APIC - INTERVIEW
Un missionnaire suisse au coeur de la misère du Brésil
Fribourg, 17 mars(APIC) Le Père "Alfredinho", un surnom familier que lui
ont donné les Brésiliens à cause de sa petite taille, vit actuellement dans
une favela de Santo Andrè, dans la périphérie de Sao Paulo. De passage en
Suisse, sa patrie d’origine, Frédy Kunz, dans un langage simple et plein de
saveur, explique à l’agence APIC comment des hommes et des femmes de la favela, marqués par la misère, peuvent pourtant rencontrer la joie de l’Evangile. Parce qu’on leur a fait confiance. Alfredinho, émerveillé, raconte
l’histoire d’Antônio, un voisin. Il parle franchement, par ailleurs, de
l’état actuel des communautés ecclésiales de base. Un constat d’espérance,
même si une partie de l’Eglise leur fait moins confiance que lors de leur
éclosion.
APIC: Quels sont les signes d’espérance que vous rencontrez dans cette
vie au milieu des gens pauvres où vous avez décidé de vivre?
Alfredinho: (qui tutoie facilement son interlocuteur et qui a beaucoup
d’humour en décrivant les gens qu’il côtoie).
Plutôt que de faire de belles théories, je vais te parler d’Antônio. Ce
n’est pas son vrai nom, car il faut un peu de discrétion. Cet homme pour
moi, qui n’est pourtant pas le saint que l’Eglise met sur les autels, est
le signe visible de ma joie d’être chrétien et de croire à l’évangile de
Jésus.
La première fois que je l’ai vu, j’ai remarqué tout de suite qu’il était
sous le coup de la drogue. Il avait de la difficulté à parler. Oui, vraiment l’apparence d’un homme déchu et misérable. Il m’a dit: "Je veux construire une baraque, mais j’ai besoin que tu m’aides pour me trouver du matériel". Je lui ai demandé où il habitait. Puis je lui ai indiqué que je
connaissais un endroit où il trouverait de bonnes tuiles: "Ecoute, le jour
où tu voudras ces tuiles, va trouver telle personne qui pourra t’aider à
les transporter". Et bien tu peux me croire, il n’est jamais allé chercher
ces tuiles. Il attendait qu’on les lui apporte à sa porte. Il n’avait aucune initiative.
Il a eu un jour un conflit avec une voisine, mais pas une petite bagarre
tu sais, un conflit où l’on sort les couteaux. Ils étaient prêts tous les
deux à se battre à mort. Quelque chose de très dur. Antônio, un homme vraiment rejeté par tous. Il ne travaillait presque pas. Il était vraiment
"l’expression de la misère".
APIC: Pourquoi avez-vous continué à le rencontrer et à l’estimer?
Alfredinho: Personne n’est totalement misérable. Il suffit parfois d’une
rencontre pour que tout bascule. Pour Antônio, je crois que ce fut à l’époque où Mara, (une jeune universitaire de Minas Gerais qui a fait l’option
de vivre parmi les pauvres) est venue s’installer dans la favela avec deux
autres personnes. Un jour Antônio passait devant leur maison. Il était ivre. "Entre", dit Mara. "Assieds-toi. Est-ce que tu acceptes de manger avec
nous?" Elle l’a traité vraiment comme quelqu’un, tu vois. Ensuite, elle lui
a demandé un service, de planter un clou, de faire quelque chose. Et alors
Antônio a commencé à entrer dans le jeu. Il a commencé à garder leur baraque. Il y avait du linge accroché. De lui-même, à cause de la menace de
pluie, il décrochait le linge. Il a commencé à se sentir utile. Il se sentait valorisé comme une personne.
Dans une conversation avec Mara, une fois, il a dit à brûle-pourpoint:
Tu sais, j’ai déjà tué dans ma vie. Mara était toute seule. Tu vois je peux
te tuer. Elle a répondu: "Tu sais Antônio, j’ai déjà donné ma vie au
Christ. Je suis disponible".
