Apic-Interview
fédéral Flavio Cotti
"On ne fait pas de la politique
seulement pour aller au paradis"
Propos recueillis par Sandra Lo Curto et Jacques Berset
"Je suis né dans une famille croyante, mais pas bigote", affirme le Conseiller fédéral Flavio Cotti, parlant de son enfance. Le chef du Département fédéral de l’Intérieur est né le 18 octobre 1939 à Muralto, près de
Locarno, dans une famille de commerçants du Val Maggia.
Monsieur le Conseiller fédéral, je suppose que vos parents étaient très
croyants. Que pouvez-vous raconter de votre enfance ?
F. Cotti : Mon père mourut alors que j’étais encore jeune : c’était un homme croyant, mais pas dans le sens qu’il courait à l’église à chaque son de
cloche. Ma mère aussi est profondément croyante. Mais il s’agissait plutôt
d’une religiosité spontanée, quasi innée, - une religiosité qui nous a certainement marqués, moi et mon frère -. Ainsi, quand plus tard nous avons
vécu de nouvelles expériences religieuses, la "semence" que nous avions reçue jusqu’à la fin de l’enfance est restée au plus profond de notre personnalité.
Et c’est quelque chose que vous avez également transmis à votre fille Maria
Chiara ?
Nous avons éduqué notre fille Maria Chiara sans aucune contrainte. Mais
je note simplement que ma fille - qui voit que la foi de ses parents n’est
pas une religiosité formelle ou conditionnée par l’esprit de notre temps partage avec nous ces principes. Cette "semence" dont nous parlions auparavant, il semble que ma fille la porte également en elle.
Pour revenir à l’enfance, j’ai été d’abord quatre ans à Ascona, dans un
collège catholique dirigé par les bénédictins d’Einsiedeln, et puis quatre
ans à Sarnen. Ces deux étapes, mais surtout les études à Sarnen effectuées
entre 16 et 20 ans, ont profondément marqué mon existence. C’est là qu’ont
été jetées les bases de la cohabitation entre raison et religion. Nous philosophions sur Dieu et Saint Thomas n’était pas pour nous un inconnu. Puis
je suis allé à l’Université de Fribourg et là, j’ai naturellement vécu une
grande ouverture.
A Sarnen, l’éducation reçue était encore plutôt de type conservateur,
mais là je dois nuancer, car je me rappelle encore l’ouverture, la manière
positive pour l’époque, tolérante, avec laquelle le jeune professeur d’histoire présentait la Réforme. A Fribourg s’ouvrait toute grande la perspective d’une plus grande liberté dans le domaine religieux.
Quand j’étudiais à Fribourg Jean XXIII était pape. Ce n’était pas seulement le "bon pape", comme on l’appelait, mais il était aussi le pape de
l’ouverture, le pape de la liberté, qui avait réconcilié la doctrine catholique avec la société moderne. Et cela me semble fondamental. A Fribourg,
nous respirions l’esprit de cette époque et nous étions souvent en contact
avec des jeunes catholiques italiens et français.
Je dis "nous", car nous étions tout un groupe de jeunes gens,
spécialement des Tessinois, qui se considéraient comme "catholiques libéraux", dans le sillage d’une tradition importante de la culture catholique.
Dans quelle mesure la foi a influencé les choix que vous avez faits dans la
vie ?
Cela découle de la manière dont je comprends le concept de "catholicisme
libéral" : par exemple, j’ai compris très vite qu’il existe une "autonomie
des laïcs". Cette idée, je l’ai rencontrée pour la première fois à Sarnen,
à la lecture du livre "Théologie des réalités terrestres" du théologien
hollandais Gustav Thils. Ces "réalités terrestres" étaient dans les années
passées considérées uniquement comme moyen pour la recherche de la perfection de l’existence humaine. Avec l’approfondissement de la pensée théologique, ces "réalités" ont alors acquis leur valeur propre, immanente. Cela
appraissait clairement chez Thils.
Un exemple très moderne de cette nouvelle approche serait représentée
par exemple aujourd’hui par la manière de se référer à l’environnement. Les
vieilles doctrines, les anciennes interprétations purement littérales de la
mission de "dominer la terre" cède aujourd’hui le pas à une nouvelle conception de la nature. Une nature dont on ne peut abuser, qui ne représente
pas seulement un instrument, mais qui possède justement des valeurs immanentes propres.
