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    Interview de l’Abbé Pierre, fondateur d’Emmaüs (130689)

    APIC - Interview

    Témoin et prophète de notre époque: une vie au service des démunis

    Fribourg, 13juin(APIC/Pierre Rottet) On connaît bien sa silhouette: une

    cape noire, un béret basque, un visage émacié, fait d’ascétisme et de

    bonté. On connaît peut-être encore mieux son charisme, ses messages d’amour

    et de solidarité... ses activités aux services des pauvres, des marginalisés, avec ses quelque centaines de communautés de chiffonniers d’Emmaüs à

    travers le monde. Témoin et prophète de notre temps, l’Abbé Pierre interpelle les nantis et la société. Et 40 ans après avoir fondé Emmaüs (1949),

    et en dépit de ses 77 ans, lui et son mouvement continuent à servir les

    plus souffrants. Présent à Fribourg le 11 juin à l’occasion du "Concert du

    partage" avec Dom Helder Camara et Miguel Angel Estrella, l’Abbé Pierre a

    évoqué pour l’agence APIC son action et son mouvement, ses joies et ses

    espoirs. Ses projets aussi....

    L’âge et la maladie obligent, l’Abbé Pierre s’efforce aujourd’hui de dire non aux nombreuses sollicitations dont il est l’objet. "J’ai la chance

    de retrouver maintenant, dans le monastère bénédictin de St Wandrille, près

    de Rouen (France), qui m’accueille, ce que j’avais pensé être ma vocation;

    c’est-à-dire ce que j’ai vécu dès l’âge de 20 ans pendant plus de 6 ans

    comme moine cloîtré, ainsi que le sont les capucins pendant la période de

    formation jusqu’au début de leur ministère extérieur. J’ai retrouvé la solitude, l’adoration... même si je ne peux y être tout le temps en raison

    des nécessités du mouvement Emmaüs qui a pris une ampleur immense".

    Il est bien loin le temps où le "moine mendiant", l’ancien député de

    Nancy à l’Assemblée nationale (1945-1951) allait fonder en 1948 une maison

    d’accueil à Paris qui recevra une année plus tard le nom d’Emmaüs. Que de

    chemin parcouru en effet depuis le premier appel radiodiffusé de l’Abbé

    Pierre lancé le 1er février 1954: "Mes amis, au secours". Emmaüs, aujourd’hui, c’est 290 groupes répartis dans 32 pays de par le monde. Une organisation structurée; elle et l’Abbé Pierre viennent de se voir attribuer

    le prix 1989 de l’Académie française des sciences morales et politiques:

    "Il y a un mois, le secrétaire perpétuel de l’Académie m’a écrit, raconte

    l’Abbé Pierre, pour m’annoncer la décision prise à l’unanimité des membres

    d’honorer à la fois une personne et une institution".

    Découvrir les vraies raisons de vivre

    La définition d’Emmaüs? "C’est la décision que prennent des gens

    meurtris par la vie, parfois désespérés, et des gens relativement heureux

    ou privilégiés, de travailler ensemble pour servir les plus souffrants.

    Sans cette coopération, Emmaüs n’existerait pas, pas davantage que l’organisation n’existerait si elle était uniquement composée de compagnons

    blessés, cabossés par la vie ou d’amis de bonnes volontés... C’est le travail fait ensemble, où chacun redécouvre les vraies raison de vivre".

    "Je me rappelle, se souvient l’Abbé Pierre, c’était dans les débuts. Le

    dimanche matin, nous avions des réunions pour parler de ce qui avait été

    fait ou non durant la semaine, de ce que nous avions réalisé pour venir en

    aide à telle ou telle famille malheureuse. Je montais alors ensuite dans ma

    chambre, et une joie extrême m’envahissait en repensant aux visages de chacun de ceux que je voyais sortir pour aller se promener. En repensant à la

    gueule qu’ils avaient huit jours ou un mois auparavant... honteux, sales et

    sentant mauvais parce que n’ayant pas pu changer de linge. Et je voyais, de

    ma fenêtre, ces mêmes visages. C’étaient des messieurs qui sortaient. Rien

    ne les distinguait plus dans la rue des directeurs de banques. Il ne peut y

    avoir de joie plus parfaite que de pouvoir faire entrer une vraie famille

    dans un vrai logis".

    Remettre sans cesse l’oeuvre sur le métier est davantage qu’un leitmotiv

    pour l’Abbé Pierre. Aujourd’hui comme hier les problèmes et les drames humains se multiplient. "Il faut continuellement faire réouvrir les yeux à

    ceux qui ne sont pas meurtris par ce que vit dramatiquement et douloureusement la minorité dans nos pays d’Europe - mais la majorité dans les pays du

    tiers-monde. La prolongation du chômage a créé des situations imprévisibles, désespérantes. Actuellement, en raison du contre-coup du chômage,

    on peut considérer, du point de vue du logement, que les conditions sont

    aussi dramatiques qu’elles l’étaient il y a 30 ou 35 ans. Et c’est pire

    d’une certaine façon puisqu’après la guerre, on regorgeait de projets. Le

    drame, aujourd’hui, c’est que des filles, des garçons, de 15 ans, par exemple, voient un papa, un frère ou un oncle, compétent, diplômé, expérimenté,

    être licencié, de trop... marginalisé!

