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    Libéria: le conflit du siècle passé (020596)

    APIC - Dossier

    Quand les anciens esclaves devenus maîtres

    attisent la haine pour des générations

    Monrovia, 2mai(APIC) 200’000 morts en quelques années de conflits sanglants, plus d’un million de réfugiés. Le Libéria est encore et toujours

    divisé en factions rivales. Le pays, terre d’asile il y a plus d’un siècle

    et demi pour les esclaves libérés d’Amérique du Nord, paie un lourd tribu

    aux erreurs du passé qui attisent les haines d’haujourdhui. Notre dossier,

    avec Fides, l’agence d’information de la Congrégation pour l’évangélisation

    des peuples.

    Libéria, où "terre de liberté". Le nom donné au premier Etat indépendant

    d’Afrique n’avait pourtant rien de trompeur pour les premiers Libériens,

    20’000 anciens esclaves noirs d’Amérique rapatriés en 1821. Trompeur? Dans

    ce pays dont le nom évoque non seulement la liberté des individus mais encore un climat de sécurité et de paix, le conflit couve depuis plus d’un

    siècle. Permanent et sanguinaire, avec des alternances...

    Les dernières violences ont éclaté le 6 avril dernier. Elles s’inscrivent dans le prolongement du "nouveau" conflit qui ravage le pays depuis

    décembre 1989, et qui a déjà fait plus de 200’000 morts. Le 6 avril en effet, des combats ont opposé les milices fidèles à Johnson à celles qui appuient Taylor et Kromach. Les combats entre factions rivales redoublent

    d’intensité ces temps. Et des centaines de civils affluaient à nouveau ces

    jours vers le même camp de Greystone, qu’ils avaient pourtant quitté la semaine dernière durant le cessez-le-feu. Le enième depuis six ans.

    Les combats et les pillages de commerces et de maisons d’habitation ont

    contraint les 2’000 étrangers présents sur le territoire à quitter le pays.

    Plus de 20’000 civils libériens ont trouvé refuge dans le grand parc de

    l’ambassade américaine. Les témoignages en provenance de Monrovia, capitale

    à nouveau dévastée, faisaient état peu après le 6 avril de plusieurs centaines de blessés... et de cadavres abandonnés dans les rues où commencent

    à se répandre les maladies contagieuses. La violence a contraint les organisations humanitaires à bloquer leurs actions. La capitale manque d’eau,

    de vivres et de médicaments.

    Les luttes fratricident n’épargnent rien ni personne. Pas même les Eglises. L’archevêque catholique de Monrovia, Mgr Michael Kpkala Francis a dû

    quitter le pays pour se réfugier en Sierra Leone. A trois reprises, des

    groupes d’homme en armes sont entrés à l’archevêché pour piller et menacer.

    La Firestone: un Etat dans l’Etat

    Bordé par L’océan Atlantique, avec au nord-ouest la Sierra Leone, la

    Guinée au nord et la Côte d’Ivoire à l’Est, le Libéria a une superficie de

    111’369 km2 pour une population de 2,6 millions (1990).

    Le sous-sol ne possède ni pétrole ni charbon. Il est en revanche riche

    en uranium, en or, diamant, cuivre et zinc. Les industries sont peu développées, même si le pays compte la plus grande plantation de caoutchouc du

    monde. Une plantation qui appartient à la multinationale Firestone, considérée comme un Etat dans l’Etat. Avec son organisation autonome de sécurité, sa propre gare, son chemin de fer, sa radio. Sans parler de son aéroport et de sa banque bien entendu.

    Cacao, café, huile de palme, banane et riz complètent la production

    agricole du Libéria, qui peut se targuer de posséder la flotte marchande battant pavillon sous ses couleurs du moins - la plus nombreuse. Près de

    40% des navires marchands du monde entier. Pour des raisons fiscales, à défaut de sécurité souvent. Et au grand dam des mouvements écologistes.

    L’Histoire pour comprendre les histoires...

    Tenter non de comprendre mais de cerner les causes des haines qui déchirent et ravagent le pays depuis plus d’un siècle n’est pas chose aisée.

