedeln, où il

    était l’hôte d’honneur de ses confrères bénédictins.

    APIC:Les évêques américains sont-ils tous du même avis concernant la

    priorité d’un vote "pro life", c’est-à-dire en faveur de George Bush ?

    MgrWeakland:Ce n’est pas habituel aux Etats-Unis que la Conférence épiscopale donne des consignes de vote. Certes, au tout début, certains évêques

    l’ont fait, mais on l’a vite regretté. La Conférence des évêques ne va certainement pas dire qu’il faut voter pour tel ou tel candidat en particulier. Mais elle a tout de même élaboré une liste de critères à prendre en

    considération pour chacun des candidats. Ces critères incluent non seulement leur position sur l’avortement, mais également sur bien d’autres problèmes comme l’éducation, les écoles catholiques, l’aide sociale aux pauvres, la peine de mort. Même si on doit convaincre les gens de la fausseté

    de l’avortement, notamment par l’éducation, nous ne disons cependant pas

    aux gens que c’est le seul critère de vote.

    D’autre part, les catholiques ne votent pas comme un seul bloc. Cela n’a

    probablement jamais été le cas et ne le sera sûrement jamais. La plupart

    des Américains - et les catholiques également - votent selon leur portemonnaie, c’est-à-dire en se demandant comment leur vote va affecter leur

    vie d’un point de vue financier. Ainsi, la politique intérieure et la stabilité économique sont les arguments les plus convaincants. Il est clair

    que quelques catholiques démocrates voteront républicain en raison de la

    position de ce parti contre l’avortement, mais les catholiques sont eux-mêmes très divisés sur cette question. Les républicains cherchent évidemment

    à capter le vote catholique, mais je pense qu’ils ne gagneront que les catholiques conservateurs, qui auraient de toute façon voté pour eux.

    APIC:De nombreux catholiques ont changé d’appartenance politique dans les

    "années Reagan" et il y a même un fort courant catholique néo-conservateur

    représenté par des gens comme Michael Novak, Richard Neuhaus ou George Weigel, que certains ont baptisé les "théologiens du capitalisme"...

    MgrWeakland:Il est vrai que la plupart des immigrants catholiques appartiennent aux "cols bleus", au monde ouvrier et font partie des syndicats.

    Jusqu’aux années 60, ils votaient donc en majorité pour les démocrates.

    Mais les jeunes générations qui ont étudié - spécialement celles qui ont

    reçu une éducation dans les Universités laïques les plus fameuses - sont

    devenues plus aisées et habitent dans les banlieues plus riches. Ainsi certains qui venaient à l’origine de familles catholiques et démocrates sont

    passés chez les républicains. C’est essentiellement pour des raisons économiques qu’ils ont changé d’appartenance politique. Bien plus que pour des

    raisons morales. Il y a toutefois une petite majorité parmi les catholiques

    qui reste en faveur du parti démocrate.

    Quant aux gens comme M. Novak, R. Neuhaus ou G. Weigel, ils essaient de

    justifier le libéralisme américain dans le sens premier du terme. Mais

    leurs positions n’ont pas un grand effet dans la population catholique en

    général. Ces gens sont surtout connus dans les milieux intellectuels, mais

    il clair qu’il faut tenir compte de ce nouveau courant néo-conservateur

    catholique.

    APIC:Concernant la peine de mort, le discours républicain prône la fermeté

    et critique le "laxisme" des démocrates. N’est-il pas contradictoire d’être

    "pro life" et de se faire l’avocat de la peine de mort ?

    MgrWeakland:Nous rencontrons cette contradiction très souvent chez les

    Américains: ces ambivalences sont très profondément enracinées dans la

    "psyché" américaine. Ainsi, nous avons chez nous des gens qui sont tout à

    fait partisans du laisser-faire en matière économique, qui rejettent toute

    intervention du gouvernement dans ce domaine, mais qui demandent en même

    temps à l’Etat d’intervenir tous azimuts dans d’autres - comme en matière

    de sécurité ou de censure. Cela doit être parfois difficile aux Européens

    de comprendre comment les gens peuvent être aussi inconséquents...

