APIC - interview (181290)
Fribourg, 18décembre(APIC) A l’heure où les résultats des élections à la
présidence d’Haïti donnent le Père Jean-Bertrand Aristide, 37 ans, vainqueur, il vaut la peine de mieux cerner la personnalité de ce théologien de
la libération convaincu qui est toujours apparu dans ses prises de position
comme le leader charismatique d’une Eglise engagée aux côtés des pauvres.
Candidat du Front National pour le Changement et la Démocratie (FNCD), il
porte l’espoir de tout un peuple. Lui seul semble capable, soutenu par la
volonté populaire, de faire échec au retour des macoutes - après 34 ans de
dictature - et d’engager le pays dans un processus de démocratisation et de
développement. Son programme tient en trois points: justice, participation,
transparence. Reste à savoir, s’il est élu, comment il pourra le mettre en
oeuvre.
L’agence APIC avait réalisé une interview du Père Aristide lors de son
passage à Fribourg en juin dernier, alors qu’il ne songeait même pas à être
candidat. L’Eglise en Haïti, la corruption, le pouvoir, les élections, les
pauvres, le 500e anniversaire de l’évangélisation de l’Amérique latine, autant de sujets qu’il aborde avec la passion qui est la sienne, une passion
animée de l’esprit de l’Evangile. Une interview reprise ici dans son intégralité:
Interview du Père Jean-Bertrand Aristide,
prêtre haïtien exclu de sa Congrégation
L’avenir est dans les mains des pauvres
Par Geneviève Cornet/APIC
Fribourg, 26juin(APIC) La voix est basse, le sourire timide. A première
vue, rien ne laisse deviner la franchise et la conviction qui animent le
Père Jean-Bertrand Aristide lorsqu’il parle de l’Evangile et des pauvres.
Ce prêtre haïtien de 37 ans n’est pourtant pas un inconnu dans son pays:
exclu de sa Congrégation - les Salésiens de Don Bosco - le 8 décembre 1988
pour "incitation à la haine et à la violence" et pour "exaltation de la
lutte des classes", il est devenu le leader d’une Eglise stigmatisée par
l’épiscopat comme une "Eglise populaire... orientée vers la violence et la
lutte des classes". Dans une interview accordée à l’agence APIC lors de son
passage en Suisse en juin dernier, il redit avec force les raisons de son
combat aux côtés des pauvres, portant sur la société et l’Eglise un regard
sévère au nom de la radicalité de l’Evangile.
"Je suis un homme, un Haïtien", affirme le Père Aristide. Solidaire de
son peuple et surtout des pauvres, qu’il veut servir par toute sa vie: "Le
service est le moteur qui me met en marche: servir les autres, particulièrement les plus pauvres". Car, dit-il, "il faut passer par les pauvres pour
évangéliser" et "la fidélité à Dieu, c’est d’abord la fidélité au pauvre".
Toute son action est guidée par l’option préférentielle pour les pauvres
proclamée par la théologie de la libération, dont il est un ardent défenseur.
La société haïtienne malade de sa corruption
La conviction que l’Eglise doit être au milieu des pauvres, à leur école
et à leur service, le pousse à prêcher une conversion sociale. Pour le Père
Aristide en effet, la société haïtienne est malade de sa corruption. Interrogé sur les changements intervenus dans le pays depuis la chute de JeanClaude Duvalier, il constate: "On peut parler d’un changement cosmétique au
niveau politique: on a changé de gouvernement, on n’a pas changé de structures". Des structures capitalistes que lui-même définit comme "des structures de péché, puisqu’elles favorisent l’exploitation d’une majorité par
une minorité". Un langage qui lui vaut d’être taxé de communiste, étiquette
qu’il réfute: "L’Evangile nous permet d’aller au-delà des barrières de
classe et de race, de briser le schéma d’idéologie de classe sociale".
"Eglise hiérarchique" et "Eglise peuple de Dieu"
Mais le Père Aristide va plus loin dans sa critique, faisant de "l’Eglise hiérarchique" opposée à "l’Eglise peuple de Dieu" nourrie de l’esprit de
Vatican II la complice du pouvoir en place, l’ennemie du peuple haïtien,
"qui se réfugie dans le silence par manque de courage évangélique pour protester et de courage prophétique pour dénoncer". "Depuis 1986, elle a
abandonné l’Eglise du peuple de Dieu", affirme le Père Aristide. Il n’en
est pas étonné, car, dit-il, "elle s’inscrit dans le schéma institutionnel
de Rome, qui vise à défendre une institution sclérosée". Il dénonce l’alliance entre pouvoir politique et pouvoir religieux, accusant Rome de soutenir "l’impérialisme américain au détriment du peuple haïtien".
