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    apic/Glemp/Interview/Marly

    APIC - Interview

    Pologne: l’Eglise à la croisée des chemins

    Visite à Fribourg du cardinal Glemp, primat de Pologne

    Jacques Berset, Agence APIC

    Marly/Fribourg, 30mai(APIC) Dans le cadre de sa visite pastorale aux

    communautés polonaises en Suisse, le cardinal Jozef Glemp, primat de Pologne, était dimanche après-midi à Marly où il a confirmé un groupe de jeunes

    gens à la Chapelle de la Mission polonaise, et lundi à l’Université de Fribourg, où il a donné une conférence sur les récents rapports Eglise-Etat en

    Pologne.

    Dans l’interview qu’il a accordée à cette occasion à l’Agence APIC, le

    primat de Pologne, qui fut le collaborateur du cardinal Stefan Wyszynski,

    célèbre opposant au régime communiste, affirme qu’il n’y a pas de danger de

    retour en arrière en Pologne, malgré le beau score des néo-communistes aux

    dernières élections. Si la démocratie est désormais assurée, les conceptions philosophiques - notamment athées - des néo-communistes constituent

    toujours un obstacle pour une Eglise polonaise qui cherche sa voie dans une

    société désormais pluraliste.

    APIC:Eminence, d’après certains sondages, la cote de popularité de l’Eglise polonaise a beaucoup baissé depuis l’époque du Syndicat "Solidarité".

    MgrGlemp:La popularité n’a en fait pas baissé autant que le disent les

    commentaires. Certes, la diminution existe, mais c’est une chose tout à

    fait naturelle: l’Eglise était presque l’unique lieu où se trouvait la liberté durant la période du totalitarisme. Maintenant, la liberté est partout et touche toutes les institutions. Ainsi, son rôle d’unique institution garante de la liberté est désormais terminé.

    APIC:Quels sont les défis que doit affronter l’Eglise polonaise maintenant, après l’effondrement du Mur de Berlin et le retour de la liberté?

    MgrGlemp:Nous avons combattu pour la liberté, et nous sommes toujours

    pour la pleine liberté, mais bien comprise. Une liberté qui ne peut pas détruire le droit des autres. La liberté est toujours un don de Dieu, mais il

    faut savoir en faire bon usage. La démocratie et la liberté sont nécessaires à la vie sociale, mais la liberté doit toujours être réalisée dans la

    vérité. Autrement, on peut causer beaucoup de dommages.

    APIC:La position de l’Eglise polonaise n’était-elle pas finalement plus

    facile dans une société totalitaire que dans une société pluraliste?

    MgrGlemp:Je dis non, avec une conviction très profonde. Nous avons vécu

    de nombreuses années très difficiles. Il est vrai que l’Eglise était d’un

    certain point de vue uneinstitution indépendante, mais la pression administrative du régime athée était quelquefois insupportable.

    Nous n’avions pas de presse, pas d’imprimerie, tout était contrôlé. Le

    régime tentait toujours d’avoir un contrôle sur les séminaires, d’intervenir dans la nomination des évêques, des curés de paroisse. C’était un combat permanent pour se soustraire à l’influence de l’Etat dans les affaires

    internes de l’Eglise. Nous avions une liberté, mais c’était une liberté

    surveillée.

    La situation est devenue plus facile dans les années 80-81; la révolution avait déjà commencé avec "Solidarnosc". Les gens se sentaient plus

    courageux et s’exprimaient lors de nombreuses manifestations contre le régime. On était déjà sur la voie de la victoire, mais la lutte avec l’ancien

    régime a duré jusqu’en 1989. Pourtant tout n’est pas fini, car les communistes, s’ils n’ont plus la forme d’avant, existent toujours sur le plan

    des tendances. Il y a toujours une vision de l’homme qui se situe dans une

    perspective totalitaire, des partis politiques de type néo-communistes, même s’ils ne se déclarent pas comme tels.

    APIC:"Solidarnosc" représentait à l’époque une immense majorité du peuple

    polonais et le régime avait alors une base sociale restreinte. Paradoxalement, les communistes ont progressé par la voie électorale...

    MgrGlemp:Ce n’est pas facile à expliquer. "Solidarnosc" n’était pas un

    monolithe, et ce mouvement était ouvert à différents courants philosophiques. Quand les vieux communistes ont été vaincus, "Solidarnosc" a perdu

    l’objet de son combat. Les communistes se sont de leur côté renouvelés,

    mais de façon philosophique, ils sont toujours contre la foi, contre la

    présence de l’Eglise en tant qu’institution publique.

