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    Chassez cette misère...

    APIC - ENQUETE

    que je ne saurais voir

    Suisse: Le nombre de millionnaires a doublé en dix ans (160395)

    Et le shampoing est devenu un luxe oublié pour des milliers de citoyens

    Par Pierre Rottet, de l’Agence APIC

    Fribourg, 15mars(APIC) Près d’un suisse sur six survit dans la pauvreté

    et un nombre égal vit en situation proche de la précarité. Le chômage et la

    nouvelle pauvreté font des ravages. Le désarroi est réel et les services

    sociaux souvent sous-dotés pour faire face. Paradoxe (?) de la crise: le

    nombre de millionnaires a doublé en moins de dix ans. L’opulence des uns

    côtoie la misère des autres. Pour les plus démunis, le shampoing finit même

    par être un luxe oublié.

    La Suisse a aussi son tiers monde. N’en déplaise à certains politiciens

    plus prompts à se voiler la face qu’à ouvrir les yeux sur la réalité: 15%

    de citoyens de ce pays - de citoyennes pour beaucoup - se situent en-dessous du seuil de pauvreté; quinze autres pourcents vivent juste en-dessus.

    Une enquête menée auprès des services sociaux cantonaux confirme les chiffres... Alors qu’une autre, faite parallèlement dans les Départements des

    finances des cantons romands montre que le nombre de millionnaires a pratiquement doublé en moins de dix ans. Pas étonnant, dès lors, qu’en matière

    d’inégalité sociale, la Suisse est lanterne rouge de l’Europe, aux côtés...

    de la Turquie. Notre enquête.

    La crise entraîne en Suisse son contingent de nouveaux pauvres... Paradoxe? Son lot de nouveaux riches aussi. Corollaire: le fossé entre les uns

    et les autres s’accroît. Qui laisse un arrière-goût de tiers-mondisation. A

    l’instar de certains Etats d’Amérique latine, quelques personnes détiennent

    la plus grande part de la richesse du pays. Les 50 plus grosses fortunes

    pèsent à elles seules 120 milliards de francs. "Si on prélevait chaque année 2,5% de ces 120 milliards, on arriverait à couvrir la moitié du déficit

    annuel de la Confédération", estime Joseph Rey, président de la Fédération

    suisse des retraités, pré-retraités, rentiers AI.

    Sur la base de données fournies par les Services des finances cantonaux,

    le nombre de personnes déclarant plus d’un million de revenu a pratiquement

    doublé dans les cantons de Vaud et de Genève, passant de 53 en 1983 à 117

    en 1993 pour le premier, et de 148 à 216 pour le second. En Valais, une

    vingtaine de contribuables "seulement" déclarent un revenu annuel de plus

    d’un million. Dans le Jura, on indique 12 revenus supérieurs à 500’000

    francs, sans donner d’autres précisions. Idem à Neuchâtel, qui constate la

    progression de 13 à 48 du nombre de personnes au bénéfice d’un revenu supérieur à 700’000 francs. A Fribourg enfin, 1498 contribuables annoncent plus

    de 150’000 francs. On n’en comptait "que" 687 en 1977.

    Parallèlement, selon le Département fédéral des finances, le pays comptait en 1983 quelque 40’000 millionnaires en fortune imposable. Ils sont

    près de 73’000 aujourd’hui, (72’822 en 1993). Qui a dit crise? En Suisse

    romande, le nombre de millionnaires, en fortune imposable toujours, s’élevait à 15’034 en 1993/94: 6’500 dans le canton de Vaud, contre 4’100 en

    1988; 4’980 à Genève, pour 3015 "seulement" en 84; 1578 à Neuchâtel, soit

    754 de plus qu’en 83; 1’408 à Fribourg, une progression de 223 en deux ans,

    et de 1038 depuis 1977. Le Valais et le Jura font, eux, figures de parents

    pauvres, avec respectivement 360 et 208 millionnaires.

