Le 15 mai 1891, Léon XIII publiait l’encyclique "Rerum Novarum"
La doctrine sociale de l’Eglise ?
"Plus pertinente que jamais", affirme
le conseiller national Vital Darbellay
Jacques Berset, Agence APIC
Martigny, 20février(APIC) Le 15 mai 1891, il y a cent ans cette année, le
pape Léon XIII publiait sa célèbre encyclique sociale "Rerum Novarum", à
l’élaboration de laquelle Fribourg a été étroitement associée grâce aux intellectuels de "l’Union de Fribourg". Aujourd’hui, même si dans un large
public la doctrine sociale de l’Eglise semble ne rencontrer qu’un faible
écho, elle est "plus pertinente que jamais", affirme le conseiller national
valaisan Vital Darbellay.
En effet, face aux défis et aux urgences de l’heure - dégradation des
relations Nord/Sud, nouvelles pauvretés dans les pays riches, participation
des travailleurs dans l’entreprise, menaces sur l’environnement, statut des
étrangers, place de la famille dans la société - les balises proposées par
l’enseignement social chrétien s’avèrent plus nécessaires que jamais.
APIC:Quand on parle aujourd’hui de la doctrine sociale de l’Eglise, on ne
rencontre pas toujours un grand écho dans la population. L’enseignement social chrétien est-il encore pertinent dans la société actuelle ?
V.Darbellay:Personnellement, je pense que la doctrine sociale de l’Eglise est plus pertinente que jamais. On n’a jamais parlé autant que maintenant des nouveaux pauvres dans les pays riches, notamment en Suisse. Et je
pense qu’en matière de relations internationales, spécialement ce que l’on
appelle aujourd’hui les relations Nord-Sud, il y a beaucoup à apprendre de
l’enseignement social de l’Eglise.
Un intérêt évident auprès des travailleurs
APIC:Cette doctrine sociale est-elle connue, est-elle enseignée dans les
syndicats et les partis politiques ?
V.Darbellay:Je dois dire que dans les syndicats chrétiens, on s’y réfère
très régulièrement. Cette année encore, nous avons par exemple consacré
l’essentiel de notre assemblée des délégués de la Fédération valaisanne des
Syndicats chrétiens à la doctrine sociale de l’Eglise. L’intervention principale faite par le professeur Nicolas Michel, de l’Université de Fribourg,
traitait ce thème. La réception chez les travailleurs a été très bonne et
les réactions particulièrement positives. On peut remarquer qu’ils ne connaissent pas tellement les titres des encycliques, mais ils ont toujours
entendu parler de leur contenu. Plusieurs nous ont demandé d’avoir l’exposé
du professeur Michel par écrit et nous avons décidé de le publier intégralement dans notre journal "Actif".
APIC:Etait-ce la première initiative de ce genre ?
V.Darbellay:Non, depuis de nombreuses années nous agissons de la sorte.
René Jacquod, de Bramois, conseiller national durant une quinzaine d’années
(jusqu’en 1967), - l’un des principaux fondateurs en 1928 des Syndicats
chrétiens valaisans et qui les a dirigés durant de nombreuses années - se
référait dans chacun de ses discours aux encycliques papales. Personnellement, j’ai eu probablement un peu plus de retenue de ce côté-là. Nous nous
référons cependant régulièrement au contenu des encycliques.
Pas d’éclipse de l’enseignement social chrétien
APIC:Peut-on parler d’une éclipse de la doctrine sociale de l’Eglise dans
les années 60 ?
V.Darbellay: Je ne crois pas. Car à cette époque, Paul VI étant pape, il
a publié "Populorum Progressio", une encyclique qui a eu un grand retentissement et qui est dans la droite ligne de l’enseignement de la doctrine sociale de l’Eglise. Je me rapelle avoir été invité plusieurs fois pour donner des conférences pour des milieux populaires sur cette encyclique. A mon
avis, il n’y a pas eu d’éclipse dans la population. En 1931 déjà, il y a eu
le rappel de "Rerum Novarum" par "Quadragesimo Anno". Ensuite, chaque pape
a eu le souci d’écrire des encycliques en rapport avec la doctrine sociale
de l’Eglise. Des encycliques qui ont eu un très grand écho dans le public.
Le Concile s’est occupé aussi très largement de ces problèmes.
APIC:Voyez-vous la doctrine sociale de l’Eglise comme une troisième voie
entre le communisme collectiviste et le libéralisme ?
V.Darbellay:Je ne dirais pas que la doctrine sociale de l’Eglise est une
"troisième voie", parce que ce n’est pas une voie, ce n’est pas une doctrine politique. Elle donne cependant des pistes qui, à mon sens, doivent pouvoir conduire à cette "troisième voie", qui donne la priorité à l’homme, la
priorité au travail sur le capital. Et je souligne : "d’abord au travail".
Le travail, en effet, est fait par l’homme et pour l’homme, c’est l’homme
qui est mis au centre des préoccupations, au centre de la société. Il me
semble que c’est la voie tracée par l’enseignement social de l’Eglise, qui
rejette le communisme d’une manière très claire, mais également le
capitalisme pur et dur.
APIC:La doctrine sociale de l’Eglise permet-elle un éventail pluraliste
de modèles de société ?
V.Darbellay:Bien sûr, car la doctrine sociale de l’Eglise ne fixe pas la
manière de travailler. Elle donne un certain nombre de buts, de pistes. La
manière d’organiser la société est laissée ensuite à celui qui se réfère à
cette doctrine sociale qui, si elle condamne le capitalisme pur et dur, ne
s’oppose cependant pas au capital. Le capital est en effet l’un des éléments nécessaires dans la production de biens et de services. C’est seulement ensuite qu’il y a lieu de discuter pour savoir, par rapport aux biens
qui sont obtenus et aux bénéfices qui peuvent être faits, la part qui sera
accordée aux travailleurs et celle accordée au capital. Il n’est pas question de négliger l’apport du capital et de le tenir pour non-nécessaire.
L’importance de la participation des travailleurs
Mais la doctrine sociale de l’Eglise permet une variété de modèles de
société. Elle ne détermine pas un programme de parti, ni une organisation
sociale. Elle indique, par exemple, que dans une société qui se respecte
l’ouvrier doit être partie prenante dans le travail. La participation des
travailleurs est cependant un thème très vaste. Elle peut être organisée de
mille manières et les encycliques sociales ne nous prescrivent pas précisément la voie à suivre. Mais il et clair que la dignité du travailleur exige
qu’il puisse être partie prenante dans son milieu de travail et qu’il ait
son mot à dire, qu’il soit en particulier conscient de l’importance du travail qu’il fait et qu’il puisse être respecté et consulté pour ce qui le
concerne.
Il est vrai que la notion de participation n’a pas encore trouvé suffisamment son chemin dans la réalité suisse. Un certain progrès a tout de même été fait, mais j’ai toujours été très surpris de la réticence des milieux patronaux à la participation des ouvriers. Parce qu’un ouvrier qui
peut participer est certainement plus efficace qu’un ouvrier qui va travailler uniquement parce qu’il faut bien gagner sa vie.
APIC:Mais dans votre parti, le parti démocrate-chrétien, l’aile économique est-elle prête à vous suivre quand vous prônez la participation des
travailleurs ?
V.Darbellay:Il y a effectivement des réticences. Mais dans le cadre du
parti démocrate-chrétien, il y a quand même eu une ouverture dans ce sens
là au moment où l’on a voté le contre-projet du Conseil Fédéral sur la participation. Le parti et le groupe démocrate-chrétien se sont pas mal engagés. Tout de suite après, il y a eu une initiative parlementaire du conseiller national Josef Egli (PDC/LU), puis une autre de Paul Biderbost
(PDC/VS). Or ni Egli, ni Biderbost n’appartenaient directement à l’aile
chrétienne-sociale ou à la tendance ouvrière du parti démocrate-chrétien.
Il y a quand même eu un souci dans le cadre du parti de réaliser une certaine participation. Quand je dis une "certaine participation", il est
clair que l’aile économique va beaucoup moins loin que ne le souhaiterait
l’aile chrétienne-sociale. Dans ce domaine là, dernièrement, on a été un
peu dans l’impasse, car il y a eu d’autres problèmes plus préoccupants,
comme la construction de l’Europe de demain.
APIC:N’aurait-il pas été judicieux à l’occasion du centenaire de "Rerum
Novarum" de déposer une initiative parlementaire allant dans ce sens ?
V.Darbellay:Faut-il relancer ce problème maintenant ? La commission qui
s’est occupée de l’initiative Biderbost est arrivée à une impasse. Il a été
alors décidé que pour le moment il valait mieux abandonner la partie, car
il n’y avait pas de possibilité d’arriver à quelque chose qui aille plus
loin que ce qui existe déjà dans les entreprises.