    Malgré le succès électoral des forces néo-communistes, il n’y a pas de

    retour en arrière. Pour la démocratie, la victoire est assurée, mais ces

    forces font toujours obstacle. Pour nous ecclésiastiques, il s’agit de

    maintenir une éthique qui s’appuie sur les principes chrétiens permanents.

    Ces principes de vie chrétienne sont, selon nous, toujours universels.

    APIC:On nous a longtemps présenté la Pologne comme un modèle pour l’Occident déchristianisé, mais on voit que les tendances occidentales pénètrent

    très vite dans le pays; le débat sur l’avortement montre que la société polonaise est beaucoup moins homogène que l’on pensait...

    MgrGlemp:Je n’ai jamais pensé que la chrétienté polonaise soit un modèle.

    Mais vraiment, les Polonais sont très pieux et très dévôts. D’autre part,

    on mythifie la problématique de l’avortement en Pologne en affirmant que

    c’est un phénomène très répandu. Ce n’est pas vrai, et nous pouvons constater maintenant avec les statistiques plus sûres dont nous disposons, que le

    nombre d’avortements n’est pas si grand et que la tendance est à la diminution. Cela vient du fait que la loi actuelle est plus restrictive et met

    des limites à l’avortement libre.

    D’autre part, après la grande discussion publique sur ce sujet - qui a

    duré presque trois ans - les gens sont devenus plus conscients et ont davantage de respect pour la vie à naître. Ce débat a créé une prise de conscience, parce que tous les arguments des uns et des autres ont été publiés.

    Quant au "tourisme abortif" mentionné par les médias - vers l’ancienne

    Tchécoslovaquie ou vers Kaliningrad en Russie -, c’est largement exagéré,

    même si cela existe.

    APIC:La société polonaise semble adopter très rapidement le "modèle américain", avec des conséquences sociales parfois difficiles pour les gens. Que

    fait l’Eglise face au "libéralisme sauvage" ?

    MgrGlemp:Nous n’avons pas un programme qui soit une réponse au plan politique ou social. Nous voulons toujours répondre à ces problèmes à la façon

    de l’Eglise. Avec notre catéchisme, notre pastorale des familles, notre

    synode, nos mouvements religieux de plus en plus nombreux, nous voulons que

    la vie chrétienne soit plus approfondie. Nous ne voulons pas former une

    force politique maintenant. Dans le futur, nous pensons mettre sur pied en

    Pologne une Action catholique qui rassemble tous les laïcs catholiques et

    les institutions, de façon à avoir davantage de poids dans la vie publique.

    Il s’agit de créer des élites catholiques, à travers notre Université

    catholique de Lublin, les Académies de théologie de Cracovie et de Varsovie, et les trois Facultés de théologie à Poznan, à Wroclaw et à Varsovie.

    Chaque diocèse a aussi ses cours de théologie pour laïcs. Nous voulons

    créer une organisation catholique qui soit plus stable.

    APIC:Pensez-vous créer un parti démocrate-chrétien polonais?

    MgrGlemp:Non, pas maintenant. Peut-être pourra-t-on créer un parti démocrate-chrétien après. D’abord il faut instruire l’homme et nous commençons

    doucement à partir de la jeunesse. Quant au "libéralisme sauvage", ce n’est

    pas d’abord l’Eglise qui le combat; il rencontre des obstacles naturels

    dans la société, qui se défend des injustices qui peuvent naître, à travers

    des actions caritatives, des manifestations.

    Il faut noter que le libéralisme extrême s’est bien lié avec les communistes qui ont abandonné les méthodes centralisatrices mais n’ont pas laissé leurs conceptions matérialistes. C’est un phénomène paradoxal de voir

    que les communistes sont devenus rapidement libéraux surtout au plan économique, pour faire des affaires!.

    APIC:Pour conclure, Eminence, où en est la question du carmel d’Auschwitz?

    MgrGlemp:Ce problème est totalement résolu. Les relations judéo-chrétiennes se sont détendues. L’an prochain, à l’occasion du 50e anniversaire de

    la libération d’Auschwitz, nous ferons peut-être ensemble quelques manifestations et célébrations religieuses. Nous n’avons pas encore entrepris de

    démarches dans ce sens, mais nous avons des relations de dialogue avec les

    juifs. Nos théologiens les rencontrent assez fréquemment. A l’Académie de

    théologie de Varsovie, on doit en être à la cinquième conférence. Notre

    théologien spécialisé en la matière, le Père Waldemar Chrostowski, va tous

    les six mois aux Etats-Unis où il donne des conférences dans des centres

    juifs. Des rabbins sont venus donner des cours dans trois séminaires diocésains. La situation s’est beaucoup améliorée. Toute cette campagne accusant

    les Polonais d’antisémitisme a été manipulée et orchestrée. (apic/be)

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