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    Jean Delumeau, historien catholique français (201191)

    APIC - Interview

    Retrouver l’unité des Eglises chrétiennes autour du credo

    Delémont, 20novembre(APIC) Jean Delumeau, historien, professeur au Collège de France, de passage à Porrentruy, a accordé une interview à la journaliste jurassienne Michèle Fringeli. A la veille du Synode spécial sur l’Europe, qui se tiendra à Rome, du 28 novembre au 14 décembre, Jean Delumeau

    partage ses réflexions sur l’oecuménisme et la situation religieuse de

    l’Europe depuis la chute du mur de Berlin.

    Michèle Fringeli: Jean Delumeau, vous êtes historien, français et catholique. Un historien engagé, porteur de la pensée contemporaine. Un Français

    critique qui n’a pas peur de convoquer "les Etats généraux d’Espérance" de

    son pays lorsqu’il s’agit de monter aux barricades pour défendre un idéal

    chrétien. Et un catholique qui a relu l’histoire de son Eglise avec la rigueur de la science et le coeur de l’Evangile.

    Comment l’historien et le chrétien Jean Delumeau a-t-il déchiffré les

    événements de ces deux dernières années en Europe, sur le plan historique

    et sur le plan religieux?.

    Jean Delumeau: Sur le plan historique, quand j’ai écrit "Le christianisme va-t-il mourir?" - le livre qui m’a fait connaître en 1977 - j’avais posé la question: "Les Russes sont-ils marxistes?" Et je répondais: ce n’est

    pas parce que le gouvernement l’est que la population l’est. Je ne suis pas

    surpris de constater que le marxisme n’avait pas mordu sur les peuples des

    Républiques soviétiques. Toutefois, je ne pensai pas que l’effondrement de

    l’Empire soviétique serait aussi rapide et aussi complet. Ce qui veut dire

    que l’histoire n’est pas vraiment prévisible. Et il est heureux qu’elle ne

    le soit pas.

    Sur le plan religieux, les bouleversements qui viennent de se produire à

    l’Est libèrent la religion, mais en sens inverse. En Pologne, notamment, la

    religion n’est plus la dépositaire de l’identité nationale. Alors qu’elle

    constituait le seul espace de liberté, maintenant, elle n’est qu’un des

    lieux où s’affirme la liberté retrouvée. Comment les différentes Eglises

    chrétiennes vont-elles se comporter dans les démocraties qui naissent à

    l’Est? Voilà une question cruciale. Quant à moi, je souhaiterais qu’elles

    diffusent pleinement leur message doctrinal mais dans l’acceptation du pluralisme idéologique.

    MF: Comment situez-vous ou comment sentez-vous l’Eglise catholique à

    l’intérieur de ces bouleversements?

    Jean Delumeau:Il n’est pas douteux que Jean Paul II ait joué un rôle décisif dans l’effondrement du système communiste, qui a commencé par la Pologne. Je crois que nous devons lui en être très reconnaissants. Mais certaines réactions conservatrices de l’Eglise catholique dans les pays de

    l’Est m’inquiètent. Je me demande en particulier si les prises de position

    contre la contraception ne vont pas, comme en Occident, rejeter hors de

    l’Eglise des gens qui par ailleurs souhaiteraient y rester.

    MF: L’Europe des Eglises passe-t-elle par l’oecuménisme que vous prônez

    dans votre livre "Ce que je crois"? Cet oecuménisme que vous voyez comme

    "une nécessité absolue de la réunification des chrétiens"?

    Jean Delumeau: Les Eglises chrétiennes sont confrontées, à notre époque

    de civilisation scientifique et technique, à une situation inédite: il

    s’agit de faire passer le christianisme dans une civilisation autre que

    celle dans laquelle il est né. Toutes les confessions chrétiennes étant affrontées à ce défi radicalement nouveau, il me semble qu’elles devraient

    essayer d’y trouver ensemble une réponse. Faute de quoi elle perdront toutes de leur crédibilité.

    Ensemble? Jamais dans l’histoire, l’agnosticisme (qui n’est pas l’athéisme) n’avait connu une telle extension et jamais non plus les sectes

    n’avaient recueilli autant d’audience. C’est donc à mon avis ensemble que

    les grandes Eglises chrétiennes doivent étudier les réponses à cette situation doublement préoccupante. J’ajouterais qu’il en va de l’oecuménisme

    comme de l’Europe. Cette dernière est la plus grande puissance économique

    du monde mais elle n’a aucun poids politique parce qu’elle est désunie. De

    même les Eglise chrétiennes risquent de ne pas faire entendre le message

    essentiel du Christianisme si elles ne rétablissent pas un minimum d’union

    entre elles autour du credo.

    MF: Le Synode européen s’ouvrira le 28 novembre prochain à Rome. S’il

    est porteur d’espérance pour les Eglises, il est aussi porteur de tensions.

    Des tensions à l’Est où le pape a peut-être fait preuve d’irrédentisme en

    ouvrant cinq nouveaux diocèses en URSS. Des tensions qui se manifestent

    concrètement. Le patriarche de Moscou, Alexis II, vient en effet de décliner l’invitation au Synode. Que pensez-vous de cette situation?

    Jean Delumeau: De façon apparemment paradoxale, la liberté retrouvée en

    Europe de l’Est s’accompagne de nouvelles tensions entre chrétiens. Il faut

    absolument les apaiser pour qu’elles ne pèsent pas sur l’avenir du christianisme. Cette action apaisante n’est pas du seul ressort de l’Eglise catholique, mais celle-ci doit y contribuer de toutes ses forces. Et peut-être

    que la création de cinq nouveaux diocèses ne facilite pas les choses en ce

    domaine.

    MF: Comment "dégripper"- pour reprendre l’un de vos termes - l’Eglise

    catholique aujourd’hui? Comment la dégripper pour qu’elle puisse prendre

    part non seulement à la construction d’une Europe des Eglises mais aussi à

    la construction d’un monde de toutes les Eglises, chrétiennes et non-chrétiennes?

    Jean Delumeau: On ne prête peut-être pas suffisamment attention dans

    l’Eglise catholique au problème du pouvoir ecclésiastique et à la lourdeur

    de la centralisation romaine. Or ce sont eux qui empoisonnent depuis des

    siècles les relations entre les Eglises. Saura t-on un jour rétablir dans

    l’humilité un minimum d’unité autour du credo qui nous est pourtant commun?

    Cette unité retrouvée permettrait sans doute un meilleur dialogue dans le

    respect mutuel avec les religions non-chrétiennes.

    J’ajouterais qu’il est souhaitable que l’oecuménisme à la base - qui est

    devenu une réalité en Occident et notamment en Suisse - il est souhaitable

    que cet oecuménisme fasse école à l’Est.

    Encadré

    Bientôt le paradis

    Jean Delumeau, 68 ans, est professeur au Collège de France. Né à Nantes, il

    a grandi sur la Côte d’Azur. Marié, père de famille, aujourd’hui grand-père, Jean Delumeau a vécu à Rome où il a rédigé une thèse sur la Rome du

    XVIe siècle. Dans les années 50, il se lance dans l’histoire du vécu religieux. "Il n’existait pas de fresque historique globale ni sur la peur en

    Occident ni sur le sentiment de sécurité". L’historien s’y attelle. Il publie de nombreux ouvrages. "Le catholicisme va-t-il mourir?" paru chez Hachette en 1977, le fait connaître du grand public. Suivent des livres tels

    que "Rassurer et protéger", "La peur en Occident", "Le péché et la peur",

    tous trois chez Fayard. En 1985, Jean Delumeau écrit son credo, "Ce que je

    crois", aux éditions Grasset. C’est le témoignage serein d’un homme qui a

    placé sa confiance en l’Evangile. C’est aussi une prise de position sur les

    préoccupations actuelles des croyants.

    Après la peur, après l’enfer, Jean Delumeau tenait tout naturellement à

    parler de l’espérance. "L’espérance, c’est avant tout le paradis". Il a divisé son entreprise en trois études. La première, dont la parution est prévue pour septembre 1992, sera consacrée au thème du paradis terrestre. Ce

    qu’il est devenu en Occident. Elle s’intitulera "Le jardin des délices".

    La deuxième étude abordera le thème du millénarisme, fondé sur l’Apocalypse. Qu’est-il devenu? A-t-il donné naissance à notre époque? Dans sa

    troisième partie, Jean Delumeau se penchera sur le bonheur éternel. "Qu’est

    devenue l’espérance du ciel? Comment l’a-t-on représentée? Peut-on encore

    la représenter? (apic/mf)

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