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    Rencontre avec Mgr Michel Sabbah, patriarche latin de Jérusalem (070693)

    APIC - Interview

    Menaces sur la présence chrétienne en Terre Sainte

    Jacques Berset, Agence APIC

    Fribourg, 7juin(APIC) Le problème de Jérusalem concerne tous les croyants

    et l’on doit s’y intéresser davantage en Occident, lance Mgr Michel Sabbah,

    patriarche latin de Jérusalem. La ville trois fois sainte - qui est aussi

    un centre administratif, hospitalier et culturel, ainsi qu’un noeud de

    communication indispensdable entre les divers territoires occupés - est

    bouclée depuis plus de deux mois en représailles contre des attentats. La

    restauration de facto de la "ligne verte" a des conséquences sociales et

    économiques de plus en plus dramatiques pour les Palestiniens.

    De passage à Fribourg dans le cadre du Congrès annuel de la lieutenance

    suisse de l’Ordre équestre du Saint-Sépulcre, le chef religieux catholique

    palestinien a souhaité que l’on aide les deux peuples - juif et palestinien

    - à trouver une solution à ce drame qui continue. Si l’absence de paix se

    poursuit, craint-il, la Terre Sainte risque de se transformer en musée, en

    raison de l’émigration des familles chrétiennes qui ne voient plus de perspectives d’avenir. Mgr Sabbah affirme comprendre leur désir d’échapper à ce

    conflit qui dure depuis des générations, mais il incite cependant les chrétiens à rester sur place, car telle est la vocation - certes pas facile de l’Eglise de Jérusalem.

    APIC:Combien reste-t-il aujourd’hui de chrétiens en Terre Sainte et à Jérusalem ?

    MgrSabbah:Par Terre Sainte, nous entendons Israël, les territoires occupés de la Palestine (dont la partie arabe de Jérusalem) et la Jordanie.

    Dans ces trois territoires, la population totale approche les onze millions. En Israël et dans les territoires occupés de la Palestine, il y a

    environ 150’000 chrétiens, catholiques, orthodoxes, protestants, etc. A Jérusalem même, la population chrétienne de la ville (dans la vieille ville

    et en-dehors des murs) a fortement régressé: nous ne sommes peut-être plus

    que 10’000 chrétiens sur 600’000 habitants, alors qu’avant la fondation

    d’Israël, les chrétiens étaient trois fois plus nombreux pour une population totale de 200’000 habitants.

    APIC:Comment expliquez-vous cet affaiblissement de la présence chrétienne?

    MgrSabbah:D’abord une première vague de réfugiés a dû quitter la ville en

    1948, puis une deuxième en 1967, sans compter qu’en raison de l’instabilité

    politique de la région, une émigration constante d’individus, de petits

    groupes voire de familles entières, menace sérieusement la présence chrétienne. Les pressions les plus importantes qui pèsent sur la communauté

    chrétienne viennent du manque de paix, ce qui provoque une situation instable dans tous les domaines. Le présent est difficile à supporter et l’avenir paraît incertain: va-t-on rester sous occupation militaire, aura-t-on

    la liberté?

    Certains ont fait le choix de rester

    Beaucoup de gens pensent à émigrer pour assurer l’avenir de leurs enfants. Malgré cela, il y a des chrétiens qui font le choix de rester, un

    choix religieux, et parfois aussi politique. Nous restons, disent-ils, d’un

    côté fidèles à la foi - nous sommes chrétiens en Terre Sainte, donc pour la

    Terre Sainte, et non pas pour n’importe quel autre endroit - et d’autre

    part fidèles à la terre. Ce sont des chrétiens palestiniens qui ont toujours été là.

    Politiquement, cette terre est disputée par deux peuples, israélien et

    palestinien. Les chrétiens sont essentiellement des Palestiniens, à l’exception de quatre communautés chrétiennes d’expression hébraïque (composées

    de juifs ou de non juifs vivant dans le monde hébraïque) qui sont quelques

    centaines. Chacun appartient à son peuple et à sa nation; les chrétiens

    arbes s’identifient à la cause du peuple palestinien: ils veulent la liberté de leur peuple et la liberté de décider pour eux-mêmes la forme de vie

    politique qu’ils souhaitent.

    APIC:Les chrétiens palestiniens subissent des pressions de la part de milieux islamistes fondamentalistes...

    MgrSabbah:Rien ne distingue les chrétiens des autres Palestiniens. La

    montée du fondamentalisme musulman est un mouvement à l’intérieur de la

    communauté musulmane; c’est une lutte interne à l’islam, qui n’est pas dirigée contre les chrétiens. C’est pourquoi, au niveau des autorités civiles

    et religieuses, les rapports entre chrétiens et musulmans sont normaux,

    bons et réguliers. Au niveau de la masse, il y a certes des incidents, mais

    ils sont créés par une "troisième force" qui essaye de fomenter la discorde, de semer la peur dans le coeur des gens pour dresser les uns contre les

    autres chrétiens et musulmans.