    Cachez cette pauvreté...

    Cachez cette pauvreté que je ne saurais voir... Au vu de ces chiffres,

    il ne viendrait à l’idée de personne de contester les allégations contenues

    dans la dernière édition de l’Atlas de la Banque mondiale. Elle qui, par le

    jeu simpliste de la moyenne, faisait de la Suisse le pays le plus riche du

    monde en 1993, avec un PNB par habitant de 48’425 francs. De qui se moquet-on? Des plus démunis en tout cas. Et même si pour beaucoup d’entre eux la

    famine ne frappe pas encore à la porte, pour certains, cela y ressemble: en

    moins de deux ans, les différentes associations des Cartons du coeur en

    Suisse romande - à l’exception de Genève - sont intervenues dans plus de

    4’000 familles, dans le Jura, à Neuchâtel, à Fribourg ou ailleurs, distribuant plus de 450 tonnes de nourriture. Le chiffre en dit long sur le désarroi de certaines familles, pour lesquelles, le savon même et le shampoing sont devenus des produits de luxe.

    Comme l’explique Chantal Mobarrez, responsable des Cartons du coeur à

    Delémont, lorsque les gens ouvrent les cartons, souvent, la première des

    choses qu’ils sortent, c’est le shampoing. Parce que cela fait longtemps

    qu’ils n’ont plus les moyens de s’en acheter. Et de témoigner de la détresse de ce jeune père de famille ayant voulu se mettre à son compte, mais

    dont l’expérience a mal tourné: "Il n’a droit à rien. Cela fait des mois

    qu’il ne prend qu’un repas par jour, pour laisser manger ses enfants à leur

    faim".

    Les femmes, les vieillards et les jeunes d’abord...

    Dans la charrette des sacrifiés de l’économie, des pauvres "traditionnels" si l’on ose dire, où déjà se bousculaient les personnes âgées, "bénéficiaires de rentes AVS et autres prestations complémentaires", des femmes

    s’y entassent maintenant, de plus en plus nombreuses. Une étude de Caritas

    menée en 1989 - la dernière en date -, alors que le concept de "nouvelle

    pauvreté" venait à peine d’apparaître en Suisse, révélait que près de 20%

    de femmes, contre un peu moins de 10% d’hommes, n’avaient que le minimum

    vital pour vivre.

    Aux sacrifiés de l’économie d’hier, de la "conjoncture bien-portante"

    d’alors, est venu peu à peu s’ajouter le lot des nouveaux pauvres d’aujourd’hui, dont l’existence bien réelle ne semble guère émouvoir les tenants de l’économie du pays, et trop de ténors sous la coupole fédérale.

    Déjà pleine, la charrette s’est encore alourdie des quelque 165’500 chômeurs recensés fin février par l’OFIAMT. Sans parler de ceux qui, en fin de

    droit - entre 50’000 et 60’000 selon l’Office des statistiques -, n’ont même plus leur place dans les statistiques, parce que désormais "récupérés"

    par les services sociaux ou autres assistances publiques.

    Une situation nouvelle pour la Suisse, appelée à s’aggraver ces prochaines années, affirment en choeur les services sociaux cantonaux. Cela d’autant plus qu’elle touche aussi les jeunes. Quantité de jeunes. "La réalité

    qui est la leur est souvent pire et bien plus défavorable que pour nombre

    de personnes âgées, pourtant pas épargnées. Elles au moins retirent une

    rente, aussi minime soit-elle... Ce qui n’est pas le cas du jeune", confie

    Daniel Monnin, chef du Service social du canton de Neuchâtel.

    Un ordinateur à la place du coeur!

    Pouvoir d’achat de plus en plus grand pour les uns... phénomène de paupérisation pour les autres. Partout en Suisse romande, les services sociaux

    voient se multiplier les drames... Avec leurs lots de répercussions sur la

    famille: internement en maison de santé pour cause de dépression ici, impasse pour une mère et ses enfants en fin de droit là... Les offices des

    poursuites et des faillites sont débordés. Pour l’implacable le plus souvent: saisies de maisons d’abord, de voitures ensuite, puis de biens, de

    meubles enfin.

