APIC - Interview
La paix, seul espoir de survie pour les chrétiens de Terre Sainte
Jacques Berset, Agence APIC
Fribourg, 4 février(APIC) La paix et la sécurité dans les pays arabes, en
Palestine en particulier, sont un élément déterminant pour freiner l’émigration qui saigne la communauté chrétienne de Terre Sainte et risque de
transformer les lieux saints en musées. L’archevêque Lutfi Laham, vicaire
patriarcal grec-melkite catholique de Jérusalem, interpelle les Eglises
d’Europe, dont il n’attend pas seulement un appui matériel nécessaire pour
la survie des institutions ecclésiales locales, mais un soutien résolu en
faveur du processus de paix au Moyen-Orient.
Mgr Laham, en tournée de conférences en Suisse jusqu’au 11 février, milite pour que soit reconnu à Jérusalem "son vrai caractère de sainteté",
c’est-à-dire de ville sainte pour les chrétiens, les juifs et les musulmans. Dans une interview à l’agence APIC, ce prélat né il y a 58 ans à
Daraya, dans l’archidiocèse melkite de Damas, en Syrie, demande que l’on
n’en fasse pas une capitale politique semblable aux autres.
"Croyants du monde entier, sauvez Jérusalem!"
"Croyants du monde entier, sauvez Jérusalem, faites de cette ville une
cité de l’Esprit!" lance l’archevêque melkite, qui souhaite pour sa ville
un statut spécial, garanti internationalement, qui permettrait de faire
droit tant aux revendications israéliennes que palestiniennes. "C’est que,
note-t-il, les chrétiens palestiniens vivent à Jérusalem de façon ininterrompue depuis 2’000 ans; les musulmans y sont également depuis plus de 1400
ans; les juifs font remonter leur présence à 1’000 ans avant Jésus-Christ,
et les tribus cananéennes, gabonites, arabes encore bien avant... Ainsi,
les croyants des trois religions y ont des droits inaliénable et il est impensable d’envisager la souveraineté d’un groupe sur un autre".
Dans les années 40, affirme Mgr Laham, Jérusalem avait près de 45’000
chrétiens appartenant aux 13 Eglises reconnues officiellement; dans les années 60, ils n’étaient plus que 25’000. Maintenant, ils seraient moins de
10’000. Il s’agit maintenant, dit-il, de rendre confiance aux chrétiens de
Terre Sainte afin qu’ils ne soient pas tentés par l’émigration, envisagée
comme le seul moyen d’échapper à la dureté de l’occupation et à la misère.
L’Eglise souhaite également agir sur les facteurs culturels qui font que
les chrétiens arabes sont trop souvent influencés par l’Occident et paraissent "exotiques" dans une société arabo-musulmane. Leurs pasteurs souhaitent qu’ils soient davantage inculturés dans leur propre société.
La grande division des chrétiens du XIXe siècle
Abordant les perspectives oecuméniques, Mgr Laham relève que le XIXe
siècle a vu une autre division au sein de la communauté chrétienne orientale, dont une partie s’est éloignée de ses racines et de son identité. L’arrivée de l’Eglise "anglo-prussienne" a dans une certaine mesure démembré la
communauté chrétienne locale, composée soit d’orthodoxes soit de membres de
la branche catholique orientale, qui est toujours restée très proche de
l’orthodoxie. Les nouvelles confessions n’ont pu se développer qu’en recrutant des fidèles des Eglises orientales, puisqu’il était, pour des raisons
évidentes, impossible de convertir des juifs et à fortiori des musulmans!
Quand, par exemple un membre de l’Eglise syrienne-orthodoxe devient anglican ou luthérien, il passe dans un autre monde, relève-t-il. "Si l’on
devient syrien-catholique, par contre, ce n’est pas grave, car on reste
dans la famille. Mais être arménien anglican ou copte luthérien, c’est très
difficile à comprendre: un arménien est d’abord arménien et un copte est
d’abord égyptien". De même, il n’est pas évident non plus de devenir latin.
Reconnaître la prééminence de l’Eglise-mère, l’Eglise orthodoxe
Il faut reconnaître que l’Eglise orthodoxe de Jérusalem est l’Eglise-mère, car toutes les autres Eglises ou bien en sont issues ou bien sont des
Eglises de pèlerins, qui se sont développées autour des lieux saints, d’un
couvent ou dans un quartier. Il en est ainsi de l’Eglise arménienne, copte
ou éthiopienne. Il faut relever cet aspect, insiste Mgr Laham, pour que les
chrétiens de tradition occidentale, qui sont issus des Eglises locales,
reconnaissent qu’ils ne sont pas au même niveau que l’Eglise-mère.
Les Eglises de tradition occidentale ne l’ont jamais reconnu, et elles
devraient le faire. Il n’est pas question pour elles de redevenir orthodoxes, mais d’affirmer qu’elles sentent la douleur dûe à cet état de fait.
Les grecs-catholiques, affirme Mgr Laham, ressentent la douleur de ne pas
être orthodoxes: "Nous avons toujours regretté, non pas notre communion
avec Rome, mais que cette communion nous ait amenés à nous séparer de l’orthodoxie. Nous nous sentirons simplement chez nous dans l’Eglise orthodoxe
quand les orthodoxes et les latins se mettront ensemble, et nous serons
prêts à démissionner comme patriarche et comme évêques pour céder la place
à nos confrères orthodoxes".
La preuve de cette identité commune, c’est que les tensions et les déchirures qui affectent les relations entre catholiques et orthodoxes en Europe de l’Est ont très peu de répercussions dans les Eglises du MoyenOrient. Il y a trois mois, d’ailleurs, le patriarche orthodoxe d’Antioche
Ignatios IV Hazim et le patriarche melkite Maximos V Hakim ont envoyé une
lettre commune demandant aux différents groupes grecs-catholiques et orthodoxes d’Ukraine et d’autres parties de l’Europe de l’Est de ne pas majorer
leurs différences et de résoudre leurs problèmes dans le respect mutuel.
