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    apic/Haïti/Necker Dessables/Justice et Paix

    APIC - Interview

    Haïti:La communauté internationale ne tient pas ses promesses d’aide

    Le peuple est déçu, soutient Necker Dessables, de "Justice et Paix"

    Jacques Berset, agence APIC

    Port-au-Prince/Fribourg, 27 novembre(APIC) "La communauté internationale

    nous déçoit, elle ne tient pas ses promesses d’aide à l’égard d’Haïti".

    Necker Dessables, secrétaire exécutif de la Commission Nationale "Justice

    et Paix" en Haïti, ne cache pas son scepticisme face aux atermoiements des

    pays donateurs, alors que la tension monte dans le pays à trois semaines

    des élections présidentielles du 17 décembre.

    Responsable de l’organisation de défense des droits de l’homme la mieux

    structurée du pays, Necker Dessables préférerait ne pas s’attarder sur les

    divergences au sein de l’Eglise haïtienne, tant les défis actuels sont

    énormes. Interrogé par l’APIC, il admet cependant que "ce n’est pas un problème secondaire".

    En arrivant en Haïti, si l’on dit "droits de l’homme", les gens parlent

    d’abord de la Commission "Justice et Paix". Elle existe dans huit des neuf

    diocèses. A Cap-Haïtien, diocèse de Mgr François Gayot, président de la

    Conférence épiscopale, la Commission existante est pratiquement inactive.

    Dans le pays, "Justice et Paix" ne parle pas seulement de droits de l’homme, mais de plus en plus de droits humains, pour prendre en compte les

    droits économiques et sociaux collectifs devenus l’une des priorités.

    APIC:On a l’impression que peu de chose ont changé en Haïti depuis le retour il y a un an du président Aristide?

    N.D.:Les problèmes qui accablent un pays comme Haïti ne peuvent être résolus du jour au lendemain. Ce n’est qu’au fur et à mesure que l’on peut

    changer les structures de ce pays caractérisé par l’injustice et les disparités. Sur le plan global, il faut saluer la dissolution de l’armée par le

    président Aristide, décision qui doit encore être entérinée par le Parlement. Le réseau des sinistres "chefs de section" qui dépendaient de l’armée

    a été démantelé. Il faut mentionner aussi la mise sur pied de la Commission

    nationale de Vérité et de Justice. Et l’on commence à juger par-ci par-là

    des auteurs de la répression qui s’étaient fait remarquer par leur férocité

    et leur brutalité durant la période de la dictature.

    Certes, des "chefs de section" sont encore là, et même s’ils ne sont

    plus en fonction, ils jouissent toujours d’une certaine autorité dans leur

    environnement. Les armes n’ont pas encore été toutes récupérées. Des projets à haute intensité de main d’oeuvre ont tout de même été lancés par le

    gouvernement pour construire des infrastructures routières, scolaires, sanitaires. On procède à l’assainissement de quartiers populaires à Port-auPrince et aux Gonaïves.

    Des belles promesses restées lettre morte

    Mais en Haïti, la grande déception pour l’ensemble de la population est

    le manque d’engagement de la communauté internationale. Les belles promesses d’aide formulées il y a un an se font attendre. L’ambitieux programme

    ébauché depuis le retour du président Aristide est ainsi resté en grande

    partie lettre morte, faute de moyens. Pour 1995/96, le volume d’aide promis

    par la communauté internationale était d’environ un milliard de dollars,

    chiffre avancé lors de la Conférence du groupe consultatif sur Haïti en

    janvier dernier à Paris, à laquelle participaient le gouvernement haïtien

    et les grandes agences internationales, dont la Banque Mondiale, le FMI, la

    Banque interaméricaine de développement, etc.

    Ce programme avait donné beaucoup d’espoir aux Haïtiens, qui pensaient à

    une grande reconstruction du pays. L’aide arrive au compte-goutte, et elle

    est souvent assortie de conditions exorbitantes. De nombreux problèmes ont

    reçu un début de solution, mais ils continuent d’exister, parce que ce

    n’est pas du jour au lendemain que l’on peut effacer des générations d’injustice. Il faut tout reprendre à zéro, tout reconstruire, voire tout simplement construire: le système judiciaire, éducatif, sanitaire...

    Quelques révocations ont été prononcées au niveau de la justice; des séminaires de formation et de recyclage pour des juges de paix ont été mis

    sur pied. Une école de la magistrature a été ouverte, la police nationale a

    été formée et doit encore être rodée et déployée sur tout le territoire national, dont une bonne partie est totalement dépourvue d’infrastructures.

    APIC:Durant les années sanglantes de la dictature, l’attitude de la

    hiérarchie catholique a été pour le moins ambiguë. On a reproché le silence, voire la complaisance de certains évêques haïtiens; le Vatican a été

    durement critiqué pour avoir nommé en 1992 Mgr Lorenzo Baldisseri comme

    nonce apostolique à Port-au-Prince, alors que les militaires putschistes

    avaient été mis au ban de la communauté internationale...

    N.D.:Tant pour les vieux militants catholiques que nous sommes, que pour

    les autorités de l’Eglise locale et les autorités romaines, l’expérience

    passée, même si elle fut amère, doit être aussi une source d’enseignement.