Dans nos discussions politiques, les intérêts économiques ont toujours
tendance à prendre le dessus, ce qui signifie qu’un politicien s’inspirant
de la doctrine sociale de l’Eglise doit toujours rappeler la priorité des
valeurs humaines et spirituelles. C’est le rôle constant du mouvement chrétien-social de rappeler au sein de la famille démocrate-chrétienne que les
idées fondamentales ne servent pas seulement à la propagande électorale au
moment des élections, mais qu’elles doivent aussi être mises en pratique.
APIC:Quand on examine la réalité suisse, il reste encore des secteurs
marginalisés et des couches sociales défavorisées.
V.Darbellay:On n’arrivera jamais à réaliser le Royaume de Dieu sur terre
! Nous devrons toujours lutter contre la pauvreté, mais elle ne disparaîtra
jamais tout à fait. Dans une société riche, on est relativement pauvre
lorsque l’on ne peut se procurer un certain nombre de biens que les autres
possèdent. Ainsi, la notion de biens essentiels évolue selon le degré de
civilisation : les besoins essentiels de 1991 ne sont pas ceux de 1940. Même manger et se soigner, ce sont des besoins qui changent avec le temps. Il
est vrai que pour les petits revenus, les prestations complémentaires garantissent les moyens d’existence, mais de façon très précaire.
La doctrine sociale de l’Eglise est constante dans le fond, mais elle
s’intéresse spécialement aux problèmes qui se présentent dans le moment.
Ainsi, en 1891, Léon XIII s’intéressait à la condition ouvrière, parce que
c’était alors le problème crucial. Aujourd’hui, la dignité des travailleurs
reste un problème essentiel, mais les relations entre les peuples ont pris
une importance considérable, et l’Eglise en a tenu compte ces dernières
années. Il en est de même à notre époque pour la protection de
l’environnement, que l’Eglise appelle si bien sauvegarde de la Création.
Chez nous, un grave problème n’est pas encore résolu, c’est celui du
statut de saisonnier, qui empêche la Suisse de ratifier la Convention de
l’ONU sur les droits de l’enfant. Cette Convention prévoit que les familles
ont le droit de vivre ensemble, père, mère et enfants. Et la Suisse refuse
aux saisonniers ce droit durant quatre ans ou plus : c’est incroyable qu’en
1991, notre pays ait des dispositions légales qui ne lui permettent pas de
signer une Convention internationale sur les droits de l’enfant. C’est dire
qu’il y a encore du pain sur la planche pour ceux qui s’engagent au nom de
l’enseignement social chrétien !
Encadré
Président de Caritas Suisse, Vital Darbellay est également président de
"Pro Familia Suisse" et des Syndicats chrétiens valaisans. Instituteur de
formation, il a quatre enfants, dont une fille adoptée. Agé de 62 ans,
conseiller national de tendance chrétienne-sociale, il est président du
groupe démocrate-chrétien au Parlement depuis le 1er janvier 1989.
Encadré
A l’occasion du centenaire de l’encyclique "Rerum Novarum", l’Université de
Fribourg organise du 24 au 27 avril un important Colloque international intitulé "Rerum Novarum 1891/1991-Cent ans d’enseignement social chrétien".
Une première partie du Colloque portera sur l’enseignement social chrétien
et son évolution, une seconde sur les défis de l’interdépendance et de la
solidarité mondiales. La troisième journée permettra de jeter un regard sur
la société suisse à l’aube du XXIe siècle. Une journée commémorative, à laquelle assisteront notamment le président de la Confédération Flavio Cotti
et le cardinal Roger Etchegaray, président du Conseil pontifical "Justice
et Paix" clôturera cette rencontre internationale à laquelle participeront
des invités de nombreux pays.
L’agence APIC a rencontré trois personnalités qui participent à ce Colloque
: la cheville-ouvrière de l’organisation de cette commémoration, le professeur de droit international Nicolas Michel, de l’Université de Fribourg,
l’homme politique valaisan Vital Darbellay, conseiller national démocratechrétien, et l’économiste français Jean-Marie Valarché, professeur émérite
de l’Université de Fribourg. L’interview du professeur Michel a été publiée
dans APIC No 43, du 12 février. (apic/be)