APIC - Interview
Le pays régresse et le peuple s’appauvrit de plus en plus
Fribourg, 31 janvier(APIC) Au Brésil, le peuple s’appauvrit de plus en
plus et le pays a même régressé à l’antépénultième rang sur la liste des
pays du monde en ce qui concerne la répartition du revenu national, se situant juste avant la Sierra Leone et Haïti. Dressant le tableau de la situation sociale et économique du Brésil, Dom Antônio Fragoso, évêque de
Crateus dans l’Etat du Ceara, n’est pas tendre pour le modèle économique
imposé à la grande majorité de la population.
Pour cet évêque progressiste du Nordeste, la seule solution aux maux du
capitalisme périphérique qui met le pays à genoux, c’est une sorte de "socialisme démocratique et participatif". Invité dans différentes régions
d’Italie à donner son témoignage d’évêque brésilien sur le 500e anniversaire de la "découverte" et de l’évangélisation de l’Amérique latine, il était
ces jours derniers de passage à Fribourg.
APIC:Après la chute du communisme dans les pays de l’Est, voyez-vous encore la possibilité d’une voie socialiste dans les pays du tiers-monde?
DomFragoso:Au Brésil, nous avons toujours eu l’expérience du capitalisme
de la métropole. Durant 300 ans celui du Portugal, durant presque 100 ans
celui de l’Angleterre et depuis 50 ans environ celui, prédominant, des
Etats-Unis. Notre capitalisme est périphérique et dépendant. L’expérience
des pays périphériques et dépendants fait qu’ils ne sont pas arrivés jusqu’à présent à se "démocratiser", c’est-à-dire qu’ils ne parviennent pas à
offrir des chances de développement pour tout le peuple.
Et dernièrement, le capitalisme brésilien s’est encore plus transnationalisé, augmentant d’autant sa dépendance. Actuellement, pour ce qui regarde la répartition du revenu national, il a même regressé sur la liste des
pays du monde, rejoignant les pays plus pauvres du monde. Seuls après le
Brésil se trouvent la Sierra Leone et Haïti.
L’alternative au capitalisme, nécessaire et possible, c’est la construction d’un "socialisme démocratique et participatif". Il s’agit de réaliser
dans l’histoire et dans le contexte brésilien l’utopie socialiste qui fut
trahie par le socialisme réel des pays de l’Est. Une des tentatives les
plus significatives est le projet politique du Front populaire, portée par
Inacio da Silva (dit "Lula"), qui lors de la dernière élection présidentielle, a tout de même reçu l’aval de 31 millions de votants.
La frustration des théologiens de la libération
DomFragoso:Comment réagissent les théologiens de la libération au Brésil
face à la chute du communisme ? Ils ont de fait été surpris de la chute du
socialisme réel et ont ressenti une réelle frustation. Ils sont mis au défi
de trouver de nouvelles pistes pour la société brésilienne, des solutions
qui ne seraient pourtant pas le capitalisme historique. Cette réflexion
n’est pas encore suffisamment élaborée, car les derniers événements sont
encore trop récents. Mais déjà les théologiens commencent à travailler dans
cette perspective.
Considérant les exemples de Cuba, du Nicaragua sandiniste ou aujourd’hui
le projet du président Aristide en Haïti, nous sommes confrontés à un défi
majeur: repenser le futur, dans le nouveau contexte international, pour
sauver le "neuf positif" des expériences socialistes, dans le but d’aider à
la construction de notre continent. Cuba aussi est placé face à un
redoutable défi.
Nécessité d’élections démocratiques à Cuba
Le pays doit certes tenir compte de la manipulation malhonnête du capitalisme. Mais Fidel Castro, à mon humble avis, doit d’une manière réaliste
préparer son pays à des élections démocratiques, parce que le leadership
d’un homme s’épuise aussi après tant d’années au pouvoir. Mais les résultats positifs de la révolution cubaine (dans le domaine de la santé et de
l’éducation spécialement) doivent être préservés "avec affection". Cuba a
besoin aussi de lutter pour une unité centro-américaine d’abord, latinoaméricaine ensuite. L’Amérique latine ne peut continuer d’être le jardin et
l’arrière-cour des Etats-Unis.
APIC:Dans quel état se trouvent actuellement les communautés ecclésiales
de base au Brésil ?
DomFragoso:En septembre 1992, à Santa Maria, dans l’Etat de Rio Grande
do Sul, 2’000 délégués des communautés ecclésiales de base (Cebs) de tout
le pays, avec les délégués des Cebs de toute l’Amérique latine et même
d’autres continents, réaliseront une grande rencontre interecclésiale sur
le thème de la libération des cultures opprimées, dans la perspective du 5e
centenaire de l’évangélisation. Durant 3 ans, les Cebs se préparent par des
analyses, des études et des rencontres.
Les communautés de base continuent d’être actives et vivantes. Elles expérimentent ce que tout corps vivant expérimente. Passé le temps de l’euphorie du début, elles s’enracinent dans une pédagogie plus mûre. Parfois
on a l’impression d’un crise, mais je parlerais plutôt d’une crise de maturité.
Enrichir la théologie de la libération de
dimensions anthropologiques et culturelles
D’autre part, la théologie qui accompagne les communautés, la théologie
de la libération, gérée par la communauté et ensuite systématisée par des
"techniciens", doit être affinée. Ces théologiens ont travaillé par le passé presqu’exclusivement la dimension socio-économique et politique de la
réalité de l’oppression, en laissant un peu de côté les aspects anthropologiques et culturels. Aujourd’hui, ces aspects sont réassumés d’une manière
plus concrète et ouverte, sans pour autant abandonner les aspects économiques et politiques.
APIC: La nomination il y a bientôt 7 ans de Mgr José Cardoso Sobrinho
comme successeur du célèbre Dom Helder Camara, à la tête de l’archidiocèse
de Recife, avait provoqué bien des remous...
DomFragoso:J’ai l’impression que l’intention profonde de l’Eglise, c’est
de ne jamais imposer un pasteur à son troupeau. Afin que le pasteur soit
aimé, qu’il soit affectueux comme Jésus.
L’archidiocèse de Recife désire, en toute légitimité, réaliser cette intention profonde de l’Eglise. Sans vouloir juger les intentions, la foi et
l’amour que porte à l’Eglise Dom José Cardoso, je pense qu’il n’est pas arrivé à réaliser cette intention profonde. Et les semences plantées donnent
des fruits de défiance et de désarticulation. Dans ce diocèse, il n’existe
plus aujourd’hui ni de pastorale organisée ni de pastorale d’ensemble. Je
pense que l’Eglise a le devoir grave de trouver une solution juste, comme
c’est le cas d’ailleurs chez vous - oui, on en parle aussi au Brésil- du
diocèse de Coire. (apic/ba)
Propos recueillis par Bernard Bavaud
ENCADRE
Antônio Fragoso est né le 10 décembre 1920, à Texeira, dans l’Etat de la
Paraiba, au nord de Recife, au sein d’une famille paysanne très pauvre. Ordonné prêtre en 1944, il sera 10 ans durant aumônier de la JOC pour tout le
Nord-Est brésilien, depuis Bahia jusqu’au Maranhao. Nommé évêque auxiliaire
de Sao-Luis en 1957, il deviendra en 1964 le premier évêque de Crateus, une
petite ville rurale de l’Etat du Ceara. Connu dans le monde entier comme un
des fondateurs des communautés ecclésiales de base, il sera persécuté par
la dictature militaire pour son engagement en faveur des opprimés et son
appui déclaré à la théologie de la libération. (apic/ba)