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    La minorité serbe de Croatie à la croisée des chemins

    APIC - Interview

    Rencontre avec l’archiprêtre Jovan Nikolic,

    de la communauté serbe orthodoxe de Zagreb

    Jacques Berset, Agence APIC

    Zagreb, 25novembre(APIC) Le visage à peine éclairé par la lumière blafarde se reflétant sur les ors de l’iconostase, un vieil homme nous guide dans

    l’église serbe orthodoxe de la Transfiguration, un beau monument historique

    en plein coeur de la catholique Zagreb. L’atmosphère est lourde et l’on

    sent confusément que la minorité orthodoxe restée dans le nouvel Etat indépendant croate est à la croisée des chemins.

    La minorité serbe de Croatie (d’après le recensement de 1991, elle représente 12,2 % de la population de la nouvelle République, sur un total de

    4,76 millions d’habitants) a-t-elle encore un avenir dans ce pays, alors

    que 25% du territoire croate est contrôlé par les forces serbes de la République autoproclamée de la Krajina ? Jouit-elle vraiment de tous les

    droits constitutionnels garantis par la jeune démocratie croate, comme nous

    l’assure le président Franjo Tudjman, ou est-elle persécutée et ses lieux

    de culte détruits, comme le prétend Mgr Jovan Joco Pavlovic, métropolite de

    Ljubljana et de Zagreb, aujourd’hui en exil à Belgrade ?

    La minorité orthodoxe ne se sent pas à l’aise en Croatie

    Des fidèles entrent pour prier, en silence. "Oui, la minorité orthodoxe

    ne se sent pas à l’aise dans la Croatie indépendante, beaucoup sont partis", nous chuchote ce retraité, de père serbe et de mère croate. "Parfois,

    de soldats croates en armes entrent dans l’église, pour nous intimider..."

    Dans le couvent franciscain, rue Kaptol 9, près de la cathédrale, c’est

    la fête. On accueille un groupe de journalistes étrangers de l’UCIP,

    l’Union catholique internationale de la presse. Plusieurs prêtres présents

    saluent chaleureusement le Père Jovan Nikolic, archiprêtre de l’Eglise serbe orthodoxe à Zagreb. Les franciscains, à ma demande, l’avaient invité

    pour qu’il m’informe sur le sort de la minorité orthodoxe. Visiblement, de

    nombreux prêtres croates le connaissent... et l’apprécient.

    Retraité depuis quatre ans, le Père Nikolic est encore en activité dans

    la paroisse serbe orthodoxe de la Transfiguration - la seule de la capitale

    croate - et dans de nombreuses paroisses serbes orthodoxes du Nord de la

    Croatie, en Slavonie, où de nombreux prêtres et évêques sont partis et ont

    laissé leurs paroisses sans soins pastoraux réguliers.

    Serbe du Banat, en Voïvodine, vivant à Zagreb depuis 1946, il y a fait

    ses études de philosophie. "Je suis une vocation tardive et c’est plus tard

    que j’ai étudié la théologie orthodoxe à Belgrade", précise-t-il.

    APIC:Combien d’orthodoxes restent-ils en Croatie depuis l’indépendance?

    PèreJovan:Difficile à dire; les gens ont peur de se déclarer orthodoxes.

    C’était déjà le cas avant l’indépendance: du temps des communistes, mieux

    valait ne pas se déclarer croyants, raison pour laquelle nous n’avons pas

    de statistiques exactes.

    Les deux tiers des orthodoxes sont partis

    Avant cette guerre, il devait y avoir environ 50’000 personnes ayant une

    certaine relation avec l’Eglise orthodoxe. Pas seulement des Serbes, mais

    également des gens se déclarant "yougoslaves", en raison de mariages mixtes. Sans compter les nombreuses familles de militaires et de policiers et

    des travailleurs immigrés de Bosnie. Les deux tiers des orthodoxes sont

    partis des territoires restés en mains croates; ils se sont en partie installés dans les territoires contrôlés par les Serbes (25 % du territoire de

    la Croatie, notamment en Krajina et en Slavonie orientale).

    APIC:Les orthodoxes ont-ils été chassés par les Croates ?