    Précarisées avant la crise, les personnes âgées le sont davantage aujourd’hui par l’explosion du coût du logement et de la santé, notamment.

    Sur quelque 1,2 million de bénéficiaires de l’AVS en Suisse, 300’000 n’ont

    que la rente AVS pour vivre, note Joseph Rey. Or, assure-t-il, ces retraités là consacrent entre 20 et 26% de leur modeste revenu pour les seules

    cotisations de l’Assurance maladie. Les prestations complémentaires? "Dans

    le canton de Fribourg, par exemple, s’insurge J. Rey, entre 2’500 et 3’000

    personnes renoncent à faire les demandes de prestations complémentaires".

    6’500 à 6’700 personnes les touchent en 1995, sur 28’000 assurés. "On estime que 10’000 y auraient droit... Mais les démarches sont compliquées: un

    questionnaire de quatre pages, des attestations tous azimuts, sans compter

    qu’il faut se mettre à nu". Et de citer le cas d’un couple âgé, à qui on a

    refusé une prestation en raison d’une richesse extérieure, un bahut, une

    richesse sentimentale plus que réelle: "Il vaut 15’000 francs, vendez-le!".

    Un règlement pour toute raison... et un ordinateur à la place du coeur.

    Une question de dent cassée...

    Tel un leitmotiv, le constat de manque de moyens à disposition pour lutter contre la nouvelle pauvreté revient dans les services sociaux cantonaux. "Ceux-ci sont actuellement sous-dotés en collaborateurs par rapport

    aux besoins... parce que soumis aux restrictions de personnel", déplore Daniel Monnin, de Neuchâtel. Un canton qui, en 1974, figurait parmi les plus

    riches de Suisse (au 6e rang). Crise oblige, il a désormais basculé au 20e

    rang. Une étude publiée en 1987 déjà, révélait que 14,2% de la population

    vivait en-dessous du seuil de pauvreté, selon les normes de l’Union européenne. Et que si on élevait de 100 francs seulement ce seuil, soit à 12’926

    francs de revenu disponible, la proportion de gens en situation de précarité passerait de 14,2% à 19,3%. Une personne sur cinq. "Il suffit de peu.

    D’une facture de dentiste. D’une question de dent cassée, pour basculer de

    l’autre côté".

    Aujourd’hui, confie D. Monin, un tiers de nos nouveaux dossiers concernent des chômeurs. Les trois quarts (72,8%) de ces dossiers concernent des

    gens entre 18 et 40 ans. Nos services ont aujourd’hui près de 2’500 cas

    d’assistance sur les bras, ce qui représente 4’500 personnes assistées,

    soit le 3% de la population. Quand aux dépenses cantonales d’assistance,

    elles passent de 3,9 millions en 1987 à 14,1 millions en 1993.

    Dans le Jura, une étude parue en 1991 montre que que près d’un contribuable sur six (15,06%) vit avec moins de 1’000 francs par mois, et que plus

    d’un contribuable sur quatre (27,5%) fait avec 1’300 francs au plus. Le 60%

    des dossiers ouverts par les services sociaux jurassiens en 1993 touchaient

    à des difficultés financières. La moitié plus qu’en 1990, relève Elisabeth

    Baume, assistance sociale pour le district des Franches-Montagnes. En Valais, 27% des pauvres, soit 4’500 personnes, ont plus de 65 ans. Une femme

    contribuable sur quatre est considérée comme pauvre, à l’instar des hommes

    divorcés, séparés ou veufs. Des constatations qui recoupent celles observées dans les cantons de Vaud et de Genève. Directeur-adjoint de l’Hospice

    général, l’institution genevoise d’action sociale, Hans Maurer témoigne du

    nombre toujours plus important de dossiers relatifs à une aide matérielle:

    une progression de l’ordre de 38% ces trois dernières années.