Alors peu à peu, Antônio a commencé à fréquenter la communauté, les assemblées, à accepter même de jouer un rôle dans les petites scènes improvisées que l’on fait souvent dans les communautés ecclésiales de base. Une
fois, il a représenté à l’église la mort du Père Maximilien Kolbe dans le
camp nazi. Alfredinho se souvient: "Il était ému par le rôle qu’il avait
joué, qu’il avait senti de l’intérieur. Après la scène finale, il s’est relevé. Il est venu s’appuyer sur mon épaule en pleurant. Alors tu comprends,
il y a une richesse incroyable qui s’est ouvert en lui. Et puis des amis de
la favela l’ont aidé à avoir un fourneau et du gaz. Il a commencé à faire
sa cuisine. Il a commencé à avoir du travail. Il travaille comme aide-maçon, comme jardinier. Il est capable de faire beaucoup de choses. Il a commencé à avoir de l’argent à lui, à être lui-même. Et quand tu passes devant
chez lui, il t’invite à manger.
Un jour quelqu’un a passé dans la favela et a fait une photo de lui.
C’est une photo très belle. Et un Canadien, un de mes amis qui me visitait,
m’a demandé cette photo dont il a fait une peinture à l’huile, qu’on lui a
offert un jour dans une assemblée. Imagine la joie d’Antônio, devant cette
oeuvre d’art très belle, qui montrait toute la noblesse de son visage. Il a
mis son portrait dans sa baraque.
Antônio a été invité au grand pèlerinage de la Fraternité du Serviteur
souffrant à Juazeiro do Norte, dans le Ceara, qui a eu lieu au début de
cette année. Il fut un des privilégiés à aller à Juazeiro avec d’autres,
très pauvres. Il a participé à une retraite. C’était merveilleux. Les organisateurs du pèlerinage lui avaient demandé d’accompagner les gens de la
rue qui ont tendance à boire beaucoup d’alcool. Il avait reçu la mission de
les empêcher de trop boire. Et un jour, quelqu’un a dit en sa présence:
Vous savez Antônio, c’est pas seulement un "sofredor"(souffrant) , mais un
"servo sofredor"(serviteur souffrant): "N’a-t-il pas aidé la Dalva à faire
sa clôture? N’a-t-il pas aidé Pedro à construire sa baraque". Il n’a rien
demandé. Les gens de ce coin de la favela commençaient à voir toute la générosité qu’il y avait dans cet homme. Avant, c’était un homme souffrant,
pur et simple, dont on se méfiait et dont on avait peur. Maintenant les autres commençaient à l’admirer. "Alors tu vois, c’est cela la promotion d’un
homme"!
Je donne cet exemple, il y en aurait beaucoup d’autres. Maria Rosa, une
femme qui habite la favela Valentin Magalhaes a bien défini le sens de cette transformation qui s’applique à celles et ceux qui la vivent. "Maintenant notre souffrance a un nom: C’est la Fraternité du serviteur souffrant.
La souffrance, on la connaissait bien auparavant. Mais elle n’était pas encore baptisée".
APIC: Comment voyez-vous les communautés chrétiennes de base ? N’y a-t-il
pas un peu de lassitude, moins d’enthousiasme que lors de leur naissance?
Alfredinho: "C’est sûr qu’il y a des secteurs dans l’Eglise (Je ne parle
pas de l’Eglise avec E majuscule qui pour moi est le "Corps mystique du
Christ") qui donnent nettement l’impression de vouloir réduire les pauvres
au silence, sous prétexte de combattre ce qu’on appelle la théologie de la
libération.
Oui, certains évêques prennent peur. Sans doute parce que les communautés ecclésiales ont progressivement acquis une certaine indépendance. Elles
se sont multipliées au Brésil. Peu à peu, elles se sont organisées. Maintenant, elles ont des rencontres nationales importantes. Autrefois, elles
étaient davantage sous la coupe des évêques. Maintenant, il y a moins de
spontanéité, moins de confiance réciproque. Il existe effectivement une
certaine crise entre la hiérarchie et la base. Pas d’une manière totale
bien sûr. Il y a encore un bon nombre d’évêques qui continuent d’appuyer
les communautés et qui se réjouissent de voir qu’elles deviennent adultes.
Mais il est vrai que le souffle initial et la vague d’enthousiasme sont
tombés. Et ce qui fait mal, ce sont malheureusement les mesures disciplinaires: des groupes de chrétiens authentiques sont condamnés au silence.
Des groupes de la Pastorale de la Terre (CPT) doivent fermer boutique. Des
groupes ouverts aux mouvements sociaux sont malmenés. Le climat a changé.
