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    Propos recueillis par Geneviève Cornet

    APIC - Interview

    Un Dominicain fribourgeois face à la détresse africaine (300790)

    Avec les enfants sans avenir de Kigali

    Fribourg, 30juillet(APIC) "Sur une population d’environ 400’000 habitants, Kigali, la capitale du Rwanda, compte 30 % de séropositifs; la ville

    abritera d’ici quelques années 100’000 à 150’000 orphelins". Ce cri d’alarme, c’est le Père René Aebischer, un jeune dominicain fribourgeois, qui le

    lance. Il travaille depuis deux ans au Bureau Social Urbain (BSU) de Kigali, notamment avec les enfants de la rue. De passage en Suisse, il a confié

    à l’agence APIC son inquiétude face aux gigantesques problèmes qui assaillent ce petit pays situé au coeur de l’Afrique, mais il exprime également

    l’espoir que les Rwandais sauront dans un proche avenir être les agents de

    leur propre développement.

    Arrivé au Rwanda en 1987, René Aebischer s’engage l’année suivante au

    BSU, relais entre la population locale, le gouvernement et les organisations internationales pour tous les problèmes sociaux de Kigali. Dans

    l’équipe d’animation, qui compte une vingtaine de personnes, - assistants

    sociaux, avocat, animateurs - il est le seul religieux. Conseiller du projet "Enfants de la rue", une des activités prioritaires du Bureau, il rédige des dossiers sur les problèmes sociaux de la capitale, qui sont en réalité sont ceux de tout le continent: problèmes juridiques, enfants de la

    rue, sida, urbanisme, écologie...

    Cela ne l’empêche pas de rêver: pourquoi pas, pour que les informations

    circulent plus rapidement, accélérant la prise de conscience, créer "une

    sorte d’ agence de presse" ? Le projet mûrit lentement. Car pour le religieux fribourgeois, l’aide sociale ne doit pas se borner à la simple charité : "On essaie de toucher les structures". Il voit d’ailleurs dans ce

    combat le sens de sa présence en Afrique comme religieux : "Je considère

    avant tout mon travail comme une tentative de transformation des structures

    d’injustice socio-économiques, même si cela ne peut être réalisé qu’à long

    terme. Pour permettre au peuple rwandais de jouer le rôle qui est le sien.

    Dans cette démarche, je suis guidé par l’Evangile !"

    Un grave manque de sensibilisation face au sida

    Cette action au niveau des structures est primordiale, notamment dans la

    prévention du sida, "un fléau particulièrement répandu parmi les jeunes entre 18 et 35 ans". Et la démographie galopante - en vingt ans, si l’on en

    croit un rapport de l’UNICEF, la population rwandaise va doubler, voire

    tripler pour atteindre 15 à 20 millions d’habitants - ne facilite pas la

    tâche!.

    Le religieux dominicain se montre sceptique quant aux programmes mis en

    place pour enrayer le sida: "Il en existe très peu, et l’Office national de

    la population, chargé officiellement d’intervenir dans le contrôle du développement démographique, n’a que peu de moyens". Surtout, vu le manque de

    sensibilisation de la population, les possibilités d’intervention sont

    restreintes. C’est à ce niveau que le travail le plus important reste à

    faire, estime le Père Aebischer. "Il faut avant tout familiariser la population avec les méthodes de protection. Mais cela réclame une planification

    familiale mieux coordonnée, qui manque encore dans le pays. D’autre part,

    les moyens sont insuffisants pour financer des campagnes de sensibilisation

    et de prévention". "Les organisations internationales (UNICEF, OMS) donnent

    l’impression d’être dépourvues de stratégies en ce domaine. Depuis des années, on fait des recherches et des enquêtes, très peu de solutions sont

    cependant proposées; mais, lance-t-il, il s’agit de bureaucrates et de

    technocrates!"

    L’Eglise devrait voir la réalité du sida en face

    Face à cette situation, que fait l’Eglise ? "Elle intervient très

    fortement au niveau de la prévention et du contrôle des naissances, en

    condamant les méthodes ’techniques’, artificielles, et en prônant les méthodes ’naturelles’, difficilement applicables. Par son influence dans la

    société, poursuit-il, elle réussit assez bien à bloquer les choses, ce qui

    crée un certain risque".

