APIC-INTERVIEW (090789)
Un travail pastoral pour le Père Amédée Nendaz
Lausanne/Fribourg, 7juillet(APIC/Pierre Rottet) "Il faut repenser l’ensemble du système pénitenciaire". Cette constatation n’émane pas d’un assistant social, d’un gardien de prison ou d’un sociologue, mais d’un aumônier de prison, le Père Amédée Nendaz. Pour lui, quelque chose doit changer, être repensé. Après 20 ans passés à Madagascar, ce missionnaire de 55
ans partage aujourd’hui son temps entre la Pastorale du monde du travail
romand dont il est l’un des responsables, et son travail d’aumônier de prison préventive, qui l’occupe les après-midi à la prison du Bois-Mermet, à
Lausanne. L’APIC a rencontré le Père Nendaz, sa journée terminée, après des
visites faites ce jour-là à huit prisonniers.
Comme pour beaucoup de missionnaires de retour en Suisse, son entrée
dans le ministère pastoral de son pays n’a pas été facile. Mais les six ans
passés dans une paroisse de son canton d’origine, le Valais, en qualité de
prêtre-assistant, furent l’occasion d’un bon recyclage. "J’ai eu la chance,
dès le début de mon ministère, et maintenant encore, d’accompagner une
poignée de militants de l’ACO, l’Action catholique ouvrière", et de partager avec eux les espoirs et les soucis des classes laborieuses en Suisse,
où les ouvriers et les employés sont de loin la plus importante partie de
notre population", déclare ce responsable de la Pastorale du monde du travail romand. Qui ajoute: "Je dois dire que dans le fatras des tâches pastorales souvent très lourdes qu’une paroisse de ville engendre, c’est le seul
espace où j’ai retrouvé mon engagement missionnaire initial".
Une grosse clef pour ouvrir et fermer la porte
C’est un peu en suivant la même logique que le Père Nendaz s’est proposé
pour être aumônier de prison. "En y entrant, il est facile de voir qu’il
n’y a pas beaucoup de haut rang parmi les détenus, mais que la majorité
sont des hommes et des femmes issus du monde ouvrier et populaire de Suisse
et d’ailleurs". Comment le Père Amédée Nendaz définit-il son travail? "Plus
j’avance, plus il me semble que le service pastoral auprès des prisonniers
est analogue à tout service missionnaire... Le ministère en prison est
simple et sobre de moyens: une grosse clef pour ouvrir et fermer chaque
cellule, où le détenu est seul, la plupart du temps; d’interminables heures
d’écoute, d’échange, de dialogue, de questionnement. Après un certain
temps, certains ouvrent la porte de leur coeur, pour refaire un projet de
vie, se tourner vers l’avenir, se remettre autrement devant la question de
Dieu, de l’Evangile, de la foi".
Aujourd’hui, par exemple, confie le Père Nendaz au sortir de sa visite,
"mes rencontres avec les prisonniers ont été relaxes. Certains jours, des
contacts relativement pacifiques permettent d’aller au-delà d’une simple
conversation de rencontre. Il est d’autres jours, cependant, où l’on ressort avec la tête un peu grosse... les gens visités sont dans un état perturbé ou violent. Alors les choses sont plus difficiles". Des déceptions,
parfois, au moment de ressortir de Bois-Mermet? Non, jamais, assure le Père
Nendaz. "Il faut dire, au moins au niveau de la préventive, que le simple
contact et la conversation ne posent pratiquement jamais de problème. Les
gens sont isolés, dans une situation de coupure avec leur entourage et le
reste du monde, qui font qu’ils sont contents de voir quelqu’un".