On souffre dans certains diocèses de ce manque d’appui.
Alfredinho insiste: "Les communautés ecclésiales de base ont pourtant
mis en pratique la fameuse option préférentielle pour les plus pauvres de
la rencontre épiscopale de Puebla. Ce qui était sur le papier des résolutions, est devenu une réalité palpable. Grâce à tous ces groupes de chrétiens conscients qui luttent pour la libération au nom de l’Evangile".
APIC: Comment voyez-vous l’importance du renouveau charismatique au Brésil?
Alfredinho: La montée du renouveau charismatique est indéniable. Je ne
veux pas le condamner comme tel. Il a sa valeur, mais on sent que les charismatiques occupent un espace de plus en plus fort et certains de leurs
membres rejettent les franges, ce qu’on peut appeler les mouvements populaires qu’ils accusent, du moins les plus excités, de "nids de communistes". Un autre fait inquiétant: La façon de nommer des évêques et la multiplication, ces dernières années, de nominations d’évêques conservateurs.
Un véritable malaise s’installe parmi les communautés chrétiennes. Plus
qu’un malaise! Mais je crois que la vitalité des mouvements populaires n’a
pas diminué pour autant. Ils n’ont pas été atteints. Ceux qui ont fait cette option pour les pauvres ne vont pas revenir en arrière. Ils ne changeront pas. Ils vont mourir avec cette option dans le coeur. On peut dire que
c’est de l’or qui a été purifié par le feu.
Il y a eu dans le temps l’opposition des autorités pendant la dictature
militaire. Je me souviens de l’arrogance d’un colonel à Crateus dans le
Ceara, (où nous avons, avec Dom Fragoso, un évêque selon le coeur des communautés de base) qui disait: "Nous allons venir à bout des nids de vipères
que sont les communautés. Cette semaine, ajoutait le militaire, lors des
travaux lors de la sécheresse, j’ai donné 40’000 millions de cruzeiros de
salaires à vous tous. Est-ce que c’est votre évêque qui vous a payés?"
C’était le dédain et le mépris jetés à tous ces pauvres qui luttent pour
la justice. Ces communautés ecclésiales de base ont persévéré dans la même
ligne. Maintenant l’attaque vient d’ailleurs. Elle vient d’un certain
froid, d’une certaine méfiance d’une partie de l’Eglise. Les communautés ne
sont plus valorisées comme autrefois. Alfredinho, avec son sens de humour
et le sourire malicieux: "Mais si elles ont résisté à la dictature militaire, pourquoi ne résisteraient-elles pas à l’indifférence?" (apic/ba)
Propos recueillis par Bernard Bavaud
E N C A D R E
Frédy Kunz est né dans une maternité de Berne le 9 février 1920. Ses parents habitaient Frinvillier dans le Jura méridional, au dessus de Bienne.
Sa famille émigre en France, de l’autre côté du Jura, à Arbois en 1926. Durant son adolescence, il travaille comme cuisinier. Il découvre la Jeunesse
ouvrière catholique (JOC). Mobililisé en 1940, il est fait prisonnier par
les Allemands. Il sera libéré en 1945. Il entre alors chez les Pères de la
Charité, pui est ordonné prêtre en 1954. L’année suivante, il part pour le
Canada, dans la paroisse Saint-Jean à Montréal. En 1968, il se rend à Crateus au Brésil, une ville à l’intérieur du Ceara, à l’invitation de l’évêque du lieu, Dom Antônio Fragoso. Il vit plusieurs années au milieu du
quartier réservé aux prostituées, comme le relate l’ouvrage "L’Anesse de
Balaam" (Editions Ouvrières). Depuis 1988, il vit dans une favela de Santo
Andrè, près de Sao Paulo. Un livre récent raconte la vie d’Alfredinho et de
la Fraternité du Serviteur souffrant: "Frédy Kunz: Alfredinho et le peuple
des souffrants", de Michel Bavarel. Collection "A pleine Vie". Editions
ouvrières, Paris, 1991. (apic/ba)
Des photos du Père Frédy Kunz et de la "Fraternité du Serviteur souffrant"
peuvent être obtenues auprès de CIRIC, Ch. des Clochetons 8, 1004 Lausanne
Tél. 021/252829