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    apic/Espagne/Eglise catalane/Manuel Valls i Serra

    APIC - Interview

    Rencontre avec l’abbé Manuel Valls i Serra, (250495)

    directeur de l’hebdomadaire Catalunya Cristiana

    Face à la modernité, l’Eglise d’Espagne manque de vision du futur

    Jacques Berset, Agence APIC

    Barcelone, 25avril(APIC) Face à la modernité et au pluralisme qui ont radicalement transformé - pour le meilleur et pour le pire!- une société

    espagnole longtemps "figée" sous le régime dictatorial du généralissime

    Franco, l’Eglise catholique d’Espagne cherche ses marques. "Elle manque encore souvent de courage, de lucidité et d’une vision du futur", déplore

    l’abbé Manuel Valls i Serra, directeur de l’hebdomadaire catholique "Catalunya Cristiana" à Barcelone.

    Au début de cette année, dans un nouveau document critique à l’égard des

    développements sociaux en Espagne, les membres du Comité permanent de la

    Conférence épiscopale espagnole déploraient le "climat de frustration, de

    soupçon et de désespoir qui règne aujourd’hui dans le pays". Les prélats

    espagnols, citant la corruption envahissante, disaient leur crainte que

    cette frustration ne conduise à la méfiance des citoyens à l’égard des institutions démocratiques. Dans leur cri d’alarme, les évêques espagnols lançaient un appel à tous les citoyens afin de "récupérer les valeurs morales".

    APIC:L’Eglise d’Espagne semble aujourd’hui sur la défensive...

    ManuelValls:L’Eglise en Espagne a en quelque sorte peur que si elle montre une présence plus visible et plus ferme dans la société, on va confondre cette attitude avec la restauration d’une situation de pouvoir dont elle jouissait auparavant. Pourtant, aujourd’hui, l’Eglise n’a plus du tout

    de pouvoir. Je pense que dans cette situation, l’Eglise manque de courage,

    de lucidité et de vision du futur dans le cadre d’une société démocratique.

    Le pape actuel, s’adressant par exemple aux catholiques italiens, leur a

    demandé d’être une force qui donne des impulsions au niveau social, culturel, qui soit porteuse d’une vision humanisante de la société. Nous voyons

    que le cynisme, l’individualisme, le manque de solidarité sociale gagnent

    toujours davantage de terrain en Espagne. Les gens pauvres sont de plus en

    plus marginalisés; l’Eglise devrait être la voix de ceux qui sont sans

    voix, mais si nous n’avons pas de microphones....

    APIC:Mais qu’est-ce qui vous empêche de créer des journaux catholiques?

    ManuelValls:Sur les quelque 1’000 publications de l’Eglise - bulletins,

    revues, feuilles diocésaines et périodiques - on ne trouve plus aucun journal quotidien et le tirage de la presse hebdomadaire ne représente que le

    4% de l’ensemble. Ces publications touchent surtout les catholiques pratiquants, qui sont en recul dans une société de plus en plus laïcisée. Si la

    pratique religieuse en Espagne est différenciée selon les régions, en Catalogne, région la plus sécularisée d’Espagne, elle n’atteint pas les 10%.

    On peut même dire que Barcelone est actuellement la ville la plus sécularisée d’Europe. Pourtant, en matière de médias catholiques, la Catalogne

    est plus favorisée que d’autres régions, avec l’hebdomadaire "Catalunya

    Cristiana". Edité en catalan et en castillan, il a tiré dans la période la

    plus faste jusqu’à 15’000 exemplaires, mais ne dépasse pas aujourd’hui les

    12’000 exemplaires.

    Pour une population de quelque 6 millions d’habitants en Catalogne, on

    devrait pouvoir atteindre près de 50’000 exemplaires. Mais notre journal

    n’augmente pas son tirage à cause d’un certain provincialisme: c’est le

    problème du centre et de la périphérie, du fait que notre journal est édité

    à Barcelone, la capitale catalane. Les autres diocèses nous considèrent "de

    Barcelone", malgré notre volonté de servir tous les diocèses de Catalogne.

    D’autre part, nos évêques sont plutôt timides et manquent de vision: ils

    préfèrent maintenir une neutralité apparente par rapport aux moyens de

    communication chrétiens existants, de toutes tendances. "Catalunya Cristiana" étant l’hebdomadaire qui appuye le plus les évêques et le magistère,

    ils devraient donc nous aider beaucoup plus, donner des impulsions.

    La mauvaise conscience du passé

    D’autre part, je pense que l’Eglise a de la peine - culturellement, psychologiquement - à s’insérer pleinement dans la société démocratique et

    dans la modernité. Cette société offre pourtant beaucoup de possibilités

    aux catholiques espagnols, mais ils souffrent en ce moment d’une sorte de

    complexe: ils considèrent que comme dans le passé, l’Eglise fut dominante,

    conquérante, vivant en connivence avec le régime politique antérieur, ils

    prônent aujourd’hui une présence de l’Eglise si humble et si discrète

    qu’elle en devient quasiment invisible. C’est de la mauvaise conscience du

    passé que nous vient cette timidité!

    APIC:Vous avez parlé de Barcelone comme de la ville la plus sécularisée

    d’Europe, alors que l’Eglise catalane a participé fortement au maintien de

    l’identité culturelle de la Catalogne opprimée par le franquisme?

    ManuelValls:L’Eglise, en particulier le clergé, doit s’interroger s’il

    n’a pas contribué de manière irresponsable, surtout dans les premières années après le Concile, à favoriser les développements actuels. On a voulu

    dans certains milieux faire table rase de nombreux aspects, des traditions,

    qui étaient enracinés dans notre société. Il s’est passé un peu chez nous

    ce qui s’est passé en Hollande, certes à une moindre échelle.

    Il y a vraiment eu un enthousiasme "juvénile" pour le Concile, mais

    souvent les attentes de changement étaient davantage dans les imaginations

    que dans la réalité elle-même. Résultat: la période d’après-Concile fut

    comme un désenchantement. Une période de désillusion parce qu’on s’était

    fait de fausses illusions. Nous avons du faire face à une vague de prêtres

    réduits à l’état laïc, une véritable hémorragie non seulement de prêtres,

    mais également de laïcs qui se sont distancés de l’Eglise.

    Les ruptures historiques du franquisme, du marxisme et du post-modernisme

    Malgré son enracinement dans la réalité catalane, sa défense des idéaux

    nationaux et son passé florissant, l’Eglise de Catalogne a souffert de plusieurs ruptures. La première fut la guerre civile qui, de 1936 à 1939, a

    signifié la fin de toute la floraison d’institutions et de mouvements - liturgiques, catéchétiques, bibliques, etc. qui avaient vu le jour dans les

    années 30. Tout a été détruit et la cruelle persécution antireligieuse a

    coûté la vie à de nombreux prêtres et laïcs engagés, ce qui a fait que la

    victoire de Franco est apparue à beaucoup comme une planche de salut.

    Il a fallu vite déchanter: les survivants ont dû subir l’"espagnolisme"

    que le franquisme a imposé par la force, notamment l’interdiction de la

    langue catalane. Le franquisme porte une grande responsabilité, car il a

    signifié une rupture avec une réalité d’Eglise en syntonie avec la société

    catalane. Même si l’image d’une Eglise qui a soutenu le franquisme domine

    souvent dans le public - et nous en payons encore le prix aujourd’hui!,

    certains secteurs de l’Eglise ont rapidement pris leurs distances; des prêtres ont été incarcérés, des militants d’opposition ont trouvé appui et refuge dans les locaux de l’Eglise.

    L’Eglise confinée à la sacristie

    Ce soutien aux mouvements démocratiques apporté par l’Eglise dès les années soixante n’a pas été pleinement reconnu par les gouvernements de

    l’après-franquisme. Les responsables politiques - en particulier les socialistes au pouvoir - occultent cet aspect des choses, même s’ils savent

    l’appui qu’ils ont reçu de tant de gens de l’Eglise et d’évêques. Je crois

    que les grands moyens de communication en particulier veulent maintenir

    l’Eglise dans la sacristie et la marginaliser socialement, culturellement

    et politiquement.

    Une autre grande rupture a été le marxisme en tant qu’idéologie qui a

    imprégné la mentalité des cadres moyens et des universitaires dans les années soixante et septante. Le marxisme a eu une grande influence, en particulier dans le corps enseignant, ce qui fait que la culture en a été fortement marquée. L’Eglise a beaucoup de mal à récupérer le terrain perdu. Aujourd’hui, nous devons faire face à une nouvelle rupture, celle du post-modernisme. Nous sommes désormais entrés dans la culture de l’individualisme,

    de l’immédiateté, le culte de l’argent...

    De toutes ces ruptures, nous sommes sortis affaiblis et très mal préparés, mais il y a des signes d’espérance. Que cela nous plaise ou non, le

    travail que réalisent les nouveaux mouvements récupèrent de nombreuses personnes qui autrement resteraient éloignées de l’Eglise. Cela devrait nous

    amener à une autocritique, à nous demander si certains modèles et certains

    styles de pastorale n’ont pas contribué à la situation actuelle de l’Eglise. C’est surtout dans les quartiers périphériques, peuplés davantage

    d’"immigrants" (espagnols) que de Catalans, que la vie paroissiale est restée très vivante. Ainsi, paradoxalement, dans cette l’Eglise qui se veut si

    catalane, demain l’on parlera peut-être plus souvent le castillan que le

    catalan! (apic/be)

    Encadré

    Espagne: Chaque année 150 prêtres en moins

    En Espagne, le nombre de prêtres diocésains diminue de 150 unités chaque

    année, selon des données fournies par le Secrétariat de la Commission épiscopale des Séminaires. On compte actuellement quelque 20’000 prêtres catholiques en Espagne.

    Il y a près de 2’000 séminaristes en formation, un chiffre stable depuis

    une dizaine d’années, mais que l’Eglise espagnole considère comme insuffisant pour faire face aux nécessités pastorales et d’évangélisation. L’an

    passé, 216 nouveaux prêtres ont été ordonnés, soit 73 de moins qu’en 1993.

    (apic/be)

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