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    Pour un oecuménisme intracatholique

    APIC - Interview

    Mgr Pierre Mamie et la nouvelle Europe en construction

    Jacques Berset, Agence APIC

    Fribourg, 6mai(APIC) La seule Europe de l’Atlantique à l’Oural que je

    connaisse - et elle existe en effet déjà ! - c’est celle de l’Eglise catholique romaine. Témoin privilégié par ses multiples contacts avec l’étranger, Mgr Pierre Mamie, président de la Conférence des évêques suisses, considère que depuis la chute du Mur de Berlin, c’est dans le cadre de l’Eglise que le mot Europe est vraiment devenu réalité. Une réalité pas si facile

    à gérer puisque l’évêque de Lausanne, Genève et Fribourg convie les Eglises

    européennes à mettre en oeuvre un "oecuménisme intracatholique" fait de

    compréhension mutuelle et de reconnaissance des diversités.

    Cette réalité européenne que le pape Jean Paul II a voulue très vite,

    dans le cadre de ce qu’il appelle la nouvelle évangélisation de l’Europe,

    se développe rapidement depuis la chute du Mur de Berlin, même si de nombreux problèmes de compréhension demeurent de part et d’autre.

    APIC:Qu’est-ce qui a changé dans les relations entre Eglises depuis l’effondrement du système communiste ?

    MgrMamie:Nos relations avec les Eglises des anciens pays communistes ont

    totalement changé depuis 1989. Cela m’a frappé, parce que j’ai participé

    comme délégué de la Conférence des évêques suisses à de nombreuses rencontres du Conseil des Conférences épiscopales européennes (CCEE) avec la Conférence des Eglises Européennes (la KEK, qui regroupe les Eglises non

    catholiques), à des rencontres de la Commission européenne des médias, à

    des délégations auprès de la COMECE, la Commission des épiscopats de la

    Communauté européenne...

    Avant, à part quelques exceptions de gens provenant d’Etats déjà un peu

    plus libres, ceux qui venaient des pays de l’Est ne parlaient pas du tout

    ou alors visiblement sous contrôle. Leur visa n’était accordé que s’ils

    étaient extrêmement prudents à propos de ce qu’ils diraient de leur situation; cela valait en particulier pour les pays de l’ancienne URSS, comme la

    Lituanie ou l’Ukraine.

    La seule Europe de l’Atlantique au-delà de l’Oural,

    c’est l’Eglise catholique...

    On se trouvait auparavant face à des Eglises condamnées au silence. Le

    "Rideau de fer" disparu, ces évêques parlent désormais extrêmement librement; le climat a considérablement changé. Cela a été pour moi une grande

    découverte: avec tout ce que l’on lit dans les journaux sur l’Europe, je me

    permets de dire que la seule Europe que je connaisse qui existe, qui commence à naître, de l’Atlantique au-delà de l’Oural, c’est celle de l’Eglise

    catholique romaine.

    Mais cette construction ne se fera pas sans difficultés. Ainsi, lors de

    la réunion du CCEE à Rome, les 15 et 16 avril dernier, j’étais entouré de

    Mgr Fernand Franck, archevêque du Luxembourg, et de Mgr Kazimierz Swiatek,

    archevêque de Minsk-Mohilev. Nous avons communiqué en allemand, la seule

    langue que nous avions les trois en commun. Mais le CCEE sera très vite

    confronté au problème des langues: jusqu’à maintenant, on utilisait l’italien, l’espagnol, l’anglais, le français, l’allemand, quelquefois le russe.

    Une certaine méfiance de l’Occident et de sa théologie

    Maintenant, pratiquement chacun de ces pays anciennement communistes a

    sa propre langue. Cela en fait une bonne vingtaine. Je ne sais pas comment

    on va pouvoir travailler en commun avec une telle diversité. Le secrétariat

    du CCEE devra bien trouver une solution à ce problème. Quelques uns des

    évêques de l’Est comprennent ou l’allemand ou le français, un peu d’italien, mais le latin n’est pas du tout une langue de communication pour eux.

    Ce ne sera pas facile; heureusement que l’on peut se parler avec les mains

    ou avec les yeux et qu’il y a une communication fraternelle qui est au-delà

    du langage. C’est particulièrement vrai dans les moments de prière.

    APIC:Au-delà de la langue, il y a le problème des mentalités et des cultures si diverses...

    MgrMamie:Cela m’a frappé, et je le dis avec beaucoup de confiance dans

    mes confrères de l’Est, j’ai le sentiment en parlant avec eux, qu’ils ont

    quand même une certaine réticence face à l’Occident. Et quelques uns, certes peu nombreux, ont de la méfiance face à notre théologie. A ce propos,

    ils mentionnent Edward Schillebeeckx, Hans Küng, voire Eugen Drewermann,

    qu’ils ont un peu lu... Mais Yves Congar, Hans Urs von Balthasar, Henri de

    Lubac ou Charles Journet leur sont presque totalement inconnus. Ce sera une

    des difficultés à résoudre au sein du CCEE.