    Certes, le fait que l’on ait nommé un représentant diplomatique en Haïti

    alors que tous les autres Etats refusaient de reconnaître le régime "de

    facto" a été pour nous une grande déception, une source d’amertume pour

    notre mère l’Eglise, dont nous faisons partie. Mais ce fut aussi une grande

    leçon:on s’est rendu compte que les autorités de l’Eglise pouvaient elles

    aussi se tromper... et avoir peut-être des intérêts particuliers à défendre.

    Aujourd’hui, avec l’arrivée de Mgr Christophe Pierre comme nouveau nonce

    en Haïti, nous espérons qu’une ouverture va se dessiner. De toute façon,

    l’espérance est la plus grande richesse du peuple haïtien. Du côté de la

    Conférence épiscopale haïtienne, il y a actuellement peu d’interventions

    publiques. Ce qui occupe actuellement la Conférence des évêques est principalement la construction de la nouvelle Université catholique, Notre-Dame

    d’Haïti. Pour sortir l’Eglise haïtienne de sa torpeur, il serait nécessaire

    d’organiser une démarche synodale, qui serait pour elle une nouvelle "bouffée d’oxygène".

    Le premier "ballon d’oxygène" a été la visite en mars dernier du cardinal Roger Etchegaray, président du Conseil pontifical "Justice et Paix".

    Cela a été pour le peuple de Dieu en Haïti un réconfort extraordinaire,

    comme l’avait été en 1993 la visite de représentants des Commissions épiscopales "Justice et Paix" de huit pays européens. C’est à nous maintenant

    de gérer les retombées de la visite du cardinal Etchegaray.

    APIC:Quels sont vos rapports actuellement avec la Conférence épiscopale

    d’Haïti?

    N.D.:C’est la Conférence épiscopale qui a fondé la Commission "Justice et

    Paix". Notre président est en principe un évêque. Actuellement, il s’agit

    de Mgr Hubert Constant, évêque de Fort-Liberté, qui a succédé à ce poste à

    Mgr Willy Romélus, qui était président lors du coup d’Etat de Raoul Cédras.

    La Commission suit son chemin en respectant les principes de l’Evangile et

    de l’enseignement social de l’Eglise. Même si mon bureau se trouve au secrétariat de la Conférence épiscopale, je ne suis pas 24 heures sur 24 en

    contact avec les évêques.

    Les évêques, pour la plupart il est vrai, ont été assez absents ces dernières années des combats du peuple haïtien. Mais il ne faut pas oublier

    que la Conférence épiscopale fut très présente en 1985/86, avec la Campagne

    Alpha et Radio Soleil. Le mouvement qui a amené la chute de Duvalier était

    mené par des organisations au sein de l’Eglise. A ce moment-là, on peut dire que les évêques étaient partie prenante. Par la suite, ils se sont mis

    en retrait.

    Malgré cette attitude, la Commission "Justice et Paix" a poursuivi son

    travail sur la même ligne. Quant aux questions de réconciliation au sein de

    la société haïtienne, posées notamment dans le cadre de la Commission de

    Vérité et de Justice, notre Commission est d’avis qu’au plan socio-politique, il est difficilement concevable de parler de réconciliation sans justice et sans vérité. Réconciliation d’accord, mais justice d’abord! Il

    faut que les gens se sentent reconnus dans ce qu’ils ont souffert. Que ceux

    qui ont commis des actes répréhensibles devant la loi et la morale sachent

    qu’ils ont fauté. Ils ne doivent pas être prêts à recommencer. Il faut à

    tout prix éviter que l’on s’imagine que l’impunité est la plus grande des

    valeurs morales. Notre Commission s’occupe de ces questions, au nom de

    l’Eglise. (apic/be)

    Encadré

    Militant infatigable, père de trois enfants et grand-père de trois petitsenfants, Necker Dessables luttait déjà dans les années cinquante. Dans le

    cadre des mouvements de jeunesse, précurseurs des mouvements populaires qui

    précipitèrent la chute de la dictature Duvalier. Ancien élève des salésiens, il fit ses premières armes dans la JOC, puis dans le Mouvement ouvrier. "Je suis un laïc engagé, tout simplement", commente ce chrétien à la

    soixantaine déjà entamée.

    Chargé du Secrétariat de la Commission Nationale "Justice et Paix" à

    Port-au-Prince depuis 1988, il a notamment vécu à ce poste, en contact direct avec les victimes, la terrible période du coup d’Etat qui a renversé

    le président Aristide et qui a fait plusieurs milliers de victimes. La Commission "Justice et Paix" a, tout au long de cette période, offert un soutien matériel et juridique aux personnes persécutées qui, par dizaines de

    milliers, avaient dû entrer dans la clandestinité ou prendre le maquis. Aujourd’hui, avec ses centaines de collaborateurs, elle accompagne toujours

    les gens dans leur lutte pour la justice, la démocratie et le développement. Outre l’aide matérielle multiforme, elle offre aussi des programmes

    d’accompagnement légal pour permettre à la population, surtout aux couches

    les plus pauvres, de se défendre devant les tribunaux. (apic/be)

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