Se mettre ensemble pour survivre
Bien que Mgr Laham ait tenu à souligner ces aspects historiques, "aujourd’hui, nous avons de bonnes relations, grâce à Dieu, car notre condition est telle que si nous, les chrétiens, ne sommes pas ensemble, nous ne
sommes rien : to be or not to be!". Il est vrai, admet-il, que l’"intifada", l’insurrection palestinienne contre l’occupation israélienne, a rapproché les chrétiens palestiniens : "Jamais, depuis 18 ans que je suis à
Jérusalem, nous n’avons signé autant de déclarations communes que ces quatre dernières années". Ces sept déclarations des Eglises chrétiennes touchent notamment les droits de l’homme, la justice, la paix, la nécessaire
sécurité d’Israël et le droit des Palestiniens à avoir leur propre Etat.
Ces déclarations ont fort déplu au gouvernement israélien, qui a mis les
responsables religieux sur une "liste noire" de gens qui nuisent à sa politique. La liste comprend les noms de Mgr Lutfi Laham, de Mgr Michel Sabbah,
patriarche latin, de Mgr Diodoros, patriarche grec-orthodoxe, de l’évêque
anglican Samir Kafity, etc. Même si ces déclarations communes sont bonnes,
juge Mgr Laham, elles sont insuffisantes, car elles se limitent à des interventions occasionnelles, ponctuelles comme la dernière au sujet des excavations archéologiques près de la porte de Damas. Un complexe très étendu
témoignant d’une intéressante présence monacale byzantine et arménienne
risque d’être enseveli par les autorités israéliennes dans le cadre de la
construction d’une autoroute.
Avoir une vision chrétienne de Jérusalem
Mgr Lutfi Laham souhaiterait la constitution d’une Commission ad hoc qui
ne traiterait pas seulement de problèmes conjoncturels et socio-politiques,
mais qui fasse entendre la voix de l’Eglise de Jérusalem pour l’avenir de
ce pays. Il faut vraiment une vision chrétienne de Jérusalem, pour
maintenir cette présence chrétienne non pas comme la conservation d’un
club, d’une structure bien déterminée et forcément limitée ou d’un ghetto,
mais dans le sens du Christ qui annonce un Evangile universel.
A son arrivée à Jérusalem en 1974, Mgr Laham avait lancé l’idée d’un
Conseil supérieur des Eglises chrétiennes. Il ne l’a pas encore obtenu, même si ses efforts ont été couronnés de succès du côté catholique l’an dernier avec la fondation d’une Assemblée des chefs des Eglises catholiques en
Terre Sainte. Cette Assemblée regroupe les responsables des diverses communautés de Jérusalem et alentours, de Galilée (en Israël) et même de Jordanie. Elle s’occupe notamment de tous les problèmes liés aux écoles catholiques ainsi qu’à l’assistance sociale, par le biais de la Caritas, et aux
droits de l’homme, par l’intermédiaire d’une Commission "Justice et Paix".
De cet "oecuménisme" entre catholiques de différentes traditions, l’archevêque Lutfi Laham ne saurait se contenter. Car contrairement à ce qui se
passe en Europe de l’Est avec les orthodoxes, conclut-il, "nous formons une
seule nation, nous n’avons pas de conflits ethniques, car nous sommes tous
Arabes, tant les grecs-orthodoxes que les grecs-catholiques..." (apic/be)
Encadré
L’Eglise grecque-melkite catholique est une Eglise en communion avec Rome,
mais elle conserve jalousement sa tradition orientale, qu’elle a en commun
avec l’Eglise orthodoxe. Elle compte dans le monde 1’700’000 fidèles, dont
500’000 vivent au Moyen-Orient et le reste dans les pays d’émigration: Canada, Etats-Unis, Amérique latine, Australie et Europe. Le chef de cette
Eglise orientale unie à Rome est Mgr Maximos V Hakim, qui réside à Damas.
Il porte le titre de "Patriarche d’Antioche et de tout l’Orient, d’Alexandrie et de Jérusalem".
Il reste, malgré une forte émigration, près de 125’000 chrétiens en Terre Sainte (Israël et les Territoires occupés, y compris Jérusalem-Est). Sur
une population globale de 6 millions d’habitants, il y a environ 4 millions
de Juifs et 2 millions d’Arabes Palestiniens, essentiellement musulmans.
Près de 10’000 chrétiens vivent à Jérusalem, alors qu’ils étaient 45’000
à la fin de la dernière guerre, avant la fondation de l’Etat d’Israël et
25’000 dans les années 60. Les plus grandes communautés appartiennent aux
Eglises orientales :
-Eglise grecque-melkite catholique : 46’000 fidèles
-Eglise grecque-orthodoxe : 40’000 fidèles
-Eglise maronite 6’000 fidèles
On compte également quelques milliers de fidèles des communautés syrienne
(orthodoxe et catholique), copte (orthodoxe et catholique), arménienne (orthodoxe et catholique), assyrienne (orthodoxe et catholique, appelée chaldéenne) et éthiopienne-orthodoxe. Il faut y ajouter des Eglises de tradition occidentale, venues plus tard et qui ont recruté dans les rangs des
Eglises orientales : l’Eglise latine (25’000), l’Eglise anglicane (2’000),
l’Eglise luthérienne (1’000) etc. (apic/be)
(Des photos de Mgr Lutfi Laham peuvent être commandées à CIRIC, Chemin des
Clochetons 8, Case postale 50, CH-1000 Lausanne 7, Tél: 021/25 28 29)