De ces réflexions, on peut tirer facilement les conclusions pour la
politique, conclusions auxquelles nous étions arrivées à l’époque sans
problème, malgré tous les préjugés culturels et qui peuvent se résumer en
une phrase : la politique a une valeur en soi. Et dans la politique, il y a
l’autonomie et la responsabilité des laïcs en tant qu’individus, ou si l’on
préfère, des individus en tant que citoyens. On peut également en tirer que
le travail politique possède une haute valeur en soi.
APIC : Depuis décembre 1986, vous êtes conseiller fédéral. Dans quelle mesure votre long chemin politique, peut-être parfois aussi fatiguant, vous
a-t-il changé, si tant est qu’il vous a changé ?
J’ai changé certainement. A propos de cette autonomie des laïcs dont on
parlait tout à l’heure, je dirais que mes convictions se sont encore accentuées. A vingt ans, je disais déjà : l’Evangile n’est pas un programme politique, l’Evangile ne pourra jamais se substituer à un programme de parti.
L’Evangile doit être considéré comme une stimulation, une inspiration, une
orientation éthique. Comme conseiller fédéral, je ne peux dire simplement :
je suis pour la 10ème révision de l’AVS parce que l’Evangile me le dit...
L’Evangile peut être une base, un filtre décisif pour le comportement de
tous les jours, mais il ne pourra jamais être une indication directe pour
un choix politique particulier décidé une fois pour toute. Il revient finalement à ma conscience, qui se base ici sur l’Evangile, de soutenir un objectif politique plutôt qu’un autre. Cela vaut également pour l’Eglise. Dit
brutalement ou simplement, il ne revient pas à l’évêque de juger ce qui est
juste ou faux du point de vue concret de la politique. Cela n’a pas
toujours été ainsi.
Il y a encore cent ans, par exemple, le pape (Pie IX) interdit au peuple
italien de participer activement à la vie politique en leur disant : "Non
expedit" ("Il ne vaut mieux pas"). De cette façon, on exhortait les
catholiques à boycotter les élections, parce que les libéraux avaient
conquis l’Etat pontifical.
Cela signifie donc que le catholique doit rester critique même en face de
sa propre Eglise ?
Absolument. Vous connaissez peut-être l’histoire de Alcide De Gasperi, le
grand président italien, le co-fondateur de la Communauté Européenne, quand
en 1953, le pape Pie XII lui proposa une liste commune des démocrates-chrétiens avec les néo-fascistes. Il s’agissait de barrer la route de la Cité
éternelle au péril rouge. De Gasperi s’y opposa en toute autonomie. Pour
l’homme politique, croyant fervent, ce refus avait été précédé d’un combat
intérieur, parce que De Gasperi, qui avait travaillé 25 années au Vatican
en tant que bibliothécaire, durant la période fasciste, était lié personnellement d’amitié avec Pie XII. Ce fut l’une des expériences les plus amères de sa vie parce qu’il avait désobéi au pape. Mais il le fit en
application des principes que je viens de décrire.
Cet exemple me confirme une fois de plus dans l’opinion que le laïc
catholique doit rester autonome dans ses choix séculiers. Prenons l’exemple
actuel de la problématique du sida. Vous savez que l’Eglise catholique est
opposée à la contraception artificielle. Par conséquent, comme homme
politique catholique, je devrais donc être opposé à la campagne publicitaire qui conseille les préservatifs.
Mais si je cherche, d’un point de vue de éthique, de concilier la doctrine de l’Eglise avec le danger énorme d’une vaste épidémie du virus du
sida, comme ministre de la santé, je me sens obligé de tout faire ce qui
est en mon pouvoir pour organiser de façon efficace la lutte contre cette
maladie. C’est pour ainsi dire le choix du moindre mal. Et il est d’autre
part connu que la doctrine catholique est plus nuancée à ce propos que les
représentations superficielles qu’en donnent les médias.
A partir de tels exemples, on peut se demander que signifie le concept
de démocratie de type chrétien. Mais pour aborder ce thème de façon
exhaustive, il faudrait trop de temps. Mais j’aimerais rappeler quand même
que le mouvement catholique suisse, était dès le début de l’Etat fédéral.
Je crois ne pas me tromper en disant que le premier pays en Europe où le
catholicisme accepta la démocratie sans réserve fut la Suisse. Certes, la
démocratie-chrétienne aux débuts était un parti conservateur, mais c’était
aussi un parti ouvert à la vision démocratique. Dans notre pays en
particulier, il est encore indispensable que nous tenions en haute estime
les valeurs de la démocratie, de la tolérance, du respect de l’autre. En
fin de compte, nous vivons dans une société qui ne pourrait être davantage
pluraliste.
