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    Rencontre avec Alfredinho Kunz (240392)

    APIC - INTERVIEW

    Un missionnaire suisse au coeur de la misère du Brésil

    Fribourg, 17 mars(APIC) Le Père "Alfredinho", un surnom familier que lui

    ont donné les Brésiliens à cause de sa petite taille, vit actuellement dans

    une favela de Santo Andrè, dans la périphérie de Sao Paulo. De passage en

    Suisse, sa patrie d’origine, Frédy Kunz, dans un langage simple et plein de

    saveur, explique à l’agence APIC comment des hommes et des femmes de la favela, marqués par la misère, peuvent pourtant rencontrer la joie de l’Evangile. Parce qu’on leur a fait confiance. Alfredinho, émerveillé, raconte

    l’histoire d’Antônio, un voisin. Il parle franchement, par ailleurs, de

    l’état actuel des communautés ecclésiales de base. Un constat d’espérance,

    même si une partie de l’Eglise leur fait moins confiance que lors de leur

    éclosion.

    APIC: Quels sont les signes d’espérance que vous rencontrez dans cette

    vie au milieu des gens pauvres où vous avez décidé de vivre?

    Alfredinho: (qui tutoie facilement son interlocuteur et qui a beaucoup

    d’humour en décrivant les gens qu’il côtoie).

    Plutôt que de faire de belles théories, je vais te parler d’Antônio. Ce

    n’est pas son vrai nom, car il faut un peu de discrétion. Cet homme pour

    moi, qui n’est pourtant pas le saint que l’Eglise met sur les autels, est

    le signe visible de ma joie d’être chrétien et de croire à l’évangile de

    Jésus.

    La première fois que je l’ai vu, j’ai remarqué tout de suite qu’il était

    sous le coup de la drogue. Il avait de la difficulté à parler. Oui, vraiment l’apparence d’un homme déchu et misérable. Il m’a dit: "Je veux construire une baraque, mais j’ai besoin que tu m’aides pour me trouver du matériel". Je lui ai demandé où il habitait. Puis je lui ai indiqué que je

    connaissais un endroit où il trouverait de bonnes tuiles: "Ecoute, le jour

    où tu voudras ces tuiles, va trouver telle personne qui pourra t’aider à

    les transporter". Et bien tu peux me croire, il n’est jamais allé chercher

    ces tuiles. Il attendait qu’on les lui apporte à sa porte. Il n’avait aucune initiative.

    Il a eu un jour un conflit avec une voisine, mais pas une petite bagarre

    tu sais, un conflit où l’on sort les couteaux. Ils étaient prêts tous les

    deux à se battre à mort. Quelque chose de très dur. Antônio, un homme vraiment rejeté par tous. Il ne travaillait presque pas. Il était vraiment

    "l’expression de la misère".

    APIC: Pourquoi avez-vous continué à le rencontrer et à l’estimer?

    Alfredinho: Personne n’est totalement misérable. Il suffit parfois d’une

    rencontre pour que tout bascule. Pour Antônio, je crois que ce fut à l’époque où Mara, (une jeune universitaire de Minas Gerais qui a fait l’option

    de vivre parmi les pauvres) est venue s’installer dans la favela avec deux

    autres personnes. Un jour Antônio passait devant leur maison. Il était ivre. "Entre", dit Mara. "Assieds-toi. Est-ce que tu acceptes de manger avec

    nous?" Elle l’a traité vraiment comme quelqu’un, tu vois. Ensuite, elle lui

    a demandé un service, de planter un clou, de faire quelque chose. Et alors

    Antônio a commencé à entrer dans le jeu. Il a commencé à garder leur baraque. Il y avait du linge accroché. De lui-même, à cause de la menace de

    pluie, il décrochait le linge. Il a commencé à se sentir utile. Il se sentait valorisé comme une personne.

    Dans une conversation avec Mara, une fois, il a dit à brûle-pourpoint:

    Tu sais, j’ai déjà tué dans ma vie. Mara était toute seule. Tu vois je peux

    te tuer. Elle a répondu: "Tu sais Antônio, j’ai déjà donné ma vie au

    Christ. Je suis disponible".

