APIC DOCUMENT (170289)
évêques de France, à Monsieur Théo Klein, président du Conseil représentatif des institutions juives de France au sujet du carmel d’Auschwitz
Maître,
Le 22 février 1987, à Genève, les cardinaux Danneels, Lustiger, Macharski et moi-même nous sommes engagés à ce que les carmélites quittent le vieux théâtre, lieu de dépôt du gaz zyklon b pendant la guerre, pour s’installer dans un nouveau couvent qui serait construit à l’intérieur d’un
centre d’information, d’éducation, de rencontre et de prière, situé hors
des limites des camps d’Auschwitz et de Birkenau.
A la date d’aujourd’hui, force nous est de reconnaître que ni le nouveau
couvent, ni le centre n’ont commencé d’être construits. Nous regrettons et
déplorons profondément ce retard par rapport aux engagements pris. Nous
comprenons même que ce dernier puisse être interprèté comme un non-respect
de nos engagements.
Mais nous affirmons que les engagements signés seront tenus, en dépit du
retard survenu parce que les difficultés qui ont été les causes de ce retard sont maintenant connues de nous et ont été surmontées. Nous voulons
vous livrer quelques clarifications sur ces difficultés et le signe que la
phase des constructions est maintenant imminente.
Difficultés administratives :
La position officielle du gouvernement polonais a été exprimée le 31
décembre 1987 par une lettre du ministre des cultes, M. Loranc, au Dr
Riegner. Le ministre déclarait que le gouvernement ne s’opposait pas à
l’accord de Genève II, mais que l’approbation définitive n’interviendrait
qu’après l’élaboration d’un plan d’ensemble. Une copie de cette lettre a
été transmise au cardinal Macharski. Tout n’a cependant pas été résolu par
cette annonce. La cession du terrain dépend encore, en effet, de l’adoption
par la Voivodie d’Oswiecim du plan d’urbanisme en cours dont nous ignorons
la date d’application.
Difficultés tenant à l’opinion catholique et nationale polonaise
L’accord de Genève a été signé par le cardinal Macharski parce
qu’Auschwitz est sur le territoire de son diocèse. Il lui restait à
convaincre le peuple polonais qu’en le respectant, on ne maltraitait pas
les carmélites et qu’on ne niait pas le martyre des Polonais perpétré
également en ce lieu. La tâche était considérable et infiniment délicate.
Il fallait à la fois réaliser l’accord et faire évoluer les mentalités et
les consciences.
Aujourd’hui, les soeurs ont accepté la décision de construction d’un
nouveau couvent. Cette acceptation est d’une extrême importance. En
s’établissant à Auschwitz, l’intention des soeurs était de prier pour les
morts. Ce geste ne voulait, en aucun cas, ignorer le martyre du peuple
juif. Elles ont donné maintenant à la décision du transfert du couvent, un
consentement irrévocable, car elles perçoivent l’intention de l’Eglise
catholique, exprimée par leur archevêque, de respecter la shoah. Elles entendent, par cette démarche d’obéissance, contribuer au progrès de la relation entre juifs et catholiques, demandé par le Concile Vatican II dans la
déclaration "Nostra aetate" et adhérer aux orientations sans cesse rappelées depuis lors par le pape Jean-Paul II.
Autre élément nouveau, le supérieur général de l’ordre des carmes vient
de me confirmer cette acceptation par une lettre qu’il m’a adressée le 27
janvier dernier: "’Si l’accord de Genève du 23 février 1987 a été signé par
la délégation catholique au nom de l’Eglise, le devoir d’en exécuter tous
les points était hors de toute discussion et, par conséquent, les carmélites déchaussées d’Auschwitz devaient accepter le transfert prévu par l’accord. C’est ce que j’ai fait savoir au définitoire général, en la session
du 19 janvier 1989 et aux supérieurs de notre province carmélitaine de Pologne, le plus rapidement possible. Le Père provincial de Pologne, bien que
personnellment défavorable au transfert, accepta fidèlement ma pensée et ma
volonté et la fit connaître au cardinal F. Macharski et aux carmélites
déchaussées, lesquelles l’ont acceptée de même, avec un grand amour de
l’Eglise et du pape."
Nous devons rappeler aussi que le projet de construction du centre est
un élément essentiel des dispositions prévues à Genève. Ce projet, préparé
par le cardinal Macharski, est désormais accepté par l’épiscopat polonais.
Afin de mieux souligner la dimension ecclésiale de cette création, le cardinal Macharski a demandé à Mgr Muszynski, président de la Commission polonaise pour le dialogue avec le judaisme, d’assumer, en raison de ses fonctions, la responsabilité de la constitution du centre.
Les Eglises catholiques d’Europe ont été appelées à soutenir activement
ce projet. Depuis deux ans, des dons ont été recueillis à cet effet. Un comité international composé de personnalités de différentes nationalités, va
être créé dans les jours qui viennent pour définir les orientations du
centre.
Les dispositions prévues :
L’attribution du terrain n’est pas encore intervenue pour les raisons
administratives expliquées plus haut. Dans l’éventualité de réponses
imminentes à donner à l’administration, voici les dispositions qui sont
envisagées et sur lesquelles nous aimerions recueillir votre accord.
Le nouveau couvent sera construit en tout état de cause en un lieu à
distance du camp d’Auschwitz et de ses annexes. Il en sera séparé par le
terrain et les bâtiments du centre. Le couvent sera isolé et protégé par un
mur et un rideau d’arbres
Le centre devra être installé sur un emplacement relativement proche du
camp pour en faciliter l’accès aux visiteurs du camp et lui permettre de
remplir le but qui lui a été assigné dans l’accord de Genève.
Si, d’ici le 22 juillet 1989, anniversaire de la déclaration Zakhor de
Genève I, de nouveaux obstacles, indépendants de notre volonté, se présentaient, retardant les opérations et si nous n’étions pas alors en mesure de
vous proposer un calendrier définitif qui pourrait être acceptable par
vous, nous demanderions au supérieur général de l’Ordre des carmes de
prendre les mesures voulues pour une installation provisoire des soeurs en
attendant l’achèvement de la construction du couvent. D’ores et déjà, celui-ci m’a assuré que, pour des raisons graves, il pourrait, avec son définitoire, envisager une telle décision.
Quant au bâtiment du vieