Le 15 mai 1891, Léon XIII publiait l’encyclique "Rerum Novarum"
La doctrine sociale de l’Eglise à la lumière de l’économie
Une interview du professeur Jean-Marie Valarché
Jacques Berset, Agence APIC
Fribourg, 19février(APIC) Le 15 mai 1891, il y a cent ans cette année, le
pape Léon XIII publiait sa célèbre encyclique sociale "Rerum Novarum", à
l’élaboration de laquelle Fribourg a été étroitement associée grâce aux intellectuels de "l’Union de Fribourg". Quarante ans durant, le professeur
Jean-Marie Valarché, économiste, a enseigné la doctrine sociale de l’Eglise
à l’Université de Fribourg. Aujourd’hui à la retraite, le professeur Valarché s’intéresse toujours à l’enseignement social chrétien, et estime que
Fribourg pourrait proposer une réflexion originale et renouvelée sur l’idée
de "corporation".
Un an sur deux, de 1949 à 1989, Jean-Marie Valarché a consacré un séminaire à la doctrine sociale de l’Eglise, au cours duquel il faisait connaître à ses étudiants les encycliques sociales, de "Rerum Novarum" à "Sollicitudo Rei Socialis". Il est intéressant de noter que ce sont les étudiants
qui avaient pris l’initiative d’une telle réflexion. C’est l’encyclique
"Populorum Progressio" qui les a le plus intéressés, notamment parce qu’elle a été publiée juste après Vatican II et la période de décolonisation.
APIC:Vous semblez apprécier tout particulièrement l’enseignement social
de Paul VI ?
J.-M.Valarché:Tous les papes ont une grande valeur intellectuelle, mais
Paul VI était particulièrement fin de ce point de vue. Chaque pape a son
propre tempérament : je les ai entendus et lus depuis Pie XII. On parle
moins de ce dernier, probablement à tort, car il est très souvent intervenu
en matière économique. Quant au texte le plus pédagogique, je pense qu’il
s’agit de "Mater et Magistra" du pape Jean XXIII, car il n’oublie rien. Il
aborde aussi bien la participation dans l’entreprise que les problèmes ruraux. "Populorum Progressio" a été fait plutôt pour les problèmes internationaux, mais il a eu un impact formidable. Notons qu’en 1940 déjà, dans un
radio-message, Pie XII, disait qu’il ne fallait pas que le décalage soit
trop grand entre les pays.
APIC:Vous insistez sur "Populorum Progressio", était-ce pour vous une
apogée dans l’enseignement social de l’Eglise ?
J.-M.Valarché:Pas forcément, car il y a eu une série d’interventions remarquables sur les problèmes d’entreprise, au temps de Pie XII, car la question qui intéressait le plus dans les années 50, c’était la cogestion, en
particulier du côté de l’Allemagne. Après sont venus les problèmes internationaux liés à la décolonisation et maintenant, c’est plutôt l’optique des
Droits de l’Homme qui domine. Ainsi, l’Eglise insiste sur ce qu’il y a de
plus fondamental : le droit à la propriété et le droit au travail. Ce sont
également les deux problèmes principaux du point de vue économique.
Priorité au travail sur le capital
APIC:Dans "Laborem Exercens", Jean Paul II donne la priorité au travail
sur le capital. En tant qu’économiste, êtes-vous d’accord avec cette vision
des choses ?
J.-M.Valarché:C’est normal, c’est le point de vue humain et c’est également une urgence. L’Eglise en fait ne s’intéresse pas à l’économie politique en tant que telle, mais plutôt à la portée humaine du problème économique. Dans les pays industrialisés, la priorité du point de vue humain reste
le travail, bien que la situation salariée se soit beaucoup améliorée en
comparaison du siècle passé. On peut considérer aujourd’hui dans nos pays
la situation des salariés comme normale : ils ont des droits, y compris
dans l’entreprise, un niveau de vie décent...
Naturellement, il y a encore chez nous des secteurs défavorisés, mais
nous parlons d’une moyenne. Si on regarde le monde entier, il y a des millions de salariés qui vivent dans des conditions inhumaines, en particulier
dans les pays asiatiques. Ce sont des pays relativement pauvres qui veulent
s’industrialiser vite et qui traitent ainsi leurs salariés comme ils
l’étaient chez nous il y a 100 ans. Dans des pays comme le Brésil, le problème de la propriété est sans aucun doute aussi important, étant donné le
nombre de paysans pauvres et sans terres. Dans "Laborem Exercens", Jean
Paul II ne parle pas seulement du salariat, mais du travail en général.
