APIC-Interview (041191)
Le socialisme n’est pas mort car le
"capitalisme est un désastre pour le tiers monde"
Managua, 4novembre(APIC/Sergio Ferrari) La défaite des sandinistes lors
des dernières élections au Nicaragua n’a pas entamé l’espoir d’Ernesto Cardenal, ministre de la culture sous Daniel Ortega, de voir un jour changer
l’Amérique latine en une société plus solidaire, plus égalitaire. Le moinepoète, engagé dans la révolution nicaraguayenne au même titre que son frère, Fernando Cardenal, le prêtre-ministre sous le régime sandiniste, s’est
confié à Managua au correspondant de l’agence APIC. Pour lui, en dépit de
l’effondrement du communisme en Europe de l’Est, le socialisme n’est pas
mort. Ce qui s’est passé à l’Est signifie l’échec du modèle stalinien mais
nullement l’échec du socialisme.
E. Cardenal: La presse capitaliste a proclamé haut et fort l’échec du
socialisme. Mais elle ne veut pas reconnaître celui du capitalisme, d’autant plus évident qu’il date de bien avant l’échec du socialisme. Seul le
10% de l’humanité a bénéficié du capitalisme. Mais pour le tiers monde,
pour les pays les plus pauvres, ce modèle a été un désastre. Pour cette
raison et parce qu’il est un régime inhumain et criminel, nous ne pouvons
l’accepter.
Que nous reste-t-il, sinon le socialisme. Mais pas n’importe lequel. Un
socialisme démocratique, humaniste et respectueux des droits de l’homme. Un
socialisme également avec les chrétiens, dans notre culture, et dans d’autres endroits avec la participation des autres religions. Je crois que
l’utopie du socialisme est plus nécessaire que jamais en raison de la
croissance de l’individualisme, de l’égoïsme et de la société de consommation.
Cela signifie aussi un socialisme empreint de mysticisme. C’est la raison pour laquelle je parle des religions. L’idée selon laquelle la création
d’une société fraternelle, égalitaire et solidaire - c’est-à-dire celle du
socialisme - a été en réalité un idéal pour les mystiques de tous les
temps. Cette société-là finira bien par arriver un jour, par la loi de
l’évolution.
APIC: Recréer le socialisme en l’épurant?
E. Cardenal: Il me semble que le Nicaragua peut servir d’exemple parce
que la révolution nicaraguayenne, en perdant le pouvoir, a démontré qu’elle
était une révolution démocratique en organisant des élections libres, justes et honnêtes. Une révolution qui a risqué son pouvoir obtenu certes par
les armes, mais restitué pacifiquement par les urnes... Une révolution qui
a permis à des partis politiques d’opposition (près de 20) de s’exprimer,
une révolution humaniste et respectueuse des droits de l’homme... Une révolution, enfin, avec des marxistes et des chrétiens. Tout cela doit servir
d’exemple pour l’Amérique latine, même si nous avons perdu les élections.
APIC: le signe que le sandinisme doit se remettre en question?
E. Cardenal: Nous devons continuer à nous rénover, même si je pense que
le sandinisme n’a pas commis de grandes erreurs au point de lui faire perdre les élections. Des erreurs ont été faites, mais il faut se rappeler que
seulement 8% des voix exprimées nous a séparés de la victoire. Ce qui indique bien que le sandinisme n’a pas été repoussé par la population, mais
qu’il a perdu en raison de l’ingérence militaire et économique des EtatsUnis. En dépit des erreurs du sandinisme, je crois que la révolution au Nicaragua vit et continue à vivre comme un espoir pour le continent.
APIC: l’avenir?
E. Cardenal: Je le regarde avec espoir, avec foi. Je ne me sens nullement désespéré. L’histoire nous enseigne qu’à n’importe quel moment et
quelque soit le lieu, apparaît un jour un Sandino ou un "Che" pour créer
les incidences décisives dans les révolutions et dans l’histoire. (apicsf/pr)