    En outre, dans les pays anciennement communistes, on donne un autre sens

    à toutes sortes de concepts comme démocratie, capital, élections, etc. Le

    contenu des mots est partiellement différent et cela pourrait amener à des

    malentendus.

    Rome: le point de référence des évêques de l’Est

    Pour le CCCEE, nous aurons à résoudre le problème du secrétariat et du

    secrétaire. Un certain nombre d’évêques de l’Europe centrale et orientale

    souhaitent que le secrétariat, qui est actuellement à St-Gall, soit

    transféré à Rome, juste à côté des dicastères romains. Parce que là, ils

    ont confiance: Rome a toujours été pour eux un grand point d’appui, le pilier, le rempart... "Nous avons tenu toutes ces décennies grâce à JésusChrist et au pape", nous répètent nos confrères des pays ex-communistes.

    Les textes du Concile souvent méconnus

    Pour nombre d’entre eux, qui ne sont pas sortis de leur pays à l’époque

    communiste, il est difficile de savoir ce que veut dire le Concile ou

    l’évolution liturgique, l’apostolat des laïcs, la place des femmes et des

    hommes engagés dans l’Eglise et les exigences chrétiennes en politique...

    C’est tout un monde, certes pas méprisé, mais simplement méconnu. Comment

    faire comprendre que grâce au Concile, à partir de Jean XXIII, - sans oublier Paul VI et Jean Paul II - nous avons des richesses à leur transmettre. Ce ne sont pas des richesses de culture occidentale, mais des richesses ecclésiales tout court, parce que le Concile n’est pas occidental,

    c’est le fruit de l’Eglise universelle!

    Nous avons ces valeurs très précieuses pour nous qui viennent du Concile

    et que nous devons leur faire connaître. Mais le langage du Concile est un

    langage romain, très scolastique, pour lequel ils ne sont pas immédiatement

    préparés. Si vous leur faites lire "Lumen gentium", cela va, mais avec

    "Gaudium et spes", qui parle du monde de ce temps, ils ont de quoi être

    étonnés. C’est le monde de ce temps en Occident, mais ce n’est pas le monde

    de ce temps à Vladivostok ou à Kiev. Il y aura donc un grand travail

    d’adaptation à faire.

    Ce n’est bien évidemment pas leur faute s’ils ont été coupés du monde.

    Incontestablement, ceux qui avaient la chance d’avoir un transistor et

    d’écouter Radio Vatican - quand les ondes n’étaient pas brouillées - sont

    mieux renseignés. Je connais des communautés catholiques romaines de Russie

    qui sont vivantes aujourd’hui grâce aux émissions de Radio Vatican.

    APIC:N’a-t-on pas tendance, dans une partie du clergé à l’Est, de cultiver

    la nostalgie du passé et de craindre sérieusement la modernité ?

    MgrMamie:C’est une autre difficulté que j’ai remarquée, déjà à l’époque

    du Synode sur l’Europe fin 1991. Ayant été baillonnés, condamnés au silence, emprisonnés et torturés, voire menacés de mort, ces évêques se souviennent de l’Eglise d’avant la Révolution d’Octobre. C’est à elle qu’ils pensent, puisque pendant des décennies, ils n’ont plus pu avoir de contacts

    vivants avec les paroisses, les églises, les diocèses, les mouvements...

    Imaginons un prêtre de chez nous, emprisonné durant 40 ou 50 ans: sortant des geôles, à 80 ans, il est naturel qu’il aimerait retrouver l’Eglise

    de sa grand-mère, la messe comme on la disait autrefois, le latin, le col

    romain, la catéchèse faite exclusivement par le curé, etc. J’ai le sentiment qu’il y a un peu de cela chez certains de nos confrères: le rêve de

    retrouver l’Eglise telle qu’ils l’ont vécue avant le communisme.

    Les rapports Eglise/Etat les intéressent beaucoup et nombreux sont déconcertés. A de rares exceptions près, les catholiques romains ont toujours

    refusé sous le régime communiste une quelconque collaboration avec le gouvernement établi. Ils ne voient pas très bien comment maintenant des laïcs

    engagés, au nom des exigences chrétiennes en politique, peuvent et doivent

    prendre place dans l’édification du monde de demain, dans le domaine politique, économique, technologique, etc., dans la ligne de ce qui se trouve

    dans l’exhortation apostolique de Jean Paul II "Christifideles laici".