    PèreJovan:Nombreux sont partis par peur - une peur souvent manipulée à

    l’époque par l’armée yougoslave, qui a fait de la propagande contre le gouvernement croate et contre l’indépendance, utilisant les ressentiments de

    la deuxième guerre mondiale:"le régime ’oustacha’ va revenir, persécuter

    les Serbes..." Des politiciens ont utilisé ces peurs, les militaires les

    ont propagées. C’était facilité par le manque de liberté d’information du

    temps du communisme. On a fait cela des deux côtés. Et les gens n’étaient

    pas en mesure de juger la situation avec la distance nécessaire. Les événements se sont précipités si vite....

    Cela fait mal et c’est triste de déchirer des peuples qui ont vécu si

    longtemps ensemble: ainsi les Serbes se sont installés en Croatie il y a

    500 ans déjà, les premières communautés établies ici remontent au XVe siècle. Maintenant beaucoup de ces territoires sont vides; on ne devrait pas

    accepter cette politique de purification ethnique. Comment en est-on arrivé

    là ? Ce sera aux historiens à analyser la cause de tous ces événements.

    APICLes responsables de l’Eglise orthodoxe en Croatie ont-ils dû fuir ?

    PèreJovan:Les évêques des quatre diocèses en territoire contrôlé par les

    Croates - Pakrac, en Slavonie, Zagreb, Gornji Karlovac et Sibenik, en Dalmatie - ont tous laissé leurs fidèles, arguant de menaces. Mais Dieu le

    sait, ce n’était pas vrai. Ce n’était jamais arrivé dans notre histoire que

    l’on abandonne notre peuple. Comment un médecin peut-il abandonner son malade, est-ce qu’un capitaine peut ainsi laisser son bateau ?

    Tous, un moment ou l’autre, avons été menacés; la police est aussi venue

    chez moi. J’ai reçu des menaces téléphoniques, peut-être des provocations ?

    Mais je n’ai pas eu peur. Je suis prêtre, je fais mon devoir et je suis

    dans les mains de Dieu. Durant la deuxième guerre mondiale, trois de nos

    évêques et une centaine de nos prêtres ont été tués par les fascistes "oustachis"... Ils ont alors partagé le sort de leur peuple.

    A l’époque, l’Etat soi-disant indépendant de Croatie avait proclamé par

    décret l’interdiction pour les Juifs, les Serbes et les Tziganes. Des mesures discriminatoires racistes ont été planifiées et les décrets affichés

    sur les murs. Mais le gouvernement de Tudjman n’a jamais rien fait de pareil. La situation est toute autre aujourd’hui, j’insiste.

    Bien sûr, comme membre du Comité d’Helsinki pour les droits de l’homme,

    je reçois tous les jours des documents où l’on voit vraiment que des Serbes

    sont menacés en tant que Serbes, perdent place de travail et appartement.

    Sans discuter des causes, l’on voit bien dans certains endroits des discriminations contre les Serbes. Des députés au Parlement de Zagreb, appartenant à la minorité serbe, en parlent ouvertement. Il y a un comité officiel

    pour l’amitié et la collaboration croato-serbe, car le gouvernement voit

    bien que c’est là une question cruciale pour l’avenir de la Croatie.

    Le rôle néfaste des bandes paramilitaires incontrôlées

    Des deux côtés, il y a de nombreux cas d’incendies de maisons ou de destruction d’églises. Cela a été souvent le fait de bandes paramilitaires incontrôlées, qui s’en sont pris particulièrement aux objets sacrés, de façon

    systématique comme en Bosnie: une soixantaine de mosquées à Banja Luka...

    Cela n’était encore jamais arrivé dans l’histoire des Serbes. Les responsables devront en répondre devant Dieu et devant l’histoire.

    APIC:On accuse l’Eglise orthodoxe d’appuyer la politique d’expansion serbe

    PèreJovan:L’Eglise serbe orthodoxe, dans cette affaire, n’a pas vraiment

    eu un grand rôle à jouer, car nous étions déjà hors jeu du temps de l’ancien régime, en marge de la société : pas de présence dans les écoles, pas

    de catéchèse, une pression constante. En raison de la guerre et du rôle

    joué par les Partisans dans la résistance antifasciste, nombreux étaient

    les Serbes de Croatie engagés dans le parti communiste. Nous, les orthodoxes, avons ensuite beaucoup souffert de nos propres compatriotes serbes

    bolchévistes, athéistes et anticléricaux. Dans la police, le gouvernement,

    on a ainsi eu les communistes les plus stricts. Après la guerre, nos propres gens ont détruit de nombreuses églises nous appartenant.