    Mais l’histoire est d’un grand secours. Pour constater d’abord et entre autres que les luttes d’aujourd’hui opposent les descendants d’esclaves noirs

    rapatriés d’Amérique aux autochtones. A leurs descendants plutôt. Qui voient en "ces fils de rapatriés" ni plus ni moins que des colons.

    L’histoire du Libéria d’aujourd’hui commence avec l’"American Colonization Society", une organisation "philantropique" fondée aux Etats-Unis

    d’Amérique en 1816. Qui pense faire de cette partie de terre d’Afrique - la

    côte de la Guinée - la nouvelle patrie des esclaves de couleur qui venaient

    d’être affranchis. De vastes terrains furent alors achetés par des membres

    de cette société, lesquels commencèrent à traiter avec les chefs locaux

    jusqu’à la conclusion d’un accord, le 13 avril 1821.

    Des groupes d’esclaves libérés ne tardèrent pas à débarquer dans ce

    "nouveau pays". Le nom de "Libéria" n’ayant été trouvé que six ans plus

    tard, en 1827, par un pasteur protestant. L’"American Colonization Society", comptait dans ses rangs des hommes politiques importants, dont le président James Monroe. D’où le nom de la capitale fondée en 1821: Monrovia.

    Le rapatriement des anciens esclaves fut considéré comme un acte normal

    de réparation envers ses populations réduites à l’esclavage par les blancs.

    Mais l’acte cachait en partie seulement la vraie raison, à savoir éviter

    des problèmes sociaux et politiques trop graves si un nombre trop important

    de noirs libres restait aux Etats-Unis.

    Les anciens esclaves deviennent maîtres: l’apartheid avant l’heure

    Il aura fallu 26 ans, depuis le premier débarquement des nouveaux

    citoyens, pour assister à la naissance proprement dite de l’Etat du Libéria, le 26 avril 1847. Le premier président de la République indépendante

    de l’Afrique, Joseph Roberts, s’engagea tout d’abord à détruire le commerce

    clandestin des négriers dans les régions avoisinantes. Mais la première erreur, sans doute porteuse de haines à répétition entre générations, n’allait pas tarder à être commise. Puisqu’une des premières mesures du nouvel

    Etat fut de refuser les droits civils à 16 tribus aborigènes, tenues dans

    un état de sujétion. 16 tribus qui se virent par-dessus le marché refuser

    la liberté de mouvement.

    Sur cette terre qui devait être le modèle d’une "liberté pleine et authentique", allait s’instaurer de fait une situation d’apartheid. Somme

    toute peu éloignée de l’esclavage, duquel était pourtant sorti les nouveaux

    tenants du pouvoir. Cet état de fait dura plus d’un siècle et demi. Plus de

    150 ans durant lesquels les afro-américains n’ont cessé de pratiquer une

    politique de classe. En s’enrichissant grâce à l’exploitation des populations autochtones.

    Au début du XXe siècle, la République, endettée jusqu’au cou, était au

    bord du gouffre. Son indépendance, alors menacée, fut toutefois renforcée

    grâce à l’habileté politique du président Blynden, originaire des Antilles.

    Qui trouva dans les rapports avec les Etats-Unis, un développement nouveau.

    Ce développement des rapports économiques avec les grandes entreprises américaines allait être repris par le président afro-américain William Tubman,

    arrivé au pouvoir en 1943. Cette politique n’allait pas tarder à accroître

    encore la différence entre le niveau de vie des afro-américains et le reste

    de la polpulation. En 1976, commencèrent les premières grèves, et l’année

    1979 vit éclater les premiers graves incidents à Monrovia, au cours desquels la police massacra 32 personnes et en blessa au moins 200.

    Les faux cessez-le-feu et les vrais appels aux armes

    Le 12 avril 1980, un aborigène, le sergent Samuel Doe, allait prendre la

    tête d’un coup d’état. Il fit passer devant le peloton d’exécution une

    grande partie du précédent gouvernement, après des procès sommaires. De

    nombreuses familles de descendants des anciens esclaves libérés, passèrent

    de nouveau l’Atlantique. Mais en sens inverse cette fois. Par peur des conséquences du coup d’état.