L’enseignement social chrétien: toujours d’actualité
APIC:L’enseignement social de l’Eglise garde donc pour vous toute sa
pertinence à l’heure actuelle ?
J.-M.Valarché:Sûrement. Mais il faut souligner que ce n’est pas un programme de politique économique, mais l’indication des objectifs et des garde-fous. L’Eglise dit ainsi : ne vous fiez pas trop au libéralisme, qui est
nécessaire et naturel, puisqu’il faut l’initiative privée et la concurrence, mais cela ne suffit certainement pas ! C’est peut-être Paul VI qui l’a
dit le plus énergiquement, mais tous les papes l’ont dit ces dernières décennies.
Dans "Sollicituto Rei Socialis", il y a une sorte de balance qui paraît
aujourd’hui un peu étrange quand l’encyclique parle de deux systèmes qui se
partagent le monde : le capitalisme libéral et le collectivisme marxiste.
En pratique, même si le système marxiste n’a pas encore totalement disparu,
il s’est tout de même effondré. On s’est demandé pourquoi Jean Paul II considérait comme égaux deux systèmes, alors qu’en fait l’un correspond à
l’immense majorité de l’humanité tandis que l’autre est devenu exceptionnel. C’est une objection que l’on pourrait faire à cette encyclique, bien
que le pape ne se place pas sur un plan numérique. Il considère dans le
monde économique ce qu’il appelle les "structures de péché" : l’avidité
pour le profit, qui est le péché des libéraux, et du côté des régimes collectivistes, l’étouffement de l’individu et le pouvoir excessif de l’Etat.
La dette du tiers-monde: la responsabilité des banques
APIC:Comme économiste s’inspirant de la doctrine sociale de l’Eglise,
comment jugez-vous le problème de la dette qui étouffe le tiers-monde et
l’empêche de sortir du sous-développement ?
J.-M.Valarché:Il ne faut pas voir cela d’une façon manichéenne. Après
tout, le pays le plus endetté du monde, ce sont les Etats-Unis! La dette du
Brésil n’est pas de nature comparable à celle du Rwanda. Le Brésil s’est en
effet beaucoup développé en étant débiteur et est devenu l’un des pays les
plus puissants du monde.
D’autre part, la société a toujours veillé à ce que les prêts soient
remboursés. Sur le principe, les dettes doivent être remboursées : il ne
faut pas oublier que l’Antiquité faisait du débiteur insolvable un esclave
et la prison pour dettes a existé jusqu’au 19e siècle en Occident. L’usure
est un mal, mais le refus de paiement aussi.
En matière internationale, c’est la même chose : quand le Venezuela au
siècle dernier a refusé de payer sa dette anglaise, l’Angleterre a envoyé
une escadre au large du pays. Il a fallu la menace pour trouver un compromis. Ce compromis entre l’intérêt du créancier et celui du débiteur est nécessaire. Quant à l’endettement de certains pays du tiers-monde, il y a des
responsabilités des deux côtés : il y a évidemment une plus grande responsabilité des offreurs d’argent, parce que ce sont des gens renseignés.
Souvent, c’est la faute des banquiers occidentaux qui savaient bien où mène
l’endettement. La question de la dette est complexe et il faut distinguer
selon les cas : pour le Rwanda, c’est clair, ce pays ne pourra jamais
rembourser et la seule solution est l’annulation de la dette. Le Brésil ou
le Mexique doivent rembourser d’une manière ou d’une autre, car le système
du crédit international doit pouvoir continuer.
APIC:Le cardinal Paulo Evaristo Arns, archevêque de Sao Paulo, déclare
depuis des années que la dette brésilienne et celle du tiers-monde en général a certainement déjà été payée plusieurs fois, puisque les taux d’intérêts ont parfois dépassé les 20 %.
J.-M.Valarché:Il fait le raisonnement qu’en un certain nombre d’années
la dette a été remboursée. Seulement, du point de vue de l’économiste, il
faut raisonner autrement : qu’a-t-on fait de cet argent et que se serait-il
passé si l’on n’avait pas eu ces crédits ? Où serait le Brésil s’il n’avait
pas reçu des prêts ? Il est vrai que ce pays a une charge de dettes très
lourde qui l’oblige à opprimer ses pauvres, mais cela lui a aussi permis de
devenir une puissance mondiale. Si je devais diriger le pays, je serais embarrassé pour faire un bilan global de cet endettement.
