APIC - INTERVIEW (230493)
Dans un pays en pleine reconstruction spirituelle
Rome, 23avril(APIC) Comment sont aujourd’hui organisés les catholiques en
Albanie? Qu’en est-il de la loi sur la liberté religieuse, après des années
de persécution? et de la restitution des lieux de culte? Où en sont les relations oecuméniques? Comment interpréter la visite du pape en Albanie? Autant de question auquelles Mgr Eleuterio F. Fortino, sous-secrétaire du
Conseil pontifical pour l’unité des chrétiens et qui appartient à la communauté italo-albanaise, a répondu pour l’Agence APIC, à la veille du voyage
de Jean Paul II.
APIC: Quel est le sens d’une visite papale dans un pays où les catholiques sont une petite minorité, à savoir un peu moins de 12% sur une population de 3,7 millions d’habitants?
Mgr Fortino: le but est d’abord pastoral, puisque Jean Paul II vient
pour ordonner quatre évêques. M. Sali Berisha, président de la République,
ayant lui-même invité le pape, la visite a aussi une portée plus large.
Dans le contexte actuel, elle est un encouragement au mouvement de renouveau spirituel, économique, social et politique sur la voie de la démocratie. C’est ainsi que l’entendent aussi bien le Premier ministre Alexandër
Mekei, un orthodoxe, que le président Berisha, musulman.
APIC: Que dire à propos de la situation de l’Eglise catholique en Albanie...?
Mgr Fortino: L’Eglise catholique se trouve aujourd’hui dans une phase de
reconstitution de ses cadres, entamée en 1991 avec la nomination du nonce,
Mgr Ivan Dias. Parmi les problèmes immédiats, il y a celui du clergé: les
prêtres qui ont survécu à la persécution - tous ont été envoyés en prison
ou dans les camps de travaux forcés -, au nombre de 30, ont tous plus de 55
ans. Une aide de l’étranger était donc nécessaire. Il y a maintenant en Albanie des prêtres du Kosovo et des religieux italiens. Ils sont là pour
subvenir aux besoins de l’initiation catéchétique et de la liturgie.
Une autre initiative importante a été l’ouverture à Shkodrë d’un
séminaire qui, comme dans le passé, a été confié aux jésuites. Il faut
penser aussi à la reconstruction de lieux de culte qui, après 1967, ont
tous soit été détruits - qu’ils soient catholiques, orthodoxes ou musulmans
-, soit réaffectés comme gymnases, théâtres, cinémas, dépôts d’armes ou
casernes.
APIC: Quels sont les aspects légaux de la restitution des lieux de culte?
Mgr Fortino: Le gouvernement a décidé de restituer entièrement les propriétés ecclésiastiques. Cela a été fait en partie. Mais les circonstances
de la confiscation empêchent souvent d’identifier les propriétaires légitimes. On attend une loi qui règlemente la réorganisation de la propriété
privée dans son ensemble. Mais cela ne va pas sans problèmes, vu le risque
d’un retour de la grande propriété foncière.
La restitution est plus rapide pour les bâtiments qui étaient clairement
destinés à l’usage religieux, mais pas toujours, car on ne peut les désaffecter du jour au lendemain. On peut signaler qu’à Shkodrë la cathédrale a
été restaurée, de même que le palais de l’évêque, qui abrite le séminaire.
Le coût de la restauration a été apportée par l’Eglise. L’Etat ne peut pas
s’en charger, pour des raisons économiques, mais aussi en vertu du principe
de la séparation entre l’Etat et les communautés religieuses.
Le séminaire de Scutari est plein, avec 30 séminaristes. Il serait difficile d’en accueillir davantage. Mais, comme partout dans les pays de
l’ex-bloc communiste, la formation religieuse reste très sommaire, et il
faudra du temps avant d’obtenir une véritable maturation des vocations religieuses.
APIC: Où en sont les relations oecuméniques en Albanie?
Mgr Fortino: Les relations sont bonnes entre chrétiens, comme au plan
interreligieux, avec les musulmans. On a souvent remarqué, et ceci de tous
les côtés, y compris de la part du gouvernement, que le climat était et reste celui du respect réciproque. Cette convivialité semble avoir été favorisée en partie par les persécutions. Reste à savoir si la nouvelle réaffirmation des identités communautaires ne se fera pas en opposition aux autres, aussi sous l’influence de pressions externes.
En tout cas, les rapports entre les Eglises catholique et orthodoxe sont
fréquents. Lors de sa visite à Rome, en février dernier, M. Aleko Dhima,
secrétaire du Synode de l’Eglise orthodoxe autocéphale d’Albanie, a fait
état de consultations régulières pour détermnier l’attitude des Eglises
vis-à-vis du gouvernement. Un projet de loi sur la liberté religieuse a été
publié, mais il n’a pas encore été approuvé, ni n’a reçu de réglementation
détaillée. Sur plusieurs points, les Eglises catholique et orthodoxe se
sont trouvées d’accord pour effectuer des démarches et émettre des objections.
