Jacques Berset, Agence APIC
Mgr Swiatek: Un évêque rescapé du goulag de passage en Suisse (271291)
Renaissance de l’Eglise catholique en Biélorussie
"Le nuage de Tchernobyl est passé sur Pinsk, en Polésie, et dans les deux
tiers au moins du territoire qui m’est confié pastoralement, la population
ressent les conséquences de la catastrophe. La mortalité a augmenté, beaucoup de gens entre 40 et 60 ans meurent subitement, mais officiellement, on
ne dit rien..." Le vieil archevêque de Biélorussie parle lentement, en polonais, sa langue maternelle. Rescapé du goulag, Mgr Kazimierz Swiatek
était de passage en Suisse à la veille de Noël, au retour de Rome, où il a
participé au Synode des évêques sur l’Europe.
La mort, certes, le nouvel archevêque de Minsk-Mohilev, en Biélorussie,
sait ce dont il s’agit. Si durant la guerre la sentence de mort prononcée
contre lui par les bolchéviques ne fut pas exécutée, il connut toutefois
les geôles soviétiques et le goulag dix ans durant. Mais aujourd’hui, à 76
ans, Mgr Swiatek a d’autres soucis : évangéliser ou réévangéliser une population qui retrouve peu à peu la liberté, après avoir été empêchée de pratiquer sa foi librement et subi des décennies d’éducation athéiste. Il doit
également affronter le défi que représente un nationalisme croissant: 80 %
des catholiques de Biélorussie sont en effet d’origine polonaise, et près
de 1,2 million (sur 1,5 million) vivent dans les anciens territoires polonais annexés par les soviétiques en 1939; les autres appartenaient déjà à
l’Union soviétique avant la guerre.
APIC:Quel est le plus grand défi aujourd’hui pour l’Eglise catholique en
Biélorussie ? Il y a le nationalisme grandissant, et l’Eglise catholique
est considérée comme "polonaise"...
MgrSwiatek:Pour la liturgie, on utilise aussi bien le biélorusse que le
polonais, mais il y a peu de littérature religieuse en biélorusse, pas de
Bible entière, à part un Nouveau Testament... Nous n’avons pas de missels
pour les baptêmes, les mariages, une grande partie de la littérature religieuse vient de la Pologne. Pour parer aux reproches concernant la non utilisation du biélorusse, nous avons demandé à la Commission pour les questions des nationalités de l’Académie de Minsk de traduire des textes. Au
bout d’une semaine, l’Académie a rendu les livres : par manque de terminologies correspondantes, ils n’arrivaient pas à traduire.
Quant à nos fidèles, ils sont prêts à beaucoup de sacrifices; ils participent à la messe, aux travaux de restauration des églises. Il faut noter
cependant que les connaissances de base de la foi sont très insuffisantes
chez de nombreux croyants. Parfois, ils ne savent que faire le signe de
croix; souvent, ils ne connaissent que le "Notre Père"...
APIC:Pour toucher davantage de fidèles que les seuls catholiques d’origine polonaise vivant en Biélorussie, pensez-vous tout de même évangéliser en
langue biélorusse ?
MgrSwiatek:N’importe où je me trouverai, je resterai Polonais. Mais nous
essayons de nous adapter pour contenter tout le monde afin que l’Evangile
puisse pénétrer dans toute la population. Tout en affirmant fermement que
je suis polonais, j’ai été désigné par le Siège apostolique comme évêque de
Biélorussie, non pas des Polonais en Biélorussie. Il y a ainsi chez les
catholiques, à part les Polonais et une minorité de Biélorusses, quelques
Lituaniens, sur la frontière.
Moi-même, je ne parle pas biélorusse, mais je profite de traductions et
je lis des textes en biélorusse durant la messe. J’utilise aussi un peu de
russe. Les jeunes prêtres qui viennent de Pologne essayent de satisfaire
les fidèles de la même façon, en utilisant le polonais, mais également le
biélorusse et un peu le russe. Les soeurs qui font la catéchèse le font en
principe aussi en polonais, mais il arrive que des enfants ne savent pas le
polonais, alors elles utilisent ce qu’elles savent de biélorusse ou de russe. On s’expose au reproche suivant : si on utilise le polonais, on "polonise" les gens, et si c’est le russe, on "russifie".
Notons qu’il y a aussi une population mixte qui parle le biélorusse à la
maison et le polonais à l’église. Mais normalement, catholique égale "polonais" et quand on dit orthodoxe, c’est qu’on a affaire à un Biélorusse.
APIC:Une majorité de vos prêtres viennent de Pologne. N’y a-t-il pas de
problèmes avec les autorités ?
MgrSwiatek:Sur les 130 prêtres actifs, 62 sont de Biélorussie, et 68
viennent de Pologne, avec la permission des autorités. En fait, elles ont
donné l’autorisation pour seulement 50 prêtres polonais. Les prêtres supplémentaires viennent avec une invitation envoyée par des personnes privées,
et comme prêtres, ils sont bien obligés de dire la messe... Ce n’est pas
qu’ils veulent tourner la loi, mais... (sourire entendu, NDR).