Si vous deviez choisir entre le mot chrétien et le mot démocrate, lequel
mettriez-vous en premier ?
A dire vrai, je les mettrais vraiment sur un même plan. Je ne pourrais en
effet pas voir quelle signification aurait le concept "chrétien" s’il était
séparé du mot "démocratique". Je me demande comment on peut être chrétien
sans être démocratique. Je n’arrive pas à l’imaginer.
Je suis convaincu que cette conception de la démocratie imprégnée par
les valeurs chrétiennes représente à notre époque une chance exceptionnelle. Les événements en Europe de l’Est signifient l’effondrement d’une certaine conception du socialisme et ils ont aussi été rendus possibles grâce
aux idées démocrates chrétiennes. Les succès démocrates-chrétiens en Europe
de l’Est ont un parallèle direct avec la remontée de la partie occidentale
du continent après la deuxième guerre mondiale. De nombreux grands
reconstructeurs de l’Europe occidentale étaient démocrates-chrétiens, comme
par exemple De Gasperi, Adenauer, Schumann.
Si la faillite des régimes de l’Est a sans aucun doute démontré la validité de nos démocraties occidentales, on ne peut nier que ces mêmes démocraties peuvent encore être grandement améliorées. Notre société a encore
besoin d’esprit critique et être prêt à s’améliorer, avant tout en ce qui
concerne la solidarité avec les pauvres et les démunis. Cette solidarité
explicite ne peut dériver forcément de la doctrine libérale. La solidarité
est, selon moi, la direction du futur, et c’est là que sont les chances de
la pensée démocrate-chrétienne.
Etes-vous optimiste sur la jeunesse, qui formera les hommes politiques de
demain ?
Je crois profondément dans les jeunes d’aujourd’hui. Les jeunes Suisses
sont sains, tournés vers l’avenir, et peut-être - ce n’est pas un mal plus réalistes que nous l’étions dans notre jeunesse. Et c’est également le
cas du point de vue religieux : je constate un vif intérêt pour le fait religieux. Selon moi, cet intérêt croissant ne se traduit pas nécessairement
par des bancs remplis dans les églises.
Certainement que cela est lié à la société de consommation. Il est évident que l’esprit de sacrifice se manifeste davantage dans les temps difficiles. Mais il serait triste de dire que c’était mieux quand c’était pire !
Le progrès et la croissance économique nous ont porté - ne l’oublions pas des conditions de vie objectivement bien meilleures qu’il y a cent ans,
quand en Suisse les gens mouraient de faim à cause d’une sécheresse qui durait quatre ou cinq mois !
Le danger existe que le bien-être pousse les gens à abandonner les valeurs
spirituelles ?
C’est malheureusement souvent le cas, mais je ne pense pas que cela doit
être nécessairement toujours ainsi ! Le danger que le bien-être fasse oublier les valeurs spirituelles est un fait. Mais je ne pense pas que ce
processus corresponde nécessairement à la nature humaine. Sinon, on devrait
aller jusqu’au bout du raisonnement. Il faudrait alors dire : devenons
pauvres comme il y a cent ans pour récupérer nos valeurs spirituelles désormais perdues. Cela n’est pas sérieux ! Il existe une "obligation éthique" de l’homme de sauvegarder les valeurs spirituelles malgré l’amélioration matérielle de sa situation personnelle.
L’actuel découpage des diocèses en Suisse n’est pas satisfaisant du point
de vue des nécessités pastorales. Seriez-vous partisan d’un évêché à Zurich
ou à Genève ?
Il me paraît évident que chaque Eglise, dans chaque pays du monde, devrait
pouvoir s’organiser comme elle l’entend, dans le respect de la législation
en vigueur dans les différents pays. Mais nous savons bien qu’il y a de
nombreuses traditions héritées du passé, de nombreuses influences de caractère historique qui ne peuvent pas être complètement laissées de côté. Ainsi, je pense que l’Eglise catholique fait bien de planifier sa propre organisation en toute liberté et que l’Etat devrait lui laisser sa pleine liberté dans ce domaine. Mais cette dernière devrait également tenir un peu
compte des situations historiques.
L’histoire a toujours montré que ce qui est difficile de faire aujourd’hui, peut se faire sans aucun problème dans 10 ou 20 ans. Mais en
principe, je le répète, chaque Eglise doit pouvoir s’organiser comme elle
l’entend, que ce soit l’Eglise catholique dans les cantons protestants ou
l’Eglise protestante dans les cantons catholiques. (apic/be)
(Des photos peuvent être obtenues à l’agence APIC; tél 037/24 28 80)