    Le nouveau gouvernement de Doe était composé de militaires et de membres

    du Parti progressiste populaire et du Mouvement pour la justice en Afrique.

    A défaut de pouvoir créer un Etat où les aborigènes pourraient enfin accéder aux domaines économiques, politiques et sociaux, Sanuel Doe se limita à

    amener au pouvoir sa propre ethnie, les Khram, en se comportant de manière

    cruelle et atroce. N’hésitant pas à éliminer ses propres compagnons de "révolution".

    Les années qui ont suivi ont été dominées par des complots contre Samuel

    Doe, ainsi que par des représailles et des affrontements armés pour éviter

    les tentatives de révolte. Le 23 décembre 1989, la neuvième tentative de

    coup d’état marquait le début des combats de Charles Taylor et de Prince

    Johnson, à la tête de 5’000 rebelles en armes. Le 9 septembre 1990, Samuel

    Doe était assassiné après avoir été torturé. Pendant que Prince Johnson se

    proclamait président.

    Les six dernières années ont été pour le Libéria des années tragiques de

    guerres civiles. Qui ont coûté la vie à 200’000 personnes et fait plus d’un

    million de réfugiés. Les différents accords entre les factions en lutte

    n’ont pas permis de résoudre les problèmes, de rétablir la situation et de

    donner un gouvernement au pays. Cela malgré la médiation de l’ONU et l’intervention d’autres forces internationales.

    Le 20 août 1995 enfin, un nouvel accord de paix, le 12e, était signé à

    Abuja, dans la capitale du Nigéria, par les chefs des principales factions

    en lutte. Cet accord prévoyait le désarmement des milices irrégulières et

    la constitution d’un Conseil d’Etat provoisre, qui devait nommer un gouvernement "ad intérim" et préparer ainsi le terrain aux élections

    présidentielles prévues en août prochain. L’accord a cependant fait long

    feu. Une fois de plus. L’ordre d’arrestation, lancé par le Conseil d’Etat

    contre Roosevelt Johnson, ancien ministre des régions rurales et membre

    d’un groupe de combattants de l’ethnie khram accusé d’homicide, aurait dû

    être le signal manifestant l’autorité du Conseil d’Etat libérien (organe

    exécutif collégial de transition) mis en place après les accords de Cotonou

    le 25 juillet 1993. Il provoqua au contraire un soulèvement ethnique qui

    coalisa les Khram contre Taylor et Kromah, tous deux vice-présidents du

    Conseil d’Etat provisoire et adversaires de Johnson. Les armes ont repris

    de plus belle, alors que l’on tentait avec peine d’entreprendre les négociations en vue d’un 13e cessez-le-feu.

    Les derniers affrontements, en date du 30 avril, ont fait échouer la

    tentative amorcée par le secrétaire d’Etat adjoint américain pour les Affaires africaines, George Moose, de prendre contact avec les chefs de faction. Ce dernier est rentré à Washington, après avoir enregistré l’échec de

    de sa mission qui était de renforcer un processus de paix. Un de plus.

    Avant le nouvel appel aux armes. (apic/pierre rottet, avec fides)

    ENCADRE

    Les descendants des afro-américains constituent le 10% de la population.

    Malgré le développement de l’instruction publique et privée durant ces dix

    dernières années, les analphabètes représentent 65% de la population. La

    religion officielle était le christianisme dans les périodes de stabilité

    politique, mais une partie importante de la population est musulmane, et

    les autres sont de rites traditionnels animistes. Quant aux catholiques,

    ils ne représentent guère que le 3,4% de la population. L’Eglise catholique

    est particullièrement présente dans les domaines de l’éducation et de l’assistance, avec des jardins d’enfants pour 5’700 écoliers, 36 écoles primaires et 26 écoles secondaires, 1 hôpital, 17 dispensaires, 2 léproseries, 7

    orphelinats, 1 maison pour personnes âgées et une autre pour personnes handicapées. (apic/fides/pr)

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