Gustavo Gutierrez, un des "pères" de la théologie de la Libération
Lyon, 2octobre(APIC/Katherine Winiarek) Gustavo Gutierrez, un des "pères"
de la théologie de la libération, était à Lyon la semaine dernière à l’occasion du "Colloque international sur la culture chrétienne devant les
droits humains" à la Faculté catholique. Il a répondu aux questions de
l’agence APIC sur la théologie de la libération, sur son travail auprès des
pauvres en Amérique Latine, sur les problèmes qu’il a rencontrés face aux
réserves du Vatican vis-à-vis de la théologie de la libération.
APIC: Père Gutierrez, vous êtes l’un des "pères" de la théologie de la
libération, qu’est-ce qui vous a amené à formuler cette théologie un jour ?
Gustavo Gutierrez: Après mes études à Lyon et à Rome, je suis rentré
comme prêtre au Pérou et j’ai commencé à travailler pastoralement. Je me
suis alors beaucoup intéressé aux engagements des gens avec qui je travaillais et qui prenaient un engagement dans ce que l’on commençait à appeler
en Amérique Latine le processus de libération... J’ai trouvé que c’était
très riche, mais qu’il fallait en même temps réfléchir à partir de la foi
chrétienne sur ce qu’il y avait d’intéressant mais aussi de difficile dans
cet engagement...
APIC: Pourquoi libération plutôt que salut?
G.G.: Ca signifie la même chose... C’est parce que c’est un terme très
employé dans notre continent, et il m’a semblée qu’il ne fallait pas laisser penser aux gens que la libération s’arrêtait à la libération politique,
qui est certainement très importante... Mais finalement, pour un chrétien,
la racine dernière de l’injustice sociale, c’est ce que nous appelons le
péché, c’est-à-dire la rupture d’amitié avec Dieu et avec les autres!
APIC: Est-ce que toutefois la théologie de la libération peut conduire à
un modèle de société quasiment politique?
G.G.: A un modèle? non pas du tout! Comme je l’écris dans mon premier
livre "Théologie de la libération", on ne prétend pas justifer l’engagement que les chrétiens ont pris, on ne peut pas, à partir de la foi chrétienne, aller vers un modèle de société. Un modèle de société a besoin
d’une analyse politique et sociale qui est en dehors du domaine de la théologie; ce que peut faire la théologie, c’est présenter les exigences à
partir de la foi chrétienne, mais ces exigences peuvent être satisfaites
dans différents modèles de sociétés...
APIC: C’est une théologie qui est née sur le continent latino-américain,
est-ce qu’elle est pour autant continentale?
G.G.: Je n’aime pas beaucoup l’expression "théologie latino-américaine"
parce que je me demande pourquoi, lorsque la théologie était faite seulement en Europe, elle s’appelait théologie, mais que lorsque des indiens se
mettent à en faire, on l’appelle "théologie latino-américaine". C’est de la
théologie, un point c’est tout! Mais si on veut dire de la libération
qu’elle est une théologie qui a un contexte très précis, alors je suis
d’accord... nous tâchons de répondre aux questions qui viennent du pauvre.
La question que nous nous posons, c’est comment parler de Dieu à partir
des souffrances et des espoirs des pauvres, et comment leur dire que Dieu
les aime alors que leur vie quotidienne semble être la négation de l’amour
de Dieu. La théologie de la libération essaie de répondre à cette question,
une question plus vaste que la possibilité que nous avons d’y répondre!
APIC: Justement, comment s’articule le travail intellectuel des théologiens et l’expérience des gens de la base?
G.G.: Vous touchez-là un point central. Pour nous, la théologie est un
acte second. Ce qui vient d’abord, c’est la vie chrétienne. Raison pour laquelle, chez nous, les vrais sujets de la théologie, ceux qui l’élaborent,
ce sont les communautés de base. A l’intérieur d’elles, les théologiens ont
un rôle.
Une théologie est faite pour annoncer l’Evangile; la théologie n’est pas
une métaphysique religieuse, c’est quelque chose que l’on fait à partir de
la vie et pour aller vers la vie.
APIC: Est-ce que pour vous la théologie de la libération est devenue le
passage obligé de l’évangélisation en Amérique Latine?