    Une misère psychologique et morale

    Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Selon des statistiques officielles,

    relève le fondateur des chiffonniers d’Emmaüs, l’Europe du Marché unique,

    avec ses 320 millions d’habitants, compte 44 millions de gens qui vivent

    dans la misère, 44 millions de gens qui sont sans raison de vivre". Une

    misère psychologique et sociale en tout cas aussi grande que la misère

    matérielle, s’exclame-t-il, avant de poursuivre: "Les Etats-Unis, avec leur

    fantastique puissance, reconnaissent administrativement, donc officiellement, qu’ils sont 30 millions à vivre dans la misère".

    "La grandeur de la démocratie, c’est qu’elle écoute l’opinion publique.

    Mais c’est en même temps son péril. L’homme public, l’homme d’Etat, dit

    l’Abbé Pierre, sait qu’une décision, temporairement ingrate à prendre mais

    nécessaire pour le bien de tous, aboutira tout simplement à un mouvement de

    réaction de la part de ceux qui avaient placé sa confiance en lui. "Je me

    souviens, raconte à ce sujet l’Abbé Pierre, des propos tenus par un Premier

    ministre canadien à qui je rendais visite pour des questions de fondations

    de communautés au Canada. L’entretien terminé, me raccompagnant, il me lança sur le seuil de la porte: "Mon Père, je vous en supplie, n’arrêtez pas

    d’agir comme vous le faites. Parce que dans nos démocraties, il arrive

    qu’un homme d’Etat, amené à prendre une décision ou l’autre, ne peut le

    faire sachant la réaction inverse qu’elle provoquera en la proposant". La

    démocratie, confie l’Abbé Pierre, "ne peut pas vivre si elle n’a pas ses

    prophètes qui soient la voix des sans-voix et qui rendent intolérable au

    grand nombre la condition de ce petit nombre qui ne fera jamais une majorité électorale".

    Humaniser le monde

    Pour défendre la cause des pauvres, des déshérités, l’Abbé Pierre n’a

    pas hésité à prendre son bâton de pèlerin pour aller à la rencontre de

    l’homme politique. "J’ai très souvent employé l’expression suivante auprès

    d’hommes de pouvoir: ’Monsieur le président, même si vous êtes le plus

    honnête, le plus intelligent, le plus courageux des hommes politiques, à la

    place que vous occupez, il vous paraîtra toujours plus urgent de rénover ou

    d’embellir l’Opéra que de mettre de l’eau courante ou des cabinets dans les

    taudis... C’est pas que vous n’avez pas de coeur, c’est que votre fonction

    vous fait obligation d’aller périodiquement à l’Opéra pour des réunions diplomatiques. En revanche, jamais votre position ne vous fait un devoir

    d’aller là où des gens pleurent".

    Humaniser le monde... s’orienter vers une société condamnée au partage

    de l’emploi comme première richesse et au partage du temps libre sous peine

    de décadence de la société, est un autre sujet de préoccupation pour l’Abbé

    Pierre. "Ce n’est pas que les gens soient des monstres d’égoïsme. Ils sont

    aveugles. Nous vivons en fait une époque complètement nouvelle par l’universalité des moyens de communication et la possibilité et la contrainte de

    tout connaître". Cette société, dit-il, ne me fait peur que si on ne se mobilise pas. Et cela tous ensemble pour faire face aux défis, aux interpellations: on tombera tous malades psychiquement si on ne recrée pas des

    joies de vivre autres que celles de la feuille de paie".

    "Je recommencerait tout"

    L’Abbé Pierre recommencerait tout si c’était à refaire. "C’est faux de

    penser que j’ai réalisé quelque chose, que j’ai fait quelque chose. Il

    m’est arrivé de dire: c’est pas tellement ce que nous avons fait, mais

    c’est ce qui nous est arrivé, qui est important... On était seulement disponible. Ce qui m’a d’ailleurs donné la conviction que les seuls cas

    authentiques sont ceux qu’on décalque après coup sur les événements. Jamais

    les plans ne s’accomplissent tels qu’on les a conçus à l’avance".

    Pour l’heure, un film, intitulé "Hiver 54" est en cours. "Le metteur en

    scène pressenti a pris la décision de se concentrer exclusivment sur cette

    période". Après "Les Chevaliers d’Emmaüs", qui a raconté le "temps des catacombes", c’est-à-dire l’origine du mouvement, ce sera une sorte de chapitre II de l’histoire d’Emmaüs. "On prévoit, confie l’Abbé Pierre, si le

    film marche bien, une série pour la télévsion qui évoquera l’Amérique latine et l’Extrême Orient". (apic/pr)

    Encadré

    Portrait de l’Abbé Pierre

    Henri Grouès, alias l’Abbé Pierre, est né en 1912 à Lyon dans une famille de huit enfants. Il fait ses études au collège des jésuites à Lyon puis

    entre dans un noviciat de capucins à Grenoble ou il est ordonné prêtre en

    1938. Il exerce un ministère de prêtre diocésain à Grenoble, lorsqu’en 1939

    la mobilisation le voit appelé comme sous-officier. En 1940, il est aumônier dans un hôpital de montagne puis dans un foyer d’assistance publique.

    Pourchassé par les Allemands, il entre dans la résistance en 1942 pour être

    un curé de maquis et un journaliste de cahiers clandestins jusqu’en 1944,

    année où il assure plusieurs missions en Algérie, au Maroc, en Afrique occidentale et équatoriale, avant de se retrouver aumônier dans la marine,

    puis député de Nancy à l’Assemblée nationale, de 1945 à 1951. 1964 voit

    adopté le "manifeste universel du mouvement Emmaüs". En 1971, c’est la fondation de l’"Association Emmaüs international". (apic/pr)

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