APIC - Dossier
Le point de vue orthodoxe
Paris, 25novembre(APIC) Après avoir consulté l’épiscopat, le Saint-Synode
de l’Eglise orthodoxe russe (EOR) décidait le 8 octobre dernier de ne pas
envoyer de "délégués fraternels" au Synode des évêques catholiques sur
l’Europe qui se déroulera au Vatican du 28 novembre au 14 décembre prochain, "en raison du développement du prosélytisme catholique sur le territoire canonique de l’Eglise orthodoxe russe". Dans sa dernière livraison,
le Service orthodoxe de presse et d’information (SOP) à Paris fait le point
sur le refus de l’EOR de participer au Synode sur l’Europe.
Dans une prise de position diffusée à la mi-octobre par l’Osservatore
Romano, l’Eglise catholique répondait sur deux points aux critiques émises
par le patriarcat de Moscou: la reconnaissance de l’Eglise uniate en Ukraine répare une injustice historique et la nomination d’évêques de rite latin
dans les limites canoniques de l’Eglise russe constitue un devoir à l’égard
des communautés catholiques dispersées en URSS. Il s’agit notamment de
pourvoir aux besoins pastoraux de fidèles déportés de leur région d’origine
lors de la répression stalinienne. Pour le Vatican, ces deux mesures font
partie du droit à la liberté de conscience et "l’action ’missionnaire’ de
l’Eglise catholique et l’exigence d’une ’nouvelle évangélisation’, considérée comme impérative à l’aube du troisième millénaire, ne négligent pas et
veulent même promouvoir l’oecuménisme".
"La Russie n’est pas une terre de mission"
Dans les milieux orthodoxes, on souligne cependant que les réactions
d’irritation de la part du patriarcat de Moscou ne sont pas dues uniquement
aux deux points évoqués par le communiqué du Vatican mentionné plus haut.
"Elles tiennent compte, relève le SOP, d’un contexte général qui tend à
considérer la Russie comme une ’terre de mission’ en dépit de l’existence
millénaire de l’Eglise orthodoxe russe, de son expérience tragique au cours
des sept dernières décennies et de son engagement en faveur de l’ oecuménisme". "Nombreux sont les orthodoxes qui, tout en reconnaissant le bienfondé d’une action pastorale pour les communautés catholiques d’Ukraine ou
de Russie, poursuit le SOP, éprouvent des interrogations et une réelle préoccupation face à des opérations d’envergure qui, manifestement, ont pour
objectif de susciter de l’intérêt pour le catholicisme".
Parmi ces initiatives récentes, les orthodoxes retiennent notamment le
"pont spirituel médiatique" organisé le 13 octobre dernier entre Fatima et
Moscou, au cours duquel "des ’experts’ ont relaté l’histoire du ’message’
de Fatima sur la ’conversion de la Russie’, ou bien encore le nombre impressionnant de jeunes orthodoxes conviés à Czestochowa lors du dernier
voyage du pape en Pologne". D’autres exemples sont fournis par le Service
orthodoxe de presse et d’information, tel le festival de la jeunesse organisé en mai 1991 à l’Université de Moscou sous l’égide de plusieurs associations catholiques dont l’objectif reconnu est l’évangélisation des pays
de l’Est ou bien encore les émissions catholiques en langue russe "Blagovest" radiodiffusées sur tout le territoire de l’URSS.
Les orthodoxes estiment qu’il ne s’agit pas là de porter une assistance
pastorale à la "diaspora catholique" en Russie, notamment aux populations
polonaises, allemandes ou lituaniennes dispersées dans le pays sous la répression stalinienne, "car toutes ces initiatives s’adressent avant tout à
un public russe de ’culture orthodoxe’". Dans tous ces cas, affirment-ils,
il n’est pas question actuellement d’une quelconque concertation ni de
"collaboration oecuménique" avec l’Eglise russe.
Réactions de personnalités catholiques connaissant l’orthodoxie
Face à ces tensions entre l’EOR et l’Eglise catholique, plusieurs personnalités catholiques connaissant bien l’orthodoxie ont fait part de leurs
inquiétudes face aux conséquences qu’une utilisation à courte vue du renouveau religieux dans les pays de l’Europe de l’Est pourrait avoir dans le
dialogue entre catholiques et orthodoxes. Dans une contribution à la préparation du Synode sur l’Europe publiée par le bulletin du diocèse de Troyes,
"Eglise dans l’Aube", Mgr André Fauchet, évêque dioocésain, et Mgr Gérard
Daucourt, évêque coadjuteur, se déclarent inquiets quant aux retombées que
quelques initiatives catholiques en Union soviétique peuvent avoir sur le
dialogue entre les deux Eglises, alors que les relations entre catholiques
et orthodoxes au niveau local en Occident sont dans l’ensemble très constructives.
"Pour certains, relèvent les deux évêques, la Russie - pour ne prendre
que cet exemple - semble être considérée purement et simplement comme un
nouveau champ de mission pour l’avenir duquel seuls les catholiques sauraient ce qu’il faut faire et auraient les moyens de le faire". Pour éviter
tous malentendus, poursuivent-ils, il est nécessaire de développer des actions communes avec les orthodoxes, "en concertation et collaboration avec
eux".
Dom Michel Van Parys, abbé du monastère bénédictin de Chevetogne, en
Belgique, met en garde contre toute interprétation de l’"évangélisation" à
l’Est comme une simple tentative de "christianiser ou de rechristianiser"
la société, ce qui aboutirait à une sorte de "mainmise" faisant courir le
risque d’un énorme contre-témoignage, notamment au cas où les catholiques
en viendraient à négliger "le respect qu’ils doivent aux chrétiens et aux
Eglises chrétiennes des pays d’Europe centrale et orientale qui y annoncent
l’Evangile depuis longtemps". Dans une étude publiée en mai dernier dans la
revue "Lumière et Vie" à Lyon, le Père René Beaupère, dominicain, directeur
du Centre oecuménique Saint-Irénée, en appelait déjà au véritable "esprit
oecuménique" qui, au lieu de se substituer aux Eglises de l’Est sorties
meurtries et affaiblies du communisme, doit savoir "se mettre à leur service (...) dans le respect de leur culture religieuse".
Et le Père Beaupère de regretter qu’il existe au sein de l’Eglise catholique des courants qui fournissent des exemples de "reconquête ou de conquête... La Pologne en particulier, mais aussi la Lituanie et l’Ukraine apparaissent de plus en plus comme des bastions à l’intérieur desquels de futurs missionnaires pour l’Union soviétique orthodoxe fourbissent leurs armes. Des séminaires s’ouvrent, où se forment des ’apôtres’ pour l’Europe de
l’Est: des ordres religieux ont des visées sur Moscou et Leningrad et ils
accueillent des novices d’URSS; des publications d’Europe occidentale collectent des fonds dans ce but et appellent à soutenir cette cause par la
prière". Le dominicain lyonnais déplore ainsi la "tentation de grapiller
dans la vigne du voisin" qui se fait jour au nom de la liberté religieuse.
(apic/sop/be)