G:G.: ... Oui... J’hésitais un petit peu, parce que je pense qu’il peut
sembler un peu intellectuel de dire qu’il faut passer par la théologie pour
évangéliser... Mais pour moi, oui. Elle suscite, aujourd’hui, dans des cercles chrétiens d’Amérique Latine, un intérêt pour la théologie qu’on avait
jamais vu. Ils éprouvent le besoin de réfléchir théologiquement sur leur
pratique pastorale ou même politique en tant que chrétien. Dans ce sens là,
je pense que la théologie est très importante pour annoncer l’Evangile aujourd’hui avec un langage approprié. On nous dit parfois que nous avons une
conception trop utilitaire de la théologie et que celle-ci doit être ordonnée à l’évangélisation. Personnellement, je pense qu’elle doit être utile.
On ne fait pas, nous, de la théologie pour publier des bouquins, mais pour
aider l’Eglise à être le signe du royaume de Dieu.
APIC: Vous avez eu un certain nombre de problèmes à une époque avec la
Congrégation pour la doctrine de la foi...
G.G.: En effet, on a eu ces dernières années un débat très aigu sur la
théologie de la libération. Actuellement, ce débat avec la Congrégation
pour la doctrine de la foi est terminé. Nous avons surtout des difficultés
avec des milieux politiques. Il y a aux Etats-Unis ce que l’on appelle "le
document de Santa Fe". Dans ce texte, il est dit que l’engagement pressant
de l’Eglise latino américaine, et de la théologie de la libération, sont un
danger pour la politique extérieure des Etats-Unis... Mais nous avons
aussi pas mal de résistance de la part de gens importants dans notre continent. Cette résistance n’est pas difficile à comprendre: si vous parlez
de la pauvreté et surtout des raisons de la pauvreté, vous avez des difficultés! Et nous en avons!
L’une des raisons du débat sur la théologie de la libération, vient aussi du fait que la théologie est un langage et un langage en recherche. parfois, on ne nous comprend pas, et c’est nous qui devons alors reformuler
notre pensée.
APIC: Vu d’Europe, le débat qui entoure la théologie de la libération
est souvent présenté comme un bras de fer entre "progressistes" qui seraient en Amérique Latine et "conservateurs" qui seraient à Rome. Comment
le vivez-vous en Amérique? N’est-ce pas un peu caricatural que de ressentir
le problème sous cet angle?
G.G.: Un tout petit peu! Je pense que nous avons des conservateurs très
agressifs en Amérique Latine. Alors... poser le débat comme une discussion
entre une périphérie de l’Eglise et le centre, vraiment, c’est très schématique! Nos difficultés les plus grandes sont dans nos pays. En même temps,
nous avons aussi un grand accueil pour cette théologie, y compris par pas
mal d’évêques latino-américains. D’ailleurs, cette théologie a inspiré beaucoup de textes à Medellin et à Puebla. Mais il est aussi vrai qu’en même
temps il y a eu à Rome des réserves, des critiques et des questions. On ne
peut pas dire, tout simplement, que ce sont les autres qui ne comprennent
pas, ni que ceux qui interrogent la théologie de la libération sont des
conservateurs.
Ces dernières années, avec quelques uns de mes amis, nous avons connu
des moments très douloureux et pénibles, mais en même temps, je me suis
beaucoup enrichi du débat et j’ai vécu cela comme une expérience spirituelle. Parfois en Europe, certains nous parlent très gentiment de nos souffrances comme théologiens de la libération. J’ai honte de parler de cela, à
côté de la souffrance de mon peuple, c’est rien. Les pauvres de mon quartier, ils ne reçoivent jamais, eux, de lettre de solidarité, alors qu’ils
n’ont rien à donner à leurs enfants! Alors, parler de souffrances pour
nous, pour employer un mot un peu fort, c’est un peu du "vedettariat"!
APIC: Ne peut-on pas considérer les observations de l’Eglise comme un
service rendu à cette théologie?
G.G.: Oh certainement! Personnellement, j’ai beaucoup appris même si, je
le répète, il y a eu des moments douloureux. Le lecteur d’un texte a des
droits que l’auteur ne peut pas refuser. C’est aussi notre droit de dire
"vous n’avez pas compris" ou bien "je me suis mal exprimé". Je pense qu’aujourd’hui, grâce en partie à ces débats, on a une théologie de la libération plus mûre et plus avisée quant à des interprétations erronées à partir
de notre point de vue. Mais il est certain que ce qui fait surtout mûrir
cette réflexion, c’est la vie quotidienne et concrète des croyants de notre continent, et principalement des pauvres. Si aujourd’hui l’Evangile est
bien plus significatif en Amérique Latine qu’il y a 20 ans, ce n’est pas
seulement grâce à la théologie de la libération, qui a donné sa contribution, mais c’est surtout grâce à l’engagement de pas mal de chrétiens, et
du témoignage de ceux qui ont donné leur vie. (apic/kw/pr)