    Alors peu à peu, Antônio a commencé à fréquenter la communauté, les assemblées, à accepter même de jouer un rôle dans les petites scènes improvisées que l’on fait souvent dans les communautés ecclésiales de base. Une

    fois, il a représenté à l’église la mort du Père Maximilien Kolbe dans le

    camp nazi. Alfredinho se souvient: "Il était ému par le rôle qu’il avait

    joué, qu’il avait senti de l’intérieur. Après la scène finale, il s’est relevé. Il est venu s’appuyer sur mon épaule en pleurant. Alors tu comprends,

    il y a une richesse incroyable qui s’est ouvert en lui. Et puis des amis de

    la favela l’ont aidé à avoir un fourneau et du gaz. Il a commencé à faire

    sa cuisine. Il a commencé à avoir du travail. Il travaille comme aide-maçon, comme jardinier. Il est capable de faire beaucoup de choses. Il a commencé à avoir de l’argent à lui, à être lui-même. Et quand tu passes devant

    chez lui, il t’invite à manger.

    Un jour quelqu’un a passé dans la favela et a fait une photo de lui.

    C’est une photo très belle. Et un Canadien, un de mes amis qui me visitait,

    m’a demandé cette photo dont il a fait une peinture à l’huile, qu’on lui a

    offert un jour dans une assemblée. Imagine la joie d’Antônio, devant cette

    oeuvre d’art très belle, qui montrait toute la noblesse de son visage. Il a

    mis son portrait dans sa baraque.

    Antônio a été invité au grand pèlerinage de la Fraternité du Serviteur

    souffrant à Juazeiro do Norte, dans le Ceara, qui a eu lieu au début de

    cette année. Il fut un des privilégiés à aller à Juazeiro avec d’autres,

    très pauvres. Il a participé à une retraite. C’était merveilleux. Les organisateurs du pèlerinage lui avaient demandé d’accompagner les gens de la

    rue qui ont tendance à boire beaucoup d’alcool. Il avait reçu la mission de

    les empêcher de trop boire. Et un jour, quelqu’un a dit en sa présence:

    Vous savez Antônio, c’est pas seulement un "sofredor"(souffrant) , mais un

    "servo sofredor"(serviteur souffrant): "N’a-t-il pas aidé la Dalva à faire

    sa clôture? N’a-t-il pas aidé Pedro à construire sa baraque". Il n’a rien

    demandé. Les gens de ce coin de la favela commençaient à voir toute la générosité qu’il y avait dans cet homme. Avant, c’était un homme souffrant,

    pur et simple, dont on se méfiait et dont on avait peur. Maintenant les autres commençaient à l’admirer. "Alors tu vois, c’est cela la promotion d’un

    homme"!

    Je donne cet exemple, il y en aurait beaucoup d’autres. Maria Rosa, une

    femme qui habite la favela Valentin Magalhaes a bien défini le sens de cette transformation qui s’applique à celles et ceux qui la vivent. "Maintenant notre souffrance a un nom: C’est la Fraternité du serviteur souffrant.

    La souffrance, on la connaissait bien auparavant. Mais elle n’était pas encore baptisée".

    APIC: Comment voyez-vous les communautés chrétiennes de base ? N’y a-t-il

    pas un peu de lassitude, moins d’enthousiasme que lors de leur naissance?

    Alfredinho: "C’est sûr qu’il y a des secteurs dans l’Eglise (Je ne parle

    pas de l’Eglise avec E majuscule qui pour moi est le "Corps mystique du

    Christ") qui donnent nettement l’impression de vouloir réduire les pauvres

    au silence, sous prétexte de combattre ce qu’on appelle la théologie de la

    libération.

    Oui, certains évêques prennent peur. Sans doute parce que les communautés ecclésiales ont progressivement acquis une certaine indépendance. Elles

    se sont multipliées au Brésil. Peu à peu, elles se sont organisées. Maintenant, elles ont des rencontres nationales importantes. Autrefois, elles

    étaient davantage sous la coupe des évêques. Maintenant, il y a moins de

    spontanéité, moins de confiance réciproque. Il existe effectivement une

    certaine crise entre la hiérarchie et la base. Pas d’une manière totale

    bien sûr. Il y a encore un bon nombre d’évêques qui continuent d’appuyer

    les communautés et qui se réjouissent de voir qu’elles deviennent adultes.

    Mais il est vrai que le souffle initial et la vague d’enthousiasme sont

    tombés. Et ce qui fait mal, ce sont malheureusement les mesures disciplinaires: des groupes de chrétiens authentiques sont condamnés au silence.

    Des groupes de la Pastorale de la Terre (CPT) doivent fermer boutique. Des

    groupes ouverts aux mouvements sociaux sont malmenés. Le climat a changé.

