APIC-DOSSIER
Les mesures de contrôle n’empêchent pas les ouvertures
Bruxelles, 27 février(APIC) "Dans la Chine aujourd’hui tentée par la société de consommation, on est loin d’assister à un déclin religieux". L’affirmation de Nicolas Standaert, un jeune jésuite établi depuis deux ans à
Hong Kong qui a mis son stage de formation à profit pour se spécialiser
dans l’étude de la culture et de la société chinoise, n’est pas lancée gratuitement. Le regard que pose sur la Chine le jeune jésuite est celui du
connaisseur. Invité à Bruxelles de l’Association belge des journalistes
d’information religieuse, il a fait le point sur l’évolution du christianisme en République populaire de Chine. Pour lui, les mesures de contôle
exercées dans le pays n’arrivent pas à empêcher les ouvertures...
A Hong Kong, Nicolas Standaert passe une bonne partie de ses journées à
lire la presse quotidienne et périodique en provenance de Chine. La revue
"China News Analysis", pour laquelle il travaille avec deux compagnons jésuites et sept collaborateurs chinois, reçoit de Chine 25 journaux nationaux ou régionaux, ainsi qu’une cinquantaine de revues.
Cette presse est systématiquement dépouillée et la matière des articles
fait l’objet de fiches pour constituer des dossiers sur l’évolution sociale, politique, économique et culturelle de ce pays. "En parcourant la presse, on peut se faire une idée de ce que la société chinoise pense d’ellemême, et pas seulement de ce que la propagande du régime veut montrer".
Fondée en 1953, "China News Analysis" est ainsi en mesure de publier tous
les quinze jours un numéro passant en revue des aspects majeurs de l’actualité chinoise.
Une option sérieuse
Devant les informateurs religieux réunis à Bruxelles, Nicolas Standaert
n’a pu aborder cette actualité que sous un seul angle: l’évolution du
christianisme. En arrivant en Chine en 1901, un missionnaire belge tel que
Vincent Lebbe avait immédiatement perçu le risque pour l’Eglise de rester
un "corps étranger" dans la société chinoise. Le constat que Nicolas Standaert fait aujourd’hui est plus nuancé: "Aucune Eglise fondée par des missionnaires occidentaux ne repose autant sur ses propres cadres que l’Eglise
en Chine. Après quatre décennies de persécution et de contrôle strict, le
christianisme est découvert comme une option sérieuse. D’aucuns parlent même d’une expansion massive. Cet optimisme mérite toutefois d’être tempéré
par la prudence de l’historien: les évolutions miraculeuses annoncées par
le passé ne se sont guère vérifiées. Mais un fait est incontestable: dans
la Chine aujourd’hui tentée par la société de consommation, on est loin
d’assister à un déclin religieux".
Les 26 radios protestantes
Les chrétiens les plus nombreux sont protestants: de 700’000 fidèles en
1949, ils sont passés à 5 millions en 1989 et bénéficient de quelque 6’000
lieux de culte. Les Eglises protestantes sont, en général, bien organisées
et concentrées en milieu urbain. Soutenues par l’étranger, elles ont multiplié les émissions en dialectes locaux: la Chine compte 26 radios protestantes contre une radio catholique qui n’émet qu’en mandarin. De plus, les
protestants ont misé sur la formation de haut niveau: leurs Eglises ont
leurs entrées dans le monde intellectuel; avant 1949, elles avaient contribué à la fondation de 13 universités (contre 2 du côté catholique). Les
Eglises protestantes ont choisi de se rattacher au Mouvement patriotique
des Trois Autonomies, qui entend promouvoir l’autonomie financière des
groupes croyants, ainsi que leur autonomie de gouvernement et de propagande.
A côté des Eglises protestantes instituées, il existe de nombreuses petites sectes sous la forme d’Eglises domestiques au langage assez radical
et à la doctrine souvent simplifiée à l’extrême. Ainsi voit-on les adeptes
du groupe "renaissance par la contrition" s’efforcer d’extérioriser leur
repentir par des larmes...
Quant aux catholiques, ils sont passés de 3 millions en 1949 à environ
3,6 millions 40 ans plus tard. Le catholicisme a davantage pénétré dans le
milieu rural, grâce à la catéchèse et à la formation des baptisés. En 1957,
les catholiques ont été placés devant un choix crucial: ou bien rallier
l’Association patriotique des catholiques chinois, qui est devenue de ce
fait la seule Eglise catholique reconnue par Pékin, ou bien maintenir coûte
que coûte un lien avec Rome et passer dans la clandestinité. beaucoup ont
opté pour cette seconde option. La persécution subie par ces catholiques
n’empêche pas Nicolas Standaert de s’interroger sur leur refus radical d’un
compromis: "En de nombreux cas, on peut se demander s’ils n’échappent pas
au contrôle de Rome!"
Chrétiens culturels
A côté des chrétiens qui se rattachent à des Eglises instituées ou à des
sectes issues du protestantisme, il existe une petite catégorie de personnes que les instances nationales pour les religions en Chine classent comme
"chrétiens culturels". Quelques traits majeurs les caractérisent. Il s’agit
surtout d’intellectuels qui se sont intéressés à la philosophie et souvent
même à la théologie chrétienne. Certains partagent la foi chrétienne, mais
c’est loin d’être le cas pour tous. En revanche, tous les chrétiens dits
"culturels" ont découvert le christianisme en dehors d’un contact avec des
missionnaires ou d’une fréquentation des Eglises locales. Nicolas Standaert
estime pour sa part que "c’est probablement le groupe chrétien le plus intéressant en Chine, car il est sans doute appelé à avoir une réelle influence sur la culture chinoise".
Il n’y a pas, chez les "chrétiens culturels", qu’une sympathie extérieure à l’égard de la religion chrétienne. Quelques-uns ont signé des contributions originales à la réflexion théologique. Par exemple, ils ont fait
appel à la Bible pour encourager le patriotisme des chrétiens chinois et
leur distance à l’égard de l’Occident. Ou alors ils ont invoqué la réconciliation typiquement chinoise entre le mouvement du "yang" et la passivité
du "yin" pour montrer que l’on ne saurait opposer le service de l’Etat à la
marche à la suite du Christ. On découvre également chez ces chrétiens des
critiques à l’égard de la catéchèse traditionnelle en Chine, qui leur paraît avoir perdu sa veine prophétique et s’être trop attachée à une vieille
théologie occidentale et à une autorité centralisatrice.
L’influence de Liu Xiaofeng
Un des "chrétiens culturels" les plus connus et les plus remarquables
est Liu Xiaofeng, un jeune professeur de philosophie à l’Université de Pékin. Il doit sa notoriété à un best-seller récent de 400 pages publié en
Chine sous le titre "Vers la vérité et la croix". Plaidant pour une prise
au sérieux de la théologie, Liu Xiaofeng estime que si Dieu s’est tu en
Chine pendant qu’on redécouvrait la croix et la résurrection du Christ en
Europe de l’Est, c’est sans doute parce que les chrétiens ont trop longtemps parlé de Dieu à l’occidentale.
Les remarquables présentations que Liu Xiaofeng a faites ces dernières
années de grands théologiens occidentaux ont permis à bien des théologiens
asiatiques de les découvrir et de pouvoir s’en inspirer. Liu Xiaofeng aspire, en effet, à faire découvrir aux Chinois plus qu’une pensée, une sagesse
ou une doctrine: "Seule la personne du Christ peut nous sauver", écrit-il,
tout en réclamant une réconciliation entre l’Evangile et la culture chinoise.
Des signes pour demain
La distance culturelle qui sépare la Chine de l’Eglise de tradition occidentale, et souvent très latine, pourra-t-elle être comblée demain? Ou
bien la société de consommation va-t-elle laminer les derniers vestiges de
christianisme épargnés par quelques décennies de communisme?
La lecture quotidienne de la presse chinoise, selon Nicolas Standaert,
n’invite pas à une réflexion aussi négative ni aussi tranchée. S’il est
vrai que les "chrétiens culturels" (une centaine de personnes...) ne représentent qu’une proportion dérisoire sur plus d’un milliard de Chinois, leur
existence et leur réflexion attestent que des questions se posent sur
l’avenir de la Chine, la science qu’on y développe, le modèle de société
qu’on y conçoit.
Même la culture chinoise fait aujourd’hui l’objet de questionnements
inouïs: la "Grande Muraille" que l’on est si fier de faire découvrir aux
visiteurs n’est-elle pas, se demandent certains, devenue le symbole de la
fermeture du pays au monde extérieur? En tout cas, conclut Nicolas
Standaert, sans oublier la répression des manifestations sur la place "Tien
An Men en juin 1990, on ne peut réduire l’image de la Chine à un renforcement du contrôle et des arrestations. "Manifestement, les mesures de contrôle n’arrivent pas à empêcher les ouvertures". (apic/cip/pr)