    Il est donc faux de dire que notre Eglise a été complice des communistes

    et du régime de Belgrade. Notre patriarche certes a son siège à Belgrade et

    Tito y avait installé son régime. Mais nous sommes une Eglise nationale; là

    où sont les gens, là aussi est l’Eglise. Nous ne nous sommes cependant pas

    identifiés avec le régime, même si nous sommes des citoyens loyaux.

    En tant qu’Eglise, cela nous est égal qui gouverne. Que ce soit un roi

    ou un président, nous avons dans toute société notre raison d’être. Cela a

    toujours été un danger qu’une Eglise nationale soit trop liée à l’Etat. Selon le type de régime, l’Eglise doit faire preuve de tactique et de diplomatie, comme du temps des Turcs ou des communistes. Pour pouvoir survivre,

    il fallait bien trouver des formes de cohabitation.

    Non à l’idéologie de la Grande Serbie

    Mais ces dernières années, on doit l’avouer, certains secteurs de notre

    Eglise, dans des déclarations et manifestations, se sont trop facilement

    identifiés avec l’option nationaliste de la Grande Serbie. Cette option de

    "la nation par dessus tout", de "l’espace vital", du "Blut und Boden" est

    dangereuse. Malheureusement, cette plaie est très répandue à notre époque.

    APIC:Avec une telle position, vous sentez-vous représentatif de l’Eglise

    serbe orthodoxe ?

    PèreJovan:Je ne suis en aucune manière un représentant officiel de

    l’Eglise serbe orthodoxe, mais un simple prêtre de cette Eglise et comme

    homme, je raisonne de façon indépendante. Je n’attaque ni nos dogmes, ni

    nos canons, ni nos structures ecclésiales. Mais en tant qu’être humain,

    j’ai le droit, en conscience, de dire ce que je crois qui ne va pas, qui

    n’est pas conforme à l’Evangile. Dans ce sens, je suis peut-être une exception dans mon Eglise.

    Ainsi, j’ai eu des difficultés avec mes collègues et des évêques. Ils ne

    comprennent pas les options que j’ai toujours eues, notamment en matière

    oecuménique. Pour moi, l’oecuménisme n’est pas abstrait, c’est quelque chose de très concret: vivre ici avec les catholiques. Pour certains des nôtres, c’est une provocation: "Comment donc peut-on vivre avec les Croates?"

    Il est de notre devoir de chrétiens, d’hommes, de personnes attachées à

    l’oecuménisme de chercher à bâtir des ponts entre catholiques croates et

    orthodoxes serbes. En 40 années de prêtrise, j’ai toujours trouvé des partenaires et des amis tant parmi les catholiques que parmi les protestants.

    APICN’y a-t-il pas aussi, dans certains cercles de l’Eglise catholique

    croate, une tendance au nationalisme ?

    PèreJovan:Certains ont toujours été tentés, mais c’est plutôt une exception en ce moment. Je peux le dire honnêtement, dans cette guerre cruelle,

    l’Eglise catholique s’est bien comportée. Elle a lancé des appels à la

    paix, à la cohabitation; elle a dit non à la vengeance. Dans les pires moments de la guerre, quand on détruisait les villages, les églises, le cardinal Kuharic a dit:"Si on brûle ta maison, tu ne dois pas incendier celle

    du voisin; si ton père est tué, tu ne dois pas tuer son père".

    On ne peut pas dire que l’Eglise catholique ait incité à la haine. De

    notre côté, certaines publications orthodoxes ne correspondent pas à la

    tradition et sont en contradiction avec nos valeurs éthiques et spirituelles. Dans quelques années, j’en suis sûr, on aura honte de certains écrits.

    (apic/be)

    (Des photos du Père Jovan Nikolic sont disponibles à l’agence APIC)

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