    Pour le Dominicain fribourgeois, l’Eglise hiérarchique méconnaît les

    vrais problèmes, "elle s’enferme dans une tour d’ivoire et ne voit pas les

    réalités". Et le religieux de s’exclamer: "Je me dis que l’on ne peut pas

    réagir ainsi lorsque l’on entend les chiffres avancés actuellement ! De

    belles paroles incitant à l’amour du prochain et à la fidélité conjugale,

    qui finalement ne changent pas grand-chose".

    La peur des bien-portants

    Le sida a des conséquences sociales importantes au Rwanda: l’accueil des

    enfants nés de parents atteints charge de nombreuses familles déjà pauvres.

    Des insuffisances se manifestent à tous les niveaux: l’accompagnement médical est rendu précaire par la difficulté de se procurer les médicaments de

    base pour soigner les maladies secondaires; l’accompagnement social est

    freiné par la peur des bien-portants: "Il faudrait sensibiliser la population à ne pas marginaliser les malades. Le sida est considéré comme une maladie honteuse, fortement contagieuse: les gens ont peur d’entrer en contact avec les malades", constate le Père Aebischer. "De plus, en Afrique,

    de nombreuses personnes contaminées vivent avec l’idée de se venger en

    transmettant le virus à d’autres, d’où l’importance d’un accompagnement

    psychique. Ce qu’il faut, c’est changer la mentalité, le comportement sexuel des gens".

    Sa priorité: les enfants de la rue

    C’est aux enfants de la rue que le Père Aebischer consacre une bonne

    partie de son temps. Fondé en 1984 et soutenu par Caritas Suisse, le projet

    a déjà accueilli près de 350 enfants, des garçons uniquement. "Actuellement, nous mettons sur pied un autre projet, destiné aux filles, mais là le

    contexte est très différent: elles arrivent dans la rue beaucoup plus tôt

    que les garçons, vers 6-7 ans, et le danger qu’elles se prostituent par nécessité économique est très grand". Le but premier est de rendre possible

    une intégration ou une réintégration dans la société, ajoute-t-il.

    Pour cela, le BSU leur propose, l’après-midi, des cours d’alphabétisation - le taux d’analphabétisme s’élève à presque 45 % au Rwanda - ou, pour

    les plus grands, une introduction à différentes activités manuelles (soudure, électricité, mécanique, couture,...) pour les préparer à suivre une

    formation plus complète dans le domaine qu’ils auront choisi et leur donner

    une chance de s’intégrer dans la société en pratiquant un métier.

    Des enfants au travail

    Les enfants bénéficiaires de cette aide se trouvent toujours sur les

    marchés, dans les centres commerciaux, les magasins, où ils proposent leurs

    services: transport de marchandises, surveillance de voitures, nettoyages,

    vente de petites choses (arachides, cigarettes). C’est là qu’ils ont la

    possibilité de récolter un peu d’argent, puisque très souvent ils sont envoyés dans la rue suite aux difficultés économiques de leurs familles. Les

    revenus sont bas: deux à trois francs suisses par jour tout au plus. C’est

    relativement peu, mais c’est quand même un apport assez considérable pour

    leurs familles.

    "Il est important que les enfants restent dans leur milieu social: nous

    ne voulons pas de milieu fermé, une sorte d’internat où ils seraient encadrés du matin au soir. Ils sont au projet uniquement l’après-midi; le matin

    ils restent au marché et le soir ils retournent dans leurs familles ou s’ils n’ont plus de famille - chez des amis ou dans la famille élargie",

    relève René Aebischer.

    Peu de dialogue entre les diverses religions

    L’Eglise catholique, implantée au Rwanda depuis 90 ans, a joué un rôle

    de premier plan dans la société: c’est elle qui a mis en place les structures de développement et permis au pays de s’ouvrir au monde. L’indépendance

    acquise en 1962, si elle a remis en cause les structures coloniales, a confirmé la place prise par l’Eglise dans la vie sociale: aujourd’hui le pays

    compte environ 55 % de catholiques et l’Eglise est encore très présente

    dans l’enseignement, l’aide sociale et l’encadrement médical.

    Les différentes religions ont plutôt tendance à s’ignorer au Rwanda.

    "Avec les musulmans (2 à 3 % de la population), les contacts sont peu développés. Il sera de plus en plus difficile d’entretenir de bonnes relations

    avec eux, vu le renforcement de l’intégrisme musulman. Dans les prochaines

    années, ça pourrait se durcir", affirme le Père Aebischer.

    Le christianisme n’a, selon le religieux fribourgeois, "tenté aucun effort pour entrer en dialogue avec la religion traditionnelle, animiste. Il

    s’est contenté de reprendre des éléments intéressants pour les adapter à

    son système de pensée. Un dialogue réel n’a jamais eu lieu."

    Les mutations en Europe de l’Est, un danger pour l’Afrique ?

    Le Père Aebischer estime que les mutations en l’Europe de l’Est ne

    seront pas sans conséquences pour le continent africain: "L’évolution de

    l’Est risque de diriger l’aide au développement non plus vers les pays nonindustrialisés (Afrique, Amérique latine, Asie), mais vers les pays d’Europe de l’Est, puisque ce marché devrait apporter beaucoup plus de profits

    que des investissements en Afrique". Les pays d’Europe occidentale ont en

    effet réussi très rapidement à mettre sur pied une banque d’aide pour les

    pays de l’Est (Banque européenne pour la reconstruction et le développement, BERD, à Londres).

    "Pour les pays en voie de développement, il y a le FMI et la Banque Mondiale, qui sont plutôt des obstacles au développement que des organismes

    qui interviennent efficacement, imposant des programmes de restructuration

    qui touchent surtout le domaine social et l’éducation. Les pays industrialisés devraient prendre leurs responsabilités".

    Et également réapprendre certaines valeurs africaines, comme la solidarité, qui est, dans le système traditionnel, d’abord familiale, et qui

    fonctionne encore assez fortement dans les régions rurales et un peu moins

    dans les villes. L’Afrique, le Père Aebischer en est persuadé, a en effet

    aussi quelque chose à nous apporter ! (apic/cor)

    Encadré

    Le pape en septembre au Rwanda : dans l’attente d’un geste prophétique

    Jean Paul II visitera le Rwanda pour la première fois début septembre. "On

    attend ce voyage depuis longtemps, commente le Père Aebischer. On a invité

    le pape officiellement en 1988. La nouvelle n’a été confirmée que fin 1989.

    Pour le peuple rwandais, cette visite revêt une grande importance. Les

    Rwandais attendent du pape un soutien assez fort".

    Et le religieux d’affirmer: "Ce voyage sera certainement très important,

    mais je ne pense pas qu’il va en sortir grand-chose. Pour moi, ce qui va

    manquer, c’est un geste prophétique de la part du pape. Rien n’a été prévu.

    Nous avions pensé un moment donné que Jean Paul II pourrait apporter quelques tonnes de nourriture, puisque dans le Sud-Est du pays règne une famine

    assez forte. Ce geste n’aurait certainement pas éliminé les racines du problème (surpopulation, variations climatiques, difficultés structurelles),

    mais aurait pu être un signe de solidarité envers les plus pauvres".

    Un regret se devine chez le Dominicain qui lutte aux côtés des plus

    pauvres: "Le pape n’aura certainement pas le temps de rencontrer les gens,

    de connaître le pays et ses réalités. Rien ne va changer. Les discours du

    pape se situeront toujours dans la ligne romaine". Un espoir, cependant :

    une éventuelle prise de position sur les grands problèmes que sont le sida,

    la crise économique, la famine... "Une chose, conclut-il, que j’attends

    personnellement de ce voyage". (apic/cor)

    Encadré

    Le BSU: développer et coordonner l’aide sociale

    En dehors du projet "Enfants de la rue", le BSU se consacre à deux tâches

    principales: l’aide sociale et l’assistance juridique. L’aide sociale, financée à la fois par le gouverment et par les chrétiens de Kigali, subvient

    aux besoins immédiats de la population la plus pauvre, lui fournissant la

    nourriture, les vêtements et les fonds nécessaires.

    Elle se traduit aussi par la mise sur pied de petits projets de formation accueillant surtout des femmes, précise René Aebischer, puisqu’elles

    forment le 90 % des gens qui se présentent aux permanences des assistantes

    sociales: on leur donne une formation afin qu’elles puissent ensuite gagner

    elles-mêmes de quoi vivre sans dépendre longuement du service social. Le

    projet d’assistance juridique a déjà traité plus de 70 dossiers depuis sa

    création en 1986. Animé par un avocat qui y consacre la moitié de son

    temps, il a fait aboutir plusieurs cas. Et le jeune Dominicain de citer

    avec une fierté légitime, pour souligner l’importance de ce service, sept

    cas de condamnés à mort acquittés en instance de recours. (apic/cor)

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