Consentement cookies

Ce site utilise des services tiers qui nécessitent votre consentement. En savoir plus

Aller au contenu
Advertisement
  • Flash Info

    Carême 2026 Découvrez les initiatives diocésaines
    Synode sur la synodalité Les conclusions du processus synodal attendues prochainement
    no_image

    APIC-INTERVIEW (021089)

    Gustavo Gutierrez, un des "pères" de la théologie de la Libération

    Lyon, 2octobre(APIC/Katherine Winiarek) Gustavo Gutierrez, un des "pères"

    de la théologie de la libération, était à Lyon la semaine dernière à l’occasion du "Colloque international sur la culture chrétienne devant les

    droits humains" à la Faculté catholique. Il a répondu aux questions de

    l’agence APIC sur la théologie de la libération, sur son travail auprès des

    pauvres en Amérique Latine, sur les problèmes qu’il a rencontrés face aux

    réserves du Vatican vis-à-vis de la théologie de la libération.

    APIC: Père Gutierrez, vous êtes l’un des "pères" de la théologie de la

    libération, qu’est-ce qui vous a amené à formuler cette théologie un jour ?

    Gustavo Gutierrez: Après mes études à Lyon et à Rome, je suis rentré

    comme prêtre au Pérou et j’ai commencé à travailler pastoralement. Je me

    suis alors beaucoup intéressé aux engagements des gens avec qui je travaillais et qui prenaient un engagement dans ce que l’on commençait à appeler

    en Amérique Latine le processus de libération... J’ai trouvé que c’était

    très riche, mais qu’il fallait en même temps réfléchir à partir de la foi

    chrétienne sur ce qu’il y avait d’intéressant mais aussi de difficile dans

    cet engagement...

    APIC: Pourquoi libération plutôt que salut?

    G.G.: Ca signifie la même chose... C’est parce que c’est un terme très

    employé dans notre continent, et il m’a semblée qu’il ne fallait pas laisser penser aux gens que la libération s’arrêtait à la libération politique,

    qui est certainement très importante... Mais finalement, pour un chrétien,

    la racine dernière de l’injustice sociale, c’est ce que nous appelons le

    péché, c’est-à-dire la rupture d’amitié avec Dieu et avec les autres!

    APIC: Est-ce que toutefois la théologie de la libération peut conduire à

    un modèle de société quasiment politique?

    G.G.: A un modèle? non pas du tout! Comme je l’écris dans mon premier

    livre "Théologie de la libération", on ne prétend pas justifer l’engagement que les chrétiens ont pris, on ne peut pas, à partir de la foi chrétienne, aller vers un modèle de société. Un modèle de société a besoin

    d’une analyse politique et sociale qui est en dehors du domaine de la théologie; ce que peut faire la théologie, c’est présenter les exigences à

    partir de la foi chrétienne, mais ces exigences peuvent être satisfaites

    dans différents modèles de sociétés...

    APIC: C’est une théologie qui est née sur le continent latino-américain,

    est-ce qu’elle est pour autant continentale?

    G.G.: Je n’aime pas beaucoup l’expression "théologie latino-américaine"

    parce que je me demande pourquoi, lorsque la théologie était faite seulement en Europe, elle s’appelait théologie, mais que lorsque des indiens se

    mettent à en faire, on l’appelle "théologie latino-américaine". C’est de la

    théologie, un point c’est tout! Mais si on veut dire de la libération

    qu’elle est une théologie qui a un contexte très précis, alors je suis

    d’accord... nous tâchons de répondre aux questions qui viennent du pauvre.

    La question que nous nous posons, c’est comment parler de Dieu à partir

    des souffrances et des espoirs des pauvres, et comment leur dire que Dieu

    les aime alors que leur vie quotidienne semble être la négation de l’amour

    de Dieu. La théologie de la libération essaie de répondre à cette question,

    une question plus vaste que la possibilité que nous avons d’y répondre!

    APIC: Justement, comment s’articule le travail intellectuel des théologiens et l’expérience des gens de la base?

    G.G.: Vous touchez-là un point central. Pour nous, la théologie est un

    acte second. Ce qui vient d’abord, c’est la vie chrétienne. Raison pour laquelle, chez nous, les vrais sujets de la théologie, ceux qui l’élaborent,

    ce sont les communautés de base. A l’intérieur d’elles, les théologiens ont

    un rôle.

    Une théologie est faite pour annoncer l’Evangile; la théologie n’est pas

    une métaphysique religieuse, c’est quelque chose que l’on fait à partir de

    la vie et pour aller vers la vie.

    APIC: Est-ce que pour vous la théologie de la libération est devenue le

    passage obligé de l’évangélisation en Amérique Latine?