Est-ce que l’équipement social, scolaire et sanitaire n’est pas meilleur
au Brésil aujourd’hui qu’il y a 40 ans ? Je crois que c’est mieux à l’heure
actuelle! Des pays organisés comme le Brésil ou l’Inde ont maintenant une
protection sociale qui, si elle ne touche pas tout le monde, est de plus en
plus importante. A mon avis, la seule région du monde où la situation se
dégrade globalement est l’Afrique sub-saharienne. Il n’empêche que l’Eglise, ayant un point de vue planétaire et universel, prend en compte tout le
monde, même une petite minorité d’Indiens d’Amazonie a pour elle une valeur
intrinsèque. L’Eglise n’est d’ailleurs pas la seule à avoir cette conscience-là, et je pense que c’est un progrès de la pensée humaine contemporaine:
on s’intéresse à tout ce qui concerne le patrimoine humain, même quand
c’est très petit. C’est un grand progrès moral.
Un rôle futur pour Fribourg ?
APIC:Pour en revenir à Fribourg, qui a joué un rôle dans l’élaboration de
"Rerum Novarum", l’Université pourrait-elle à nouveau offrir quelque chose
d’original dans le domaine de l’enseignement social chrétien ?
J.-M.Valarché:La doctrine sociale de l’Eglise était dans les années 60
considérée comme dépassée, et en France, même l’expression avait été abandonnée. L’enseignement social chrétien a été remis en vogue par Jean Paul
II. Mais pendant vingt ans, cela a plutôt été mal vu. A l’Université de
Fribourg, il y avait cependant un intérêt, notamment parmi les étudiants.
Un certain nombre de managers, cadres et chefs d’entreprise tiennent compte
de ce que dit l’Eglise dans ce domaine, et l’Université a joué un certain
rôle. Comme j’ai enseigné à des centaines et des centaines d’étudiants,
j’espère qu’il y en a parmi eux qui ont retenu quelque chose.
Quant au rôle futur que pourrait jouer Fribourg dans le domaine de
l’enseignement social chrétien, il faut remarquer que c’est une question de
moyens et on ne peut par exemple pas comparer Fribourg à l’Université catholique de Louvain, qui existe depuis plus de cinq siècles. Notre Université ne pourra pas avoir autant d’influence que Louvain, quelle que soit la
qualité intellectuelle de l’Université elle-même. Mais je pense qu’il serait intéressant de relancer chez nous cet enseignement social chrétien à
l’occasion du centenaire de "Rerum Novarum".
Parmi les catholiques qui s’occupent d’économie, je pense que Louvain a
représenté plutôt une tendance libérale et Fribourg davantage une tendance
"corporatiste". Si on devait développer quelque chose d’original à Fribourg, je pense que l’on devrait aller dans le sens de la corporation. Il
faut malheureusement reconnaître que l’idée de corporation est une cause
qui a été gâchée par le fascisme, et c’est dommage! La corporation a un
sens en-dehors du fascisme. C’est la communauté de travail, les corps de
métier : il est normal que les intérêts des métiers s’expriment autrement
que par le biais unique du parlementaire local. A notre époque, c’est le
métier qui intéresse le plus l’homme, et il devrait être mieux représenté.
Mais ce n’est là qu’une piste de réflexion... (apic/be)
Encadré
Le professeur Jean-Marie Valarché a occupé la chaire de politique économique, d’histoire économique et d’histoire de la pensée économique de l’Université de Fribourg de 1949 à 1989. Né à Rennes, M. Valarché a surtout vécu
à Paris avant de venir à Fribourg.
Encadré
A l’occasion du centenaire de l’encyclique "Rerum Novarum", l’Université de
Fribourg organise du 24 au 27 avril un important Colloque international intitulé "Rerum Novarum 1891/1991-Cent ans d’enseignement social chrétien".
Une première partie du Colloque portera sur l’enseignement social chrétien
et son évolution, une seconde sur les défis de l’interdépendance et de la
solidarité mondiales. La troisième journée permettra de jeter un regard sur
la société suisse à l’aube du XXIe siècle. Une journée commémorative, à laquelle assisteront notamment le président de la Confédération Flavio Cotti
et le cardinal Roger Etchegaray, président du Conseil pontifical "Justice
et Paix" clôturera cette rencontre internationale à laquelle participeront
des invités de nombreux pays.
L’agence APIC a rencontré trois personnalités qui participent à ce Colloque
: la cheville-ouvrière de l’organisation de cette commémoration, le professeur de droit international Nicolas Michel, de l’Université de Fribourg,
l’homme politique valaisan Vital Darbellay, conseiller national démocratechrétien, et l’économiste français Jean-Marie Valarché, professeur émérite
de l’Université de Fribourg. L’interview du professeur Michel a été publiée
dans APIC No 43, du 12 février et celle de Vital Darbellay dans APIC No 51,
du 20 février. (apic/be)