    L’invalidité sociale

    Près de 80’000 millionnaires. Près d’un million de personnes en dessous

    du seuil de pauvreté. Et sans doute davantage. Sans parler des travailleurs

    sous-employés, 120’000 et plus selon les sources. "Combien de gens cachent

    leur pauvreté comme une honte. Combien refusent l’idée d’une assistance",

    lâche D. Monnin, qui déplore le manque flagrant de statistiques dans le domaine social, notamment. Selon un fonctionnaire de l’OFIAMT, il est en effet plus facile de connaître le nombre de porcins que de chômeurs en Suisse. Dans le canton de Fribourg, la majorité des députés au Grand Conseil

    ont refusé en novembre dernier un crédit de 100’000 francs destiné à une

    recherche sur la pauvreté.

    Une décision que ne comprend pas le professeur lausannois Jean-Pierre

    Fragnière, sociologue. "La précarité, avec son lot de problèmes, assistance, maladies, délinquance... entraîne des coûts de plus en plus élevés. Le

    prix de l’hospitalisation d’un chômeur suite à une dépression n’a aucun

    rapport avec l’argent qui aurait permis de le maintenir en piste". Selon un

    fonctionnaire d’un canton romand: "On diminue les sous accordés aux pensions alimentaires... mais dans le bureau d’à côté, c’est l’assistance qui

    recueille ces personnes". Résultat: la facture est finalement beaucoup plus

    élevée en fin d’année.

    Dans ce même canton - le Valais -, une expertise interne révèle l’économie faite en francs par la suppression d’un poste de travail. Alors que

    pendant le même temps, toute une série de travaux, de subventions et de

    dossiers pas traités et mal gérés coûtent une fortune aux contribuables.

    Les conséquences de la décision fribourgeoise vont se chiffrer en millions

    pour les contribuables, et non en dizaines de milliers de francs, estime

    J.-P. Fragnière. Pour qui il n’est pas exagéré de situer entre 10 et 15% le

    nombre de personnes en-dessous du seuil de la pauvreté, pas davantage qu’il

    est excessif d’estimer à près de 15% ceux et celles qui vivent en situation

    de précarité. Qu’un rien ferait tomber à l’échelle en-dessous. Parallèlement à la croissance du nombre de chômeurs en fin de droit, souligne-t-il,

    on assiste à l’explosion des rentes AI. "Une nouvelle invalidité est aujourd’hui apparue: l’invalidité sociale".

    Les bourses aux vêtements à la mode

    Crise oblige: à situation nouvelle, approche nouvelle de la consommation. Selon les responsables de deux magasins de bourses aux vêtements, à

    Fribourg - Croix-Rouge et Caritout -, la clientèle, composée à 80% d’étrangers il y a cinq ans encore, est aujourd’hui constituée à 80% de Suisses.

    Certes, notent-elles, il faut compter avec une clientèle dont le mode de

    consommation s’est passablement modifié. Reste que c’est par nécessité matérielle qu’un 50 à 60% achètent désormais chez nous". C’est le cas de cette dame, rencontrée à la sortie. "Mon mari avait une entreprise. La faillite. L’Office des poursuites... puis la perte de notre maison, de notre voiture. Notre famille a été placée du jour au lendemain devant une situation

    nouvelle". Ou pour cette autre femme, licenciée à 45 ans, seule avec deux

    adolescents, actuellement en fin de droit. Et en traitement après un séjour

    à l’hôpital psychiatrique de Marsens. Pour elle, même le prix de la boîte

    de tomates est devenu considérable. D’où le commentaire désabusé de cette

    assistante sociale: "Les services sociaux doivent parfois faire des miracles... Quitte à devoir "tricher" avec leur administration". (apic/pierre

    rottet)

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