    De nombreux militants "pro life" se sont déclarés en faveur de la guerre

    du Golfe et également de la peine de mort. Sur cette dernière question, les

    évêques américains sont très unis. Actuellement, je ne connais aucun évêque

    qui défend la peine capitale. Nous avons toujours soutenus que, dans certaines conditions, l’Etat peut avoir le droit de priver quelqu’un de la

    vie. Mais nous ne pensons pas que ce droit puisse être utilisé à ce momentci de l’histoire, ceci pour plusieurs raisons.

    En effet, des erreurs judiciaires ont été commises, des gens exécutés à

    tort. Nous croyons d’autre part et nous devons le croire comme chrétiens

    que les gens peuvent changer et que la grâce peut les transformer. Troisièmement, nous estimons maintenant la vie à une telle valeur que nous pensons

    qu’il n’est pas bon que l’Etat ôte la vie à un individu. Nous l’enseignons.

    Je pense que dans presque chaque Etat des Etats-Unis, les évêques ont publié des documents sur la peine de mort. Il n’est pas sûr que nous soyons

    écoutés: si l’on faisait un sondage à travers le pays on verrait que les

    citoyens sont généralement en faveur de la peine capitale. C’est un sentiment de frustration face à l’augmentation incessante de la criminalité.

    APIC:Comment essayez-vous de dépasser ces contradictions au sein de la société et parmi vos fidèles ?

    MgrWeakland:Nous essayons de promouvoir une "éthique cohérente", c’est-àdire que l’on doit être "pro life" à toutes les étapes et dans tous les domaines de la vie humaine, non seulement en matière d’avortement, mais également avec les personnes âgées, les malades, les pauvres, dans les relations avec le tiers monde ou la protection de l’environnement. Il s’agit

    d’être conséquents dans tous les secteurs de la vie. Aider les jeunes couples dans l’accueil d’un enfant, et ne pas les laisser à eux-mêmes, aider

    les mères seules pour qu’elles puissent mener leur grossesse à terme, grâce

    à des soutiens matériels, médicaux, etc.

    Cela exige plus d’intervention et de solidarité de la part de l’Etat,

    mais également de la part de l’Eglise. Nous devons aussi faire plus en matière d’éducation des jeunes hommes afin qu’ils soient davantage conscients

    de leurs responsabilités concernant leurs activités sexuelles et pas seulement insister sur le comportement des jeunes filles. Il y a beaucoup d’autres activités "pro life" à développer, en plus des aspects législatifs.

    APIC:Lors de la guerre du Golfe, de quel côté étaient les catholiques ?

    MgrWeakland:Je pense que les catholiques des Etats-Unis, y compris les

    évêques, étaient très divisés et n’ont pas parlé d’une même voix. Il est

    intéressant de noter que les nombreux discours du pape Jean Paul II contre

    la guerre du Golfe n’ont pas été beaucoup publiés dans la presse américaine, non seulement dans la presse laïque, mais également dans la presse catholique. A l’époque, la presse américaine était devenue l’instrument de la

    politique gouvernementale et a manqué de la distance et de la liberté nécessaire pour nous dire ce qui se passait vraiment.

    Cela a été pour moi un moment effrayant, parce que nous avons été réellement privés de la vérité sur ce qui se passait dans le Golfe. Nous avons

    vécu la même chose avec l’invasion de la Grenade, à l’époque de Reagan. Je

    suis très inquiet de ce contrôle de la presse qui nous a créé beaucoup de

    difficultés pour prendre des décisions morales correctes.