Pour les prêtres, il y a quand même ces 50 permis, tandis que pour les
religieuses qui sont venues de Pologne, leur statut n’est pas réglé, et il
y en a dans de nombreuses paroisses où elles font la catéchèse. Le gouvernement connaît cette situation, et le Ministre du culte à Minsk m’a demandé
sur quelle base légale ces religieuses polonaises travaillent en Biélorussie. J’ai simplement répondu qu’elles travaillent et ne font de tort à personne... Formellement, les autorités de Minsk ne me reconnaissent pas comme
métropolite de Biélorussie, mais pratiquement, on s’arrange !
L’atmosphère est assez bonne avec le gouvernement, il y a de la tolérance. C’est l’ancienne équipe du temps des communistes, mais elle s’essaye à
la démocratie. Ils se disent officiellement démocrates, mais c’est difficile de changer de mentalité après des décennies d’endoctrinement communiste!
Malgré leur bonne volonté, ils ne savent pas toujours comment s’y prendre.
APIC:Comment sont les relations avec les frères orthodoxes, qui forment la
grande majorité de la population de la Biélorussie ?
MgrSwiatek:Il faut dire que pour le moment, il n’y a pas de discrimination envers les Polonais. La population ne fait pas de distinctions, c’est
plutôt la tendance des leaders des mouvements nationalistes, qui voudraient
ne pas considérer les Polonais comme autre chose que des Russes "polonisés". Ce sont eux qui creusent le fossé, tandis qu’au niveau de la population, on vit ensemble, il y a des mariages mixtes, etc. Ainsi, concernant
les relations avec les orthodoxes, il faut distinguer entre le peuple et le
clergé.
A la base, les relations sont excellentes depuis toujours. Mais le clergé - surtout la hiérarchie - aimerait reprendre le contrôle sur les fidèles
et convertir tout le monde à l’orthodoxie; ils accusent le Siège apostolique de "prosélytisme". C’est la raison pour laquelle l’Eglise orthodoxe
russe n’a pas envoyé de "délégué fraternel" au récent Synode sur l’Europe.
Rétablir la vérité historique
La nomination de quelques évêques catholiques - en fait seulement des
administrateurs apostoliques, pour Moscou et Novossibirsk (Russie) et Karaganda (Kazakhstan) - a provoqué des tensions avec les orthodoxes, qui veulent le monopole et prétendent que ces territoires ont toujours été orthodoxes. Cela ne correspond pas toujours à la réalité. Ainsi, dans les frontières de la Russie même - de la frontière occidentale à Vladivostok, sur
la Mer du Japon, en passant par la Sibérie - à la veille de la Révolution
d’Octobre, il y avait déjà au moins 1,5 million de catholiques et de nombreuses églises. Et cela, sans compter les millions d’autres catholiques
aux marches de l’Empire (Pologne et Lituanie surtout), avec des structures
ecclésiastiques bien plus développées que maintenant.
Il ne s’agit donc que de la restauration de droits acquis déjà du temps
des tsars. C’est en effet en 1783 que le pape Pie VI a érigé l’archidiocèse
de Mohilev, qui était alors l’unique diocèse de Russie et qui en couvrait
tout le territoire.
Relations oecuméniques au point mort
En ce qui concerne les relations oecuméniques, elles sont actuellement
gelées. Je suis passé, par politesse, chez Mgr Philarète à Minsk, le chef
de l’Eglise orthodoxe en Biélorussie (exarque du patriarcat de Moscou pour
la Biélorussie) lors de ma consécration épiscopale en juin dernier. Pour le
reste, depuis, il n’y a rien eu, ni visite en retour, ni contacts. Je voudrais bien établir des relations, mais il semble que le patriarcat de Moscou ait donné l’ordre au clergé de refuser le contact. Les fidèles orthodoxes cependant sont loin de tout cela, et les relations avec les fidèles
sont bonnes. (apic/be)
Encadré
La situation de l’Eglise catholique en Biélorussie
L’Eglise catholique en Biélorussie compte trois diocèses : le siège métropolitain de Minsk-Mohilev, Pinsk et Grodno. Ces trois diocèses - qui rassemblent près de 1,5 million de fidèles catholiques, sont dirigés par deux
seuls évêques, Mgr Kazimierz Swiatek, archevêque de Minsk-Mohilev et administrateur apostolique de Pinsk, âgé de 76 ans, et Mgr Alexander Kaskiewicz, évêque de Grodno, âgé de 50 ans. Tous deux ont été nommés évêques par
le pape Jean Paul II en avril 1991.
La métropolie de Minsk-Mohilev compte 150 églises ouvertes, 87 en restauration et 9 nouvelles sont en construction. Elle dispose d’un séminaire
à Grodno, qui accueille 55 candidats au sacerdoce (seulement pour les deux
premières années d’études). 130 prêtres travaillent pastoralement dans ces
trois diocèses, dont 62 sont des citoyens de la Biélorussie et 68 viennent
de Pologne. 23 prêtres sont déjà âgés de plus de 70 ans. (apic/be)
(Des photos de l’Eglise catholique en Biélorussie sont disponibles à
l’agence CIRIC à Lausanne. Tél. 021/25 28 29)