    G:G.: ... Oui... J’hésitais un petit peu, parce que je pense qu’il peut

    sembler un peu intellectuel de dire qu’il faut passer par la théologie pour

    évangéliser... Mais pour moi, oui. Elle suscite, aujourd’hui, dans des cercles chrétiens d’Amérique Latine, un intérêt pour la théologie qu’on avait

    jamais vu. Ils éprouvent le besoin de réfléchir théologiquement sur leur

    pratique pastorale ou même politique en tant que chrétien. Dans ce sens là,

    je pense que la théologie est très importante pour annoncer l’Evangile aujourd’hui avec un langage approprié. On nous dit parfois que nous avons une

    conception trop utilitaire de la théologie et que celle-ci doit être ordonnée à l’évangélisation. Personnellement, je pense qu’elle doit être utile.

    On ne fait pas, nous, de la théologie pour publier des bouquins, mais pour

    aider l’Eglise à être le signe du royaume de Dieu.

    APIC: Vous avez eu un certain nombre de problèmes à une époque avec la

    Congrégation pour la doctrine de la foi...

    G.G.: En effet, on a eu ces dernières années un débat très aigu sur la

    théologie de la libération. Actuellement, ce débat avec la Congrégation

    pour la doctrine de la foi est terminé. Nous avons surtout des difficultés

    avec des milieux politiques. Il y a aux Etats-Unis ce que l’on appelle "le

    document de Santa Fe". Dans ce texte, il est dit que l’engagement pressant

    de l’Eglise latino américaine, et de la théologie de la libération, sont un

    danger pour la politique extérieure des Etats-Unis... Mais nous avons

    aussi pas mal de résistance de la part de gens importants dans notre continent. Cette résistance n’est pas difficile à comprendre: si vous parlez

    de la pauvreté et surtout des raisons de la pauvreté, vous avez des difficultés! Et nous en avons!

    L’une des raisons du débat sur la théologie de la libération, vient aussi du fait que la théologie est un langage et un langage en recherche. parfois, on ne nous comprend pas, et c’est nous qui devons alors reformuler

    notre pensée.

    APIC: Vu d’Europe, le débat qui entoure la théologie de la libération

    est souvent présenté comme un bras de fer entre "progressistes" qui seraient en Amérique Latine et "conservateurs" qui seraient à Rome. Comment

    le vivez-vous en Amérique? N’est-ce pas un peu caricatural que de ressentir

    le problème sous cet angle?

    G.G.: Un tout petit peu! Je pense que nous avons des conservateurs très

    agressifs en Amérique Latine. Alors... poser le débat comme une discussion

    entre une périphérie de l’Eglise et le centre, vraiment, c’est très schématique! Nos difficultés les plus grandes sont dans nos pays. En même temps,

    nous avons aussi un grand accueil pour cette théologie, y compris par pas

    mal d’évêques latino-américains. D’ailleurs, cette théologie a inspiré beaucoup de textes à Medellin et à Puebla. Mais il est aussi vrai qu’en même

    temps il y a eu à Rome des réserves, des critiques et des questions. On ne

    peut pas dire, tout simplement, que ce sont les autres qui ne comprennent

    pas, ni que ceux qui interrogent la théologie de la libération sont des

    conservateurs.

    Ces dernières années, avec quelques uns de mes amis, nous avons connu

    des moments très douloureux et pénibles, mais en même temps, je me suis

    beaucoup enrichi du débat et j’ai vécu cela comme une expérience spirituelle. Parfois en Europe, certains nous parlent très gentiment de nos souffrances comme théologiens de la libération. J’ai honte de parler de cela, à

    côté de la souffrance de mon peuple, c’est rien. Les pauvres de mon quartier, ils ne reçoivent jamais, eux, de lettre de solidarité, alors qu’ils

    n’ont rien à donner à leurs enfants! Alors, parler de souffrances pour

    nous, pour employer un mot un peu fort, c’est un peu du "vedettariat"!

    APIC: Ne peut-on pas considérer les observations de l’Eglise comme un

    service rendu à cette théologie?

    G.G.: Oh certainement! Personnellement, j’ai beaucoup appris même si, je

    le répète, il y a eu des moments douloureux. Le lecteur d’un texte a des

    droits que l’auteur ne peut pas refuser. C’est aussi notre droit de dire

    "vous n’avez pas compris" ou bien "je me suis mal exprimé". Je pense qu’aujourd’hui, grâce en partie à ces débats, on a une théologie de la libération plus mûre et plus avisée quant à des interprétations erronées à partir

    de notre point de vue. Mais il est certain que ce qui fait surtout mûrir

    cette réflexion, c’est la vie quotidienne et concrète des croyants de notre continent, et principalement des pauvres. Si aujourd’hui l’Evangile est

    bien plus significatif en Amérique Latine qu’il y a 20 ans, ce n’est pas

    seulement grâce à la théologie de la libération, qui a donné sa contribution, mais c’est surtout grâce à l’engagement de pas mal de chrétiens, et

    du témoignage de ceux qui ont donné leur vie. (apic/kw/pr)

    Centre catholique des médias Cath-Info

    Les droits de l'ensemble des contenus de ce site sont déposés à Cath-Info. Toute diffusion de texte, de son ou d'image sur quelque support que ce soit est payante. L'enregistrement dans d'autres bases de données est interdit.

    Actualités liées

    Articles les plus lus