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    apic/Frei Betto/Théologie de la libération/Pas morte

    APIC - Interview

    Plaidoyer pour une vie plus humaine

    Rencontre avec le théologien brésilien Frei Betto, dominicain "militant"

    La théologie de la libération latino-américaine n’est pas morte

    Jacques Berset, Agence APIC

    Fribourg/Sao Paulo, 5octobre(APIC) La théologie de la libération latinoaméricaine n’est pas morte, elle s’affine et prend toujours davantage en

    compte la complexité de la réalité socio-culturelle et économique d’un continent en pleine mutation. Parmi ces "nouveaux théologiens" qui cherchent

    une porte de sortie au "néolibéralisme" triomphant qui signifie pauvreté et

    misère pour la majorité de la population du tiers monde, Carlos Alberto Libanio Christo, plus connu sous le nom de Frei Betto.

    Ces jours-ci, le célèbre théologien de la libération brésilien a laissé

    sa communauté dominicaine et son modeste bureau au numéro 420 de la Rua

    Atibaia, dans un quartier résidentiel de Sao Paulo, pour parcourir la Suisse à la recherche de soutiens financiers pour la revue politico-culturelle

    latino-américaine "America Libre", dont il est le directeur.

    A son 8e numéro, l’imposante revue, à laquelle contribuent des personnalités de tout le continent (comme l’ancien prêtre-ministre nicaraguayen

    Fernando Cardenal, le musicien Chico Buarque et l’éducateur populaire Paulo

    Freire, du Brésil) doit faire face à des coûts de distribution exorbitants.

    Destinée à des "formateurs d’opinion" (journalistes, leaders syndicaux, dirigeants politiques...) du nord au sud du continent, "America Libre" a dû

    fortement diminuer son tirage, passant de 5’000 à 1’000 exemplaires.

    Depuis 30 ans membre l’Ordre des dominicains, Frei Betto entretient de

    bons rapports avec son ordre: il vient de représenter les dominicains brésiliens au Chapitre général des définiteurs de l’Ordre des Frères Prêcheurs

    tenu en août dernier à Calerueja, près de Burgos, en Espagne. A 51 ans, celui qui a voulu rester "frère" se définit toujours comme un "militant".

    APIC:Frei Betto, quel est le message que vous apportez à l’Europe?

    FreiBetto:Je n’ai pas la prétention d’apporter un message; je viens seulement partager des réflexions développées à partir de mon dernier livre,

    qui est sorti en août au Brésil, "L’oeuvre de l’artiste, une vision holistique (globale, ndr.) de l’univers".

    Je réfléchis dans ce livre, qui parle beaucoup de la science, à la crise

    de la modernité et à la recherche de nouveaux paradigmes, en me référant à

    la physique quantique et aux grandes traditions religieuses. Je me demande

    comment face, aux réalités nouvelles, on peut sauver l’utopie. Il s’agit

    d’une utopie humaniste, peut-il en être autrement pour un chrétien?

    S’agit-il d’une utopie socialiste? Pas nécessairement, parce que pour moi,

    le problème n’est pas d’abord le socialisme, mais une humanité de justice.

    Les "ismes" m’importent peu. Pourvu que nous cherchions une société qui

    dépasse la compétition à tout prix, l’idolâtrie du marché, une société qui

    crée des espaces de justice, de participation, de communion. Certes, je

    lutte toujours pour le socialisme, mais pas à l’intérieur des modèles existants. Le mot-clé du néolibéralisme triomphant est aujourd’hui "privatisation". Cela ne concerne pas seulement les entreprises, mais touche les valeurs les plus profondes. C’est l’expression d’un vaste mouvement culturel

    et philosophique: on privatise les valeurs, la solidarité se réduit.

    A la limite, les gens ne vivent plus dans la réalité, ils vivent "virtuellement." A travers l’ordinateur et les réseaux télématiques mondiaux, une

    personne peut avoir un ami "virtuel" à Tokyo sans connaître par ailleurs

    son propre voisin... Il faut reconstruire la communauté.

    APIC:Vous plaidez pour un "socialisme" de type plus subjectif?

    FreiBetto:Pas du tout: on ne peut se permettre de luxe du subjectivisme

    quand on vit dans un pays comme le Brésil dans lequel huit millions d’enfants vivent dans la rue. Je lutte pour des réformes de structures, comme

    la réforme agraire, ou une meilleure distribution des revenus. Imaginez que

    le Brésil est le pays le plus inégalitaire en matière de répartition des

    richesses: sur un PIB de 472 milliards de dollars, 10% des Brésiliens contrôlent 57% des revenus, 1% accaparent le 17%, tandis que la grande majorité a faim.

    Et pourtant, après les Etats-Unis, c’est le Brésil qui est le deuxième

    marché du monde pour les avions d’affaires. On y fait même la propagande à

    la télévision pour "Learjet Suisse". Chez nous, les riches sont en moyenne

    beaucoup plus riches qu’en Europe. Cette classe tient dans ses mains suffisamment de moyens - notamment répressifs, mais aussi politiques et médiatiques - pour contenir ce potentiel explosif.

    Le narcotrafic domine pratiquement la politique à Rio de Janeiro. Des

    millions d’enfants mineurs sont sur le marché du travail. Les analphabètes

    se comptent par dizaines de millions. Chaque année, plus de 400 enfants des

    rues sont assassinés...souvent par des policiers mal payés qui, après le

    travail, arrondissent ainsi leurs fins de mois. Ils "débarrassent" les commerçants des enfants qui volent ou gênent les clients. Face à tant d’injustice, le chrétien doit lutter "pour que tous aient la vie en abondance".