Le projet de loi prévoit que les responsables des communautés religieuses soient "Albanais de citoyenneté et de sang". Il est malaisé de cerner
la visée exacte de cette double définition. Vraisemblablement, elle ne vise
pas les minorités nationales en Albanie même, dont le poids socio-politique
est négligeable, mais veut plutôt tracer une frontière entre la diaspora
d’origine albanaise et les étrangers. Les deux Eglises ont émis des réserves sur ce point. N’oublions pas que l’archevêque orthodoxe est grec, de
nationalité et de langue. Et que l’Eglise catholique peut ressentir le besoin de nommer un évêque étranger.
Une autre objection émane des protestants. La loi ne mentionne que trois
religions en Albanie: catholique, orthodoxe et musulmane. Une loi sur la
liberté religieuse peut-elle se borner à sanctionner la situation qui existait auparavant? Les protestants, regroupés dans les ports et la capitale,
sont sans doute peu nombreux, mais il s’agit là plutôt d’une question de
principe. Actuellement, il y a des missions protestantes en Albanie, qui,
si la loi n’est pas amendée, deviendraient illégales.
APIC: Peut-on parler pour l’Albanie d’une invasion de sectes fondamentalistes, comme en Russie et en Roumanie?
Mgr Fortino: Il existe actuellement en Albanie des missions baptistes,
adventistes et des groupes évangéliques. Mais le phénomène ne semble pas
avoir la même portée qu’ailleurs.
APIC: Pouvez-vous décrire la diaspora albanaise du point de vue religieux?
Mgr Fortino: Elle est la plus nombreuse au Kosovo, où près de 90% des
deux millions d’habitants sont Albanais. Dans la Macédoine ex-Yougoslave,
il y en a probablement entre 400 et 500’000. On trouve aussi une petite
communauté au Monténégro.
Les catholiques se trouvent dans le diocèse de Skopje-Prizren (Skopje
est en Macédoine et Prizren dans le Kosovo) et dans celui d’Anivari, dans
le Monténégro. Ils sont peut-être 60’000, pas tous Albanais, bien sûr.
Depuis quelques années, l’Eglise du Kosovo est très active dans le domaine des publications liturgiques. On lui doit une nouvelle traduction du
Nouveau Testament en Albanais moderne, l’édition et la publication du Missel romain, du rituel et de l’"Ordo missae" d’après Vatican II. Une édition
complète de la Bible, la première en albanais, est prévue sous peu. Dans
les derniers mois de 1992, on a publié aussi des documents du Concile ("Lumen Gentium", "Dei Verbum" et Gaudium et Spes").
Destinée à la communauté du Kosovo, ces initiatives rendent aujourd’hui
service en Albanie même. Par exemple, le nonce a dû décrérer l’utilisation
du Missel de Vatican II. Il ne faut pas oublier qu’au moment du Concile,
l’Eglise était persécutée en Albanie, et qu’en 1967, au moment où ailleurs
on commençait à appliquer les décisions conciliaires, l’Eglise y fut supprimée. les prêtres sortis de prison en 1988 ne pouvaient connaître que le
Missel de Trente.
Mais il existe aussi une immigration albanaise ailleurs, pour revenir
sur le sujet. De la diaspora aux Etats-Unis vient l’archevêque de Durrës et
de Tirana, Mgr Rok Mirdita. Il était curé à New-York.
Quel est le rôle de la communauté italo-albanaise?
Mgr Fortino: Dès qu’il a été possible de renouer les liens avec les catholiques en Albanie, le Saint-Siège y a envoyé une délégation pour examiner
la situation et les priorités et élaborer des propositions pour l’avenir.
le chef de cette délégation était Mgr Ercole Lupinacci, évêque de Lungro,
l’un des deux diocèses italo-albanais d’Italie.
la communauté italo-albamaise est de tradition byzantine, car nous sommes arrivés du Sud de l’Albanie, alors qu’en Albanie, les catholiques sont
de rite latin. C’est pourquoi nous ne pouvons guère les aider sur le plan
strictement liturgique. Mais nous avons toujours entretenu des liens personnels avec le pays, même sous le régime communiste.
En tout cas, les deux diocèses italo-albanais de Lungro (en Calabre) et
de Piana degli Albanesi (en Sicile) ont organisé des secours pour les paroisses en Albanie.
les italo-albanais sont actuellement près de 150’000 en Italie, dont la
moitié sont de rite byzantin. Aux XVII-XVIIIe siècle, des communautés ont
été latinisées. D’autres Albanais ont perdu l’usage de la langue, mais leur
nombre est difficile à déterminer, 50’000 individus?, car ils habitent des
localités affectées par des émigrations internes et externes. Il ne faut
pas oublier qu’en Argentine, il y a près de 30’000 italo-albanais. Des
sources historiques font état d’une émigration de 300’000 personnes vers
l’Italie fuyant les Turcs. C’est une estimation vraisemblable. (apic/sv/pr)