    Du point de vue historique, les catholiques des anciennes générations se

    considéraient comme des "outsiders" dans la population américaine. Ils

    agissaient comme membres d’une Eglise immigrée. Mais depuis le Concile Vatican II et l’époque du président Kennedy, les catholiques font davantage

    partie de la société américaine et pour la première fois dans l’histoire,

    ils sont même capables d’influencer la pensée, parce qu’ils sont désormais

    dans toutes les sphères de la société. Mais ils restent souvent encore très

    "défensifs" et essayent par conséquent de se monter "superpatriotes", "superaméricains". Ainsi, des gens comme Michael Novak veulent prouver que

    l’on peut être catholiques tout en acceptant en même temps tous les principes du "siècle des Lumières" sur lesquels l’Amérique a été fondée.

    L’Eglise aux Etats-Unis n’a pas encore une tradition de distance critique face à ce que l’on peut appeler la "religion civile américaine", face à

    l’idée que l’Amérique a une sorte de "mission messianique" dans le monde.

    On a bien vu que cette tradition critique manquait à l’époque où les évêques ont publié leurs lettres pastorales sur la paix et sur la justice économique. Certains secteurs catholiques ont alors réagi très défensivement.

    L’un des défis majeurs pour l’Eglise aux Etats-Unis est de voir quel

    rapport entretient le catholicisme avec la culture américaine. Nous sommes

    sortis maintenant de notre ghetto, nous n’avons plus besoin d’être sur la

    défensive: nous pouvons être à la fois catholiques et américains. Cela

    devrait nous permettre de soumettre à la discussion certaines des valeurs

    fondamentales de la culture américaine. De fait, si l’Eglise catholique

    veut avoir une influence aux Etats-Unis, elle doit avoir une plus grande

    distance par rapport aux idées issues des Lumières.

    Elle doit par exemple être critique par rapport à la conception de la

    liberté qui prévaut dans la société américaine, à l’argument dominant des

    "pro choice", la liberté de choix, qui présuppose que les gens ont le droit

    de faire n’importe quoi. Nous sommes de plus en plus conscients des droits

    individuels, mais nous avons perdu le sens du bien commun, de la solidarité. D’autre part, nous manquons d’une vision mondiale et nous avons tendance à être beaucoup trop "provinciaux" en pensant que tout ce qui est bon

    pour les Etats-Unis est bon pour le monde. C’est un manque de sensibilité

    aux autres et aux autres cultures. Voici quelques uns des défis auxquels

    nous devons faire face aujourd’hui. (apic/be)

    Encadré

    Mgr Rembert Weakland en Suisse

    Sur les traces des premiers évêques suisses de Milwaukee

    L’an prochain, l’archidiocèse de Milwaukee, situé dans le Wisconsin, au

    bord du lac Michigan, fêtera le 150e anniversaire de sa fondation. Pour la

    jeune histoire des Etats-Unis, 150 ans, c’est déjà un bail ! Et c’est un

    Suisse, originaire d’Obsersaxen dans les Grisons, Mgr Johann Martin Henni,

    qui en fut le premier évêque, puis archevêque. Les quatre premiers archevêques de Milwaukee furent d’ailleurs tous des germanophones - il y eut un

    autre Suisse, Mgr Messmer, de Goldach, dans le canton de St-Gall ainsi

    qu’un Autrichien et un Allemand - les premiers immigrants étant avant tout

    d’origine allemande.

    La vieille immigration comptait également des Polonais et des Irlandais,

    puis sont venus les Italiens. Les vagues d’immigrants les plus récentes

    sont composées d’Hispaniques (Mexique, Porto Rico, El Salvador, etc.) et

    d’Asiatiques (Vietnamiens, Laotiens, Hmongs, Coréens, etc.)

    Durant la première semaine d’août, Mgr Weakland a visité les lieux de

    naissance de ces évêques en Suisse et dans les pays voisins en compagnie de

    70 laïcs et prêtres de l’archidiocèse, "pour retrouver nos racines et

    préparer le 150e anniversaire". L’archidiocèse de Milwaukee compte

    aujourd’hui plus de 650’000 catholiques sur une population totale de

    quelque 2 millions d’âmes. (apic/be)

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