    Qu’elle est encore loin la Terre promise...

    Comme me disait un évêque ukrainien, "on a passé le Mur de Berlin,

    c’est-à-dire la Mer Rouge; on s’était imaginé que partant de la terre de

    l’esclavage, comme le dit le Livre de l’Exode, on entrerait dans la Terre

    promise,... et on a oublié le désert. Nous sommes vraiment dans le désert

    et une partie de nos gens rêvent, comme les Hébreux au désert, des ’oignons

    d’Egypte’: ils aimeraient retourner en arrière. Si là-bas, ils n’avaient

    pas la liberté, ils avaient au moins à manger, ils avaient du travail, des

    maisons.... Maintenant, nous avons la liberté, mais nous avons faim!" Ainsi, beaucoup de croyants se demandent si le changement n’a pas été une erreur. Les évêques de l’Est nous demandent de les aider pour que leur traversée du désert soit plus courte que les 40 ans subis par les Hébreux.

    En les aidant, nous devons à tout prix éviter de leur imposer nos méthodes pastorales du jour au lendemain, d’exiger qu’ils adoptent notre manière

    de vivre l’Eglise, y compris la prédication et la catéchèse... Nous avons à

    faire un grand bout de chemin à leur rencontre, pour lentement les amener à

    comprendre notre façon de faire, dans ce qu’elle a de bien. Car il se passe

    quand même beaucoup de choses extrêment encourageantes dans notre Eglise:

    le laïcat, les groupes de prières, certains groupes charismatiques, le renouveau de paroisses, un certain - quoique lent - renouveau des vocations

    religieuses, spécialement monastiques... Certes, tout ce que nous faisons

    n’est pas nécessairement bon, et, nous aussi, nous avons à recevoir d’eux

    de grandes valeurs, comme la dignité et la perfection qui émanent de la liturgie de rite oriental et de l’inspiration des saints Cyrille et Méthode.

    L’Occident a aussi beaucoup de choses à apprendre

    Ils ont une manière orientale de prier qui est très proche de la manière

    de prier biblique et judéo-chrétienne. La nôtre est, parfois, un peu trop

    simplifiée, trop "vulgarisée", trop rationalisée... On parle trop et le silence n’a pas assez de place... En un mot, il faut aller à la rencontre les

    uns des autres avec la conviction profonde que l’autre a des richesses à

    donner. Mais il ne faut pas commencer par dire ou penser que ce sont des

    pauvres qui ne connaissent pas le Concile, le laïcat, la démocratie, etc.

    Il faut d’abord essayer de voir ce qu’ils ont vécu et les richesses qu’ils

    ont su garder.

    C’est incontestable, c’est leur foi en Jésus-Christ, la personne du Verbe incarné, qui les a sauvés de tout. Là encore, nous avons beaucoup de

    choses à apprendre d’eux: nous avons toujours tendance à les informer de ce

    que l’on fait, mais eux aussi ont envie de nous dire ce qu’ils font. Tant

    que nous n’aurons pas écouté ce qu’ils ont à nous dire, ce qu’ils ont vécu,

    nous n’arriverons pas à construire une "maison commune" fraternelle, dans

    le respect des diversités, tant dans les Eglises qu’en politique, tout en

    étant, bien sûr, fidèles aux valeurs essentielles, qui ne sont pas divergentes. Nous avons, en effet, à vivre à l’intérieur de l’Eglise catholique

    européenne une forme "d’oecuménisme", de respect de l’identité de l’autre.

    Encadré

    Mgr Mamie a vécu la transition entre les deux périodes du Conseil des Conférences épiscopales européennes (CCEE). Ainsi, il participe en tant que

    président de la Conférence des évêques suisses (CES) au "CCEE 2" qui est en

    train de naître après la rencontre des 15 et 16 avril dernier à Rome. Ce

    Conseil nouvelle mouture, répondant aux voeux du pape Jean Paul II, succède

    au "CCEE 1" fondé en 1971 dans le sillage du Concile Vatican II. C’est lors

    de la dernière rencontre de Rome le mois dernier qu’a été nommé à la présidence du CCEE le successeur du cardinal archevêque de Milan, Mgr Carlo Maria Martini; il s’agit de Mgr Miloslav Vlk, archevêque de Prague, secondé

    pour l’Europe de l’Ouest par Mgr Karl Lehmann, évêque de Mayence et président de la Conférence épiscopale allemande, et pour les pays anciennement

    communistes d’Europe, par Mgr Istvan Seregély, archevêque d’Eger et président de la Conférence des évêques de Hongrie. Le CCEE rassemble désormais

    les 33 présidents des Conférences épiscopales ou regroupements assimilés

    (comme par ex. le Luxembourg). (apic/be)

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