    Le militantisme islamique n’est pas dirigé contre les chrétiens

    Mais le militantisme islamique n’est pas du tout dirigé contre les chrétiens, il concerne les musulmans entre eux et c’est aussi une force politique dirigée contre une situation politique donnée. Quant aux attentats contre des biens appartenant à des chrétiens, ils ne sont pas à mettre au

    compte des musulmans. Il y a eu certes des incidents, mais ils sont jusqu’à

    maintenant restés très confus. On n’a jamais su qui en sont les auteurs; il

    y a certainement des éléments qui veulent bien fomenter des troubles pour

    diviser la population et affaiblir la lutte nationale.

    Nous, nous voulons la liberté, la paix et la justice pour tous, Palestiniens et Israéliens. Les droits de tous doivent être garantis, pour les

    juifs, les chrétiens et les musulmans, car il n’y aura jamais de paix sans

    justice. Aujourd’hui, il n’y a pas la justice pour tous, car le Palestinien

    est sous occupation militaire, donc il n’est pas libre.

    APIC:Que représente pour vous la fermeture de Jérusalem depuis plus de

    deux mois aux habitants des territoires occupés ?

    MgrSabbah:C’est une mesure très grave en ce qui concerne la nature religieuse de Jérusalem. C’est soumettre cette nature religieuse à des mesures

    de sécurité, mais du fait de son caractère sacré, Jérusalem ne peut pas

    être soumise à de telles mesures. La ville doit rester ouverte pour tous

    les croyants; non seulement pour ceux qui vivent aux quatre coins du monde,

    mais aussi pour les gens qui en sont proches, comme les habitants de Bethléem, de Ramallah...

    Une mesure punitive avec de graves conséquences

    La fermeture des territoires est toujours aussi stricte depuis le 1er

    avril dernier. Cette mesure punitive a de graves conséquences psychologiques, économiques, culturelles. La ville de Jérusalem, outre qu’elle est un

    centre religieux, reste également un centre civil: on y trouve les hôpitaux, les institutions éducatives, c’est également un noeud routier qui relie les différentes parties des territoires occupés...

    Aujourd’hui, un chrétien de Bethléem par exemple ne peut se rendre dans

    la ville sainte sans permis militaire. Durant la Semaine Sainte, ceux qui

    n’avaient pas de permis n’ont pu se rendre au Saint-Sépulcre. Jusqu’à maintenant, c’est toujours aussi difficile d’obtenir un permis du gouverneur

    militaire, et il faut accepter les files d’attentes et les humiliations habituelles, "normales", de la part des militaires israéliens!

    Rendre à Jérusalem sa nature sacrée

    Il faut rendre à Jérusalem sa nature sacrée et donner à cette ville

    sainte un caractère particulier qui la libère de tous conflits politiques.

    Nous devons nous mettre à table pour trouver un statut particulier qui soit

    satisfaisant pour tout le monde, juifs, musulmans et chrétiens, car chacun

    a droit à sa liberté dans cette ville qui est la sienne: Jérusalem est pour

    tous! (apic/be)

    Encadré

    Mgr Sabbah: premier patriarche latin de Jérusalem d’origine palestinienne

    Premier patriarche latin de Jérusalem d’origine palestinienne, Mgr Michel

    Sabbah est né le 19 mars 1933 à Nazareth, en Galilée. Il a été nommé par le

    pape Jean Paul II à cette haute fonction en décembre 1987 pour remplacer

    Mgr Giacomo Beltritti, patriarche d’origine italienne, qui s’était retiré

    pour raison d’âge.

    Né sous le Mandat britannique, avant la division en 1948 de la Palestine

    entre Israël et la partie restante arabe, Mgr Sabbah s’est ensuite trouvé

    dans la zone jordanienne, avec un passeport jordanien. Lors de la guerre

    des Six Jours en 1967, il se trouvait à Jérusalem, début de l’occupation

    israélienne de la partie arabe de la ville. Il porte également de ce fait

    une carte d’identité israélienne.

    Mgr Michel Sabbah a recu l’ordination sacerdotale le 29 juin 1955. Après

    avoir fait la licence de lettres arabes à l’Université Saint-Joseph de Beyrouth (1963), puis le doctorat en philologie arabe à la Sorbonne (Paris,

    1973), il a été nommé directeur général des écoles de tout le Patriarcat et

    responsable de la Jeunesse Etudiante Chrétienne (JEC). En 1970, il s’est vu

    confier l’importante paroisse du Christ-Roi à Misdar (Amman, Jordanie),

    avant de se voir confier la présidence de l’Université catholique de Bethléem, fondée en 1973 avec l’aide du Vatican.

    Le Patriarcat latin de Jérusalem forme un seul et unique diocèse réunissant les fidèles de rite latin de l’Etat d’Israël, des territoires occupés

    (la partie arabe de Jérusalem, Cisjordanie, Gaza), de Jordanie et de Chypre. Ils sont au nombre de 65.000 répartis en 60 paroisses, dont 85 %, vivant en Terre Sainte et en Jordanie, sont d’origine arabe. Du Patriarcat

    dépend également la petite communauté catholique d’expression hébraïque

    (quelque 300 fidèles) et plus d’un millier de catholiques appartenant à des

    foyers mixtes. (apic/be)

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