    S’il y a eu de l’espoir au début avec le nouveau président Luis Henrique

    Cardoso, élu en octobre 1994, c’est aujourd’hui la grande désillusion. Il

    avait fait campagne sur la question sociale, mais il n’a pas fait un geste

    dans ce sens. Au contraire, il a nommé ministre de l’agriculture un banquier, Andrade Viera, du Banco Bamerindus. C’est comme si l’on confiait à

    une souris la garde de son fromage!

    APIC:Vous voulez être tout le contraire d’un intellectuel désincarné...

    FreiBetto:Comme j’ai de la facilité pour écrire et que j’aime écrire,

    j’aimerais partager les idées qui me tiennent à coeur. J’ai le bonheur de

    ne pas être un intellectuel de bibliothèque connaissant peut-être beaucoup

    de choses mais ne faisant rien pour changer la réalité. Toute ma vie, réflexion et action ont été liées: je suis un militant, sur le terrain, avec

    les mouvements populaires et par le biais de la littérature. Tout mon savoir vient du monde populaire, source d’inspiration et sujet d’expression.

    C’est une expérience de vie qui vient de loin: à 15 ans, j’étais déjà

    vice-président de l’organisation étudiante de ma ville, Belo Horizonte.

    Puis, de 17 à 20 ans, je suis devenu président national de la JEC, la Jeunesse étudiante catholique, pour tout le Brésil. A l’Université de Sao Paulo, j’ai participé à la lutte contre la dictature militaire brésilienne, en

    donnant un appui logistique à des militants - notamment à ceux de la guérilla urbaine de Carlos Marighela - pour qu’ils puissent se réfugier en

    Uruguay. Arrêté, j’ai été emprisonné de 1969 à 1973.

    L’année suivante, je suis parti comme dominicain vivre cinq ans dans une

    favela de Vitoria, dans l’Etat d’Espirito Santo, organisant des communautés

    ecclésiales de base (CEB). En 1979, je suis retourné à Sao Paulo, comme

    conseiller de la pastorale ouvrière dans la zone de Sao Bernardo do Campo,

    dans l’ABC, la célèbre banlieue ouvrière de Sao Paulo, la zone certainement

    la plus industrialisée de toute l’Amérique latine. C’est là qu’est né le

    PT, le parti des travailleurs de "Lula", le syndicat CUT...

    Etre cohérent avec sa propre foi

    J’ai été impliqué dans toute cette effervescence syndicale et politique,

    mais pour des raisons pastorales, je n’ai été militant d’aucun parti, même

    si je me déclare ouvertement en faveur du PT. J’ai participé à la formation

    de nombreux leaders syndicaux qui sont devenus aujourd’hui dirigeants du

    PT. J’ai toujours travaillé dans l’éducation populaire, en particulier avec

    Paulo Freire, avec lequel nous avons rédigé un livre en commun. Je suis

    devenu "socialiste" pour être cohérent avec ma propre foi.

    APIC:Il semble pourtant aujourd’hui que l’Eglise catholique soit devenue

    plus frileuse, plus conservatrice, sur la défensive face aux sectes...

    FreiBetto:Malgré la profonde préoccupation de nombreux évêques brésiliens

    face à la croissance des Eglises néopentecôtistes et des sectes, je comprends cette expansion comme une pédagogie du Saint-Esprit pour pousser

    l’Eglise catholique romaine à modifier ses structures et ses méthodes. Avec

    la politique de nominations épiscopales du Vatican, on note partout en Amérique latine une augmentation du camp des évêques conservateurs. C’est vrai

    aussi au Brésil: mon confrère dominicain, le cardinal Lucas Moreira Neves,

    archevêque Sao Salvador de Bahia, - après trois scrutins - a été élu par

    une petite majorité président de la CNBB, la Conférence mationale des évêques du Brésil.

    Hégémonie des progressistes à la direction de la CNBB

    Mais la Commission épiscopale de pastorale, qui a un rôle décisif, est

    composé de neuf évêques, dont huit sont progressistes. Durant 30 ans, il y

    a eu une hégémonie des progressistes à la direction de la CNBB. Aujourd’hui, les évêques font face à de fortes tensions internes, suite aux

    pressions du Vatican pour "dépolitiser" les Eglises d’Amérique latine, surtout l’Eglise brésilienne. Cependant, des mouvements sont restés très actifs comme la Commission pastorale de la terre (CPT), liée à la CNBB.

    Le Mouvement des travailleurs sans terre, très combatif, est également

    bien organisé. Il bénéficie du soutien d’amples secteurs de l’Eglise. La

    réforme agraire se poursuit donc de facto par l’occupation de terres, que

    de nombreux évêques soutiennent publiquement, allant même jusqu’à célébrer

    des messes sur place, avec les occupants. Etant donné que le pape Jean Paul

    II a dit au président Sarney dans les années 80 qu’il n’y aura pas de démocratie au Brésil sans réforme agraire, les évêques n’ont manifesté aucune

    restriction contre les occupations de terres.

    Seuls quelques évêques conservateurs ont déclaré ne pouvoir accepter ces

    occupations de terres. Mais sur les quelque 350 évêques catholiques du Brésil, dix seulement militent activement en essayant même de justifier le capitalisme à partir de la doctrine sociale de l’Eglise. Une des figures du

    courant conservateur - qui regroupe une cinquantaine d’évêques - est le

    cardinal Eugenio de Araujo Sales, archevêque de Rio de Janeiro. Face à la

    centaine de progressistes, on en trouve deux cents autres que l’on peut

    qualifier de modérés. Mais dans les situations difficiles, ces derniers ont

    tendance à se rapprocher des progressistes. On constate quand même que sous

    la pression du Vatican, le rapport de forces se modifie un peu et que de

    nombreux progressistes ont rejoint le camp des "modérés". (apic/be)

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