APIC-Interview (070391)
Fribourg, 7mars(APIC) Celui que les médias surnomment familièrement
"l’enfant terrible de l’épiscopat français", Mgr Jacques Gaillot, évêque
d’Evreux, était mercredi soir l’invité de l’aumônerie de l’Université de
Fribourg pour y donner une conférence. Connu pour avoir relancé publiquement le débat sur le célibat des prêtres lors de l’Assemblée plénière des
évêques de France en 1988, pour s’être prononcé en faveur du préservatif
pour prévenir le sida et pour avoir accordé des interviews dans des revues
spécialisées et controversées, Mgr Gaillot était l’hôte de l’agence APIC à
laquelle il a accordé un entretien. L’auteur du livre "Lettre ouverte à
ceux qui prêchent la guerre et la font faire aux autres", exprime ses
espoirs, mais aussi ses convictions d’homme d’Eglise pour qui il n’y a pas
de terre interdite pour l’Evangile.
APIC: On vous nomme "l’enfant terrible de l’épiscopat français", au sein
duquel on compte 115 évêques... Combien parmi ceux-ci partagent votre sensibilité aux problèmes humains de justice, de paix et de solidarité?
Mgr Gaillot: Un certain nombre d’évêques interviennent dans leur diocèse
au sujet de situations humaines, économiques, mais souvent on ne le sait
pas. Je le remarque dans les bulletins diocésains sans pour autant qu’il y
ait d’échos à ces prises de position. Je crois qu’il y a un problème de
communication de la part des évêques qui, sur des points "chauds" de la société préfèrent s’en remettre à la Commission épiscopale en question. Ils
craignent parfois d’incommoder les instances désignées de l’épiscopat dans
la mesure où l’on se dit qu’un Conseil permanent et un Président existent.
Notre structure, je pense, gêne un peu la personnalité d’un évêque. Je suis
pour qu’on laisse la liberté aux évêques.
APIC: Ce n’est donc pas parce que les évêques ne s’expriment pas dans
votre sens que certains d’entre eux n’en sont pas moins proches de vous?
Mgr Gaillot: Oui, mais cela ne se sait pas.
APIC: Vous vous êtes notamment exprimé lors d’interviews accordées au
mensuel "Lui" et à l’hebdomadaire des milieux homosexuels "Gai Pied".
L’évêque d’Aix-en Provence et Arles, Mgr Bernard Panafieu, avait estimé
qu’il y avait d’autres canaux que les revues dites "spécialisées" pour faire passer le message évangélique...
Mgr Gaillot: Il n’y a pas de canaux privilégiés. Il faut aujourd’hui
s’exprimer dans les médias pour rejoindre les gens là où ils sont et porter
loin la Parole. On ne peut pas simplement s’exprimer dans des revues qu’on
met sur les prie-Dieu de nos églises si l’on entend atteindre des catégories de personnes, des publics auxquels nous n’avons pas accès. Avec le
temps, on s’aperçoit qu’il faut sortir, aller au-devant des autres. Lorsqu’on se trouve à la télévision, qui arrose tout le monde, on ne se demande
pas si cela va atteindre tel ou tel public. Il n’y a pas de terre interdite
pour l’Evangile.
APIC: Ce n’est pas tellement de ce que vous avez déclaré que certains
sont scandalisés, mais bien de ce que vous vous êtes exprimé dans ces revues... Est-ce que les gens qui les lisent sont indignes? Comment expliquez-vous cette réaction?
Mgr Gaillot: Je l’explique en ce sens qu’un homme d’Eglise, pense-t-on,
ne peut pas s’acoquiner avec une revue qui s’adresse à des homosexuels. Que
d’agir ainsi, c’est déchoir de sa dignité d’évêque. Je le répète, il faut
rejoindre les gens là où ils sont. Quand je vais dans une prison, je ne demande pas à l’homme que je vais voir s’il a tué, s’il a fait ceci ou cela.
Il y a des gens qui sont marginalisés, en difficulté... pourquoi ne pas les
rejoindre? Ma priorité, en ce sens, est de rejoindre des gens dont nous
sommes loin, car ils font partie des exclus. Je dis souvent que quand les
chrétiens prendront la parole, je ne dirai plus rien.
APIC: N’avez-vous jamais été agressé par rapport à vos prises de position, notamment dans les médias?
Mgr Gaillot: Verbalement. Souvent par lettre...
APIC: Des menaces?
Mgr Gaillot: Oui, quelquefois des menaces anonymes telles que "Gaillot,
on aura ta peau", "fais gaffe" ou "on te surveille". La police m’a parfois
conseillé de ne pas rentrer seul le soir. Cela dit, de nombreuses lettres
de soutien me parviennent de toute la France.
Reste que je ne m’estime pas contestataire, contrairement à ce qu’on dit
parfois de moi. Je crois qu’il y a des choix de l’Evangile qui font grincer
si on essaie d’être un petit peu fidèle. Un pasteur doit être branché avec
son peuple. C’est sa plus belle qualité. Certes, on n’est pas évêque tout
seul. Mais la solidarité avec les évêques doit garantir une liberté de parole, un libre débat au sein de la Conférence.
APIC: A propos de liberté de parole, on vous a interdit de minitel sur
le canal de "Chrétiens-Médias" en janvier 1989... Une forme de censure en
quelque sorte?
Oui. Une erreur tout à fait regrettable. Une bêtise. Interdire la parole
dans l’Eglise, et ce n’est pas parce qu’il s’agit de moi, va à l’encontre
de ce que nous voulons. Le soir même de cette interdiction, "Libération"
m’a proposé son minitel, ainsi que différents autres journaux.
APIC: Vous avez émis en mars 1989 le souhait d’être reçu par le pape. Ce
qui vous a été refusé. Comment avez-vous ressenti ce refus?
Mgr Gaillot: Mal! D’autant plus qu’on m’avait conseillé de solliciter
cette audience en faisant valoir qu’à Rome on n’aime pas les dossiers, mais
les rencontres personnelles. J’ai donc été étonné de cette fin de non-recevoir. Mais ce qui m’ennuie surtout, c’est que cela donne une image d’une
Eglise qui ne veut pas la rencontre, le dialogue. J’ai aussi regretté qu’on
ne m’ait pas donné les raisons de ce refus, qu’on ne m’ait pas dit pourquoi, qu’on ne m’ait même pas répondu.
APIC: Qu’est-ce qui vous tient le plus à coeur aujourd’hui?
Mgr Gaillot: Que l’Eglise qui m’est confiée à Evreux, que l’Eglise rencontre son temps, qu’elle ne passe pas à côté des événements, de ce qui se
passe dans le monde. Qu’elle soit vraiment en prise avec son temps. C’est
ce que je souhaite pour mon Eglise, et je crois que pour cela il est nécessaire de faire le choix prioritaire des pauvres, de manifester une solidarité avec les exclus, de les écouter, de les rencontrer. Et pas seulement
dans le sens de l’action sociale. Je crois que si un évêque n’est pas pour
cette minorité, il ne sera pas pour tout le monde. Lorsqu’on vit avec les
exclus, on n’exclut personne. C’est, je crois, l’exemple du Christ.
APIC: Dans le fond, qui est Mgr Gaillot? Quels sont ses loisirs? Est-ce
qu’il apprécie la gastronomie, par exemple, est-ce qu’il admire des gens,
et si oui, lesquels?
Mgr Gaillot: Quelqu’un qui aime bien la rencontre, qui aime bien la nature, marcher dans la forêt. Qui aime la vie. Vivre le moment présent,
s’émerveiller de ce que l’on voit et entend. J’apprécie la table à laquelle
je suis invité. Quant aux loisirs, je n’en ai malheureusement pas suffisamment. J’aime de temps en temps me tenir un peu à l’écart, aller me recueillir dans une abbaye proche d’Evreux. J’aime la solitude, mais ne suis
pas solitaire. Par mes multiples activités, ma vie est très intéressante en
ce sens que je suis souvent en rencontre. La variété des activités repose
et ma vie est pleine d’imprévus.
J’admire en particulier les gens courageux qui sont engagés et cohérents, ceux qui se mouillent pour les autres. J’admire par exemple Harlem
Désir, de SOS-Racisme et le Père Aristide, le nouveau président d’Haïti.
J’ai d’ailleurs eu l’occasion de les rencontrer.
Le Père Aristide est quelqu’un de courageux qui a pris des risques..., qui
n’a pas peur d’aller de l’avant pour un service de l’homme. Des gens comme
Mgr Romero, l’archevêque assassiné de San Salvador, ou le cardinal Arns,
archevêque de Sao Paulo, par exemple, sont tout aussi admirables.
J’en connais d’autres, dans mon diocèse... Des gens courageux, mais qui ne
sont pas connus, parmi lesquels figurent des syndicalistes souvent par trop
matraqués par d’autres.
La solidarité n’est pas facultative. Jésus a vécu ainsi, il a fait ce
choix. Et c’est finalement tout baptisé qui est concerné par cela. La
pratique fondamentale de l’Evangile c’est de ne pas se détourner de celui
qui est sa propre chair.
APIC: Et la théologie de la libération?
J’ai eu l’occasion de me rendre récemment en Haïti pour l’investiture du
président Aristide, qui est un tenant de la théologie de la libération.
C’est la première fois qu’un tenant de cette théologie est au pouvoir. Si
bien que la boussole n’est plus sur le Nicaragua mais sur Haïti. Les pauvres eux-mêmes doivent prendre la parole. Ce qui est important dans la
théologie de la libération, c’est que les pauvres eux-mêmes sont responsables et instruments de leur libération. Ils font partie d’une Eglise populaire, d’une Eglise dotée d’une très grande vitalité. (apic/pr)
Propos recueillis par Jacques Berset et Pierre Rottet.