Savoir écouter
L’expérience, certes encore courte du Père Nendaz dans son travail d’aumônier de prison, se limite aux détenus en préventive, ce qui, selon lui,
rend les choses plus difficiles. Il faut savoir écouter. "Les prisonniers
sont sur le coup de l’arrestation, et ne connaissent pas ce qui va leur arriver durant l’enquête. Leur sort n’est pas fixé... Dans la majorité des
cas, il faut un temps pour que toutes leurs questions, leurs peurs et appréhensions, leur révolte par rapport à l’affaire en cours, puissent s’exprimer sur des aspects plus fondamentaux". Les préoccupations des détenus,
suivant qu’ils sont étrangers, Suisses, catholiques, protestants ou musulmans, ou encore sans religion, sont extrêmement variées: "les gens abordent
avec nous des questions d’ordre personnelle, liée à la croyance, à ce
qu’ils croient, aux rapports qu’ils ont avec la société. A leur philosophie
aussi, qu’ils adoptent pour assumer les choses... ils expriment tout cela
facilement quand on a le temps de rencontrer assez souvent les mêmes personnes", poursuit le Père Nendaz.
La fréquence des rencontres entre les détenus et l’aumônier est elle
également très variée: "le temps peut aller de 10 minutes à 3 heures. Parfois, il m’arrive de passer l’après-midi avec un prisonnier", relève le Père Nendaz". Chaque semaine au moins une fois, les "pensionnaires" de la
prison du Bois-Mermet sont visités, par l’aumônier protestant ou catholique. "Mais il va de soi que nous avons la possibilité de nous rendre auprès
des détenus à n’importe quel moment de la journée".
Des prisonniers qui refuseraient de parler à l’aumônier qu’il est, il en
existe guère. "C’est extrêmement rare, confirme le Père Nendaz: généralement, on est bien accueilli". Au début, raconte-t-il, "on craint beaucoup
des premiers contacts. On a peur, on se pose des questions, puis, très vite, on est happé par l’accueil toujours sympathique de ces hommes et de ces
femmes vulnérables, disponibles pour un nouveau départ. On est angoissé
souvent de ne pouvoir répondre à leur attente. Toutes leurs questions reviennent quelquefois dans la lecture biblique et la célébration bi-hebdomadaire que nous leur proposons. Avec le pasteur de l’Eglise réformée, qui
fait aussi ce travail, nous essayons de faire de cette aumônerie un service
aussi évangélique que possible".
Un travail pastoral avant tout
Le travail pastoral d’un aumônier de prison se double d’une approche sociale de la situation. "Naturellement, il y a tout un processus de contacts
humains. Nous n’entrons cependant pas dans des questions de prise en charge
des problèmes pratiques, comme le logement ou la situation financière, par
exemple. Il y a pour cela des assistants sociaux", commente le Père Nendaz
qui précise: "Notre registre se situe davantage au niveau de la personne
humaine, de son comportement, des questions qu’elle se pose et de l’attitude à adopter face à ce qui leur arrive. Et puis, bien entendu, au niveau de
tout ce qui gravite autour de la foi et de la croyance..."
Les réformes du système pénitenciaire? Une question de réflexion et de
courage, répond le Père Nendaz qui estime que les conditions actuelles dans
les prisons demeurent un grand problème. "Je vois cela un peu comme on jugeait les asiles d’aliénés au début de ce siècle. Il fut un temps ou les
gens atteints de maladie psychiatrique, on les enfermait tous dans un asile
de fous, sans prendre en considération les différences et les variantes,
qui faisaient que les gens n’étaient pas véritablement pris en charge d’une
façon adéquate à leurs problèmes. Nous sommes un peu dans une situation
analogue dans les prisons en ce sens que parmi les délinquants se trouvent
mélangés ceux qui n’ont moralement que peu à se reprocher, et des prévenus
impliqués dans des affaires graves voire très graves".
Récemment, raconte en guise d’anecdote le Père Nendaz, "un jeune homme
incarcéré pour une affaire de détournement de quelques fonds et de menaces,
visiblement peu initié à la délinquance, me confiait ses impressions de son
premier jour de détention, me narrait des histoires entendues. Le lendemain, il me demandait un entretien pour exprimer son effarement face à tout
ce qui l’avait frappé. Il souhaitait qu’on le mette dehors ou ailleurs pour
ne pas pourrir là-dedans. Il pensait sincèrement que j’allais pouvoir obtenir les autorisations nécessaires... pour qu’il sorte". (apic/pr)