    On souffre dans certains diocèses de ce manque d’appui.

    Alfredinho insiste: "Les communautés ecclésiales de base ont pourtant

    mis en pratique la fameuse option préférentielle pour les plus pauvres de

    la rencontre épiscopale de Puebla. Ce qui était sur le papier des résolutions, est devenu une réalité palpable. Grâce à tous ces groupes de chrétiens conscients qui luttent pour la libération au nom de l’Evangile".

    APIC: Comment voyez-vous l’importance du renouveau charismatique au Brésil?

    Alfredinho: La montée du renouveau charismatique est indéniable. Je ne

    veux pas le condamner comme tel. Il a sa valeur, mais on sent que les charismatiques occupent un espace de plus en plus fort et certains de leurs

    membres rejettent les franges, ce qu’on peut appeler les mouvements populaires qu’ils accusent, du moins les plus excités, de "nids de communistes". Un autre fait inquiétant: La façon de nommer des évêques et la multiplication, ces dernières années, de nominations d’évêques conservateurs.

    Un véritable malaise s’installe parmi les communautés chrétiennes. Plus

    qu’un malaise! Mais je crois que la vitalité des mouvements populaires n’a

    pas diminué pour autant. Ils n’ont pas été atteints. Ceux qui ont fait cette option pour les pauvres ne vont pas revenir en arrière. Ils ne changeront pas. Ils vont mourir avec cette option dans le coeur. On peut dire que

    c’est de l’or qui a été purifié par le feu.

    Il y a eu dans le temps l’opposition des autorités pendant la dictature

    militaire. Je me souviens de l’arrogance d’un colonel à Crateus dans le

    Ceara, (où nous avons, avec Dom Fragoso, un évêque selon le coeur des communautés de base) qui disait: "Nous allons venir à bout des nids de vipères

    que sont les communautés. Cette semaine, ajoutait le militaire, lors des

    travaux lors de la sécheresse, j’ai donné 40’000 millions de cruzeiros de

    salaires à vous tous. Est-ce que c’est votre évêque qui vous a payés?"

    C’était le dédain et le mépris jetés à tous ces pauvres qui luttent pour

    la justice. Ces communautés ecclésiales de base ont persévéré dans la même

    ligne. Maintenant l’attaque vient d’ailleurs. Elle vient d’un certain

    froid, d’une certaine méfiance d’une partie de l’Eglise. Les communautés ne

    sont plus valorisées comme autrefois. Alfredinho, avec son sens de humour

    et le sourire malicieux: "Mais si elles ont résisté à la dictature militaire, pourquoi ne résisteraient-elles pas à l’indifférence?" (apic/ba)

    Propos recueillis par Bernard Bavaud

    E N C A D R E

    Frédy Kunz est né dans une maternité de Berne le 9 février 1920. Ses parents habitaient Frinvillier dans le Jura méridional, au dessus de Bienne.

    Sa famille émigre en France, de l’autre côté du Jura, à Arbois en 1926. Durant son adolescence, il travaille comme cuisinier. Il découvre la Jeunesse

    ouvrière catholique (JOC). Mobililisé en 1940, il est fait prisonnier par

    les Allemands. Il sera libéré en 1945. Il entre alors chez les Pères de la

    Charité, pui est ordonné prêtre en 1954. L’année suivante, il part pour le

    Canada, dans la paroisse Saint-Jean à Montréal. En 1968, il se rend à Crateus au Brésil, une ville à l’intérieur du Ceara, à l’invitation de l’évêque du lieu, Dom Antônio Fragoso. Il vit plusieurs années au milieu du

    quartier réservé aux prostituées, comme le relate l’ouvrage "L’Anesse de

    Balaam" (Editions Ouvrières). Depuis 1988, il vit dans une favela de Santo

    Andrè, près de Sao Paulo. Un livre récent raconte la vie d’Alfredinho et de

    la Fraternité du Serviteur souffrant: "Frédy Kunz: Alfredinho et le peuple

    des souffrants", de Michel Bavarel. Collection "A pleine Vie". Editions

    ouvrières, Paris, 1991. (apic/ba)

    Des photos du Père Frédy Kunz et de la "Fraternité du Serviteur souffrant"

    peuvent être obtenues auprès de CIRIC, Ch. des Clochetons 8, 1004 Lausanne

    Tél. 021/252829

    Centre catholique des médias Cath-Info

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