Conscient des divergences entre Rome et la théologie de la libération,
le Père Aristide affirme que "l’Eglise d’Amérique latine ne veut pas aller
jusqu’à une scission avec Rome". Il est convaincu qu’une solution existe,
et qu’elle réside dans le dialogue. Il propose que "l’Eglise hiérarchique
et l’Eglise peuple de Dieu se retrouvent autour de la table sociale pour
échanger et dialoguer, puisque personne n’a le monopole de la vérité". Un
dialogue qui est d’abord, pour le Père Aristide, écoute des plus petits:
"Ceux qui ferment leurs oreilles à la voix des pauvres se ferment au dialogue".
Nécessité d’une conversion à l’Evangile
Le Père Aristide se déclare lucide sur la situation de l’Eglise et il a
des paroles très fortes à l’encontre de Jean Paul II, qu’il accuse d’user
d’un double langage pour servir un but politique, "de manipuler une parole
évangélique pour servir une classe sociale donnée". "Au fond, cela exprime
la logique de l’institution. Jean Paul II défend non l’homme, mais l’institution", ajoute-t-il pourtant. Pour lui, Rome doit se convertir à
l’Evangile et c’est dans la mesure où ce processus, amorcé par la théologie
de la libération, sera mis en oeuvre dans "l’Eglise hiérarchique" qu’un
terrain d’entente pourra être trouvé.
"L’Eglise des pauvres ne veut pas s’arrêter à la parole, mais passer aux
actes", affirme le Père Aristide, pour qui l’Evangile est avant tout une
parole incarnée. Une conviction qui anime son engagement aux côtés des enfants des rues de Port-au-Prince - ils sont environ 6’000 -, leur procurant
affection et instruction et leur apprenant le partage et la solidarité. Son
objectif: "Apprendre avec le pauvre et pour le pauvre" dans une pédagogie
qui oeuvre à un rapprochement entre riches et pauvres.
L’avenir est entre les mains des pauvres
L’avenir, pour Haïti, ce sont les prochaines élections. Des élections
dont le Père Aristide n’attend rien: "Nous nous retrouverons au coeur d’un
gouvernement duvaliériste, avec à notre tête des macoutes armés et bénis
par l’impérialisme américain". Sans aller jusqu’à appeler au boycott
d’élections qu’il juge non démocratiques, il demande que justice soit faite
d’abord. Mais il a confiance dans le peuple haïtien, convaincu que "le futur du pays dépend de nous, les pauvres". Et de l’Eglise: des chrétiens se
rassemblent chaque dimanche sur les ruines de l’église saint Jean Bosco de
Port-au-Prince (incendiée en signe de représailles) pour lire l’Evangile et
apprendre à en vivre.
Quant au 500e anniversaire de l’évangélisation de l’Amérique latine qui
sera célébré en 1992, "il découvre les maux qui ont toujours existé: les
maux de la colonisation, de l’exploitation, de l’occidentalisation présentés comme évangélisation et civilisation". "Ce n’est pas l’Amérique latine
qui fêtera, c’est Rome et Washington"; "s’ils veulent chanter des funérailles internationales, au moins on comprendra", ajoute-t-il. Il attend de
Jean Paul II qu’il se prononce catégoriquement pour l’abolition de
l’esclavage des Haïtiens à Saint-Domingue.
Statu quo romain
A son exclusion de la Congrégation des Salésiens de Don Bosco, le Père
Aristide a reçu le soutien de quelque 5’000 communautés ecclésiales de base
en Haïti, de nombreux prêtres, religieux et religieuses ainsi que de représentants des milieux professionnels et des professions libérales. En mai
1989, il a fait appel, envoyant à Rome son dossier de défense intitulé "La
vérité! En vérité!". A ce jour aucune réponse ne lui est encore parvenue.
Situation qu’il commente ainsi: "Rome n’a pas d’arguments à m’opposer. Elle
a peur d’une mobilisation qui ferait tomber trop de masques". le Père
Aristide ne peut célébrer l’Eucharistie qu’avec la permission d’un évêque.
"Mais l’évêque attend le mot de Rome...", ajoute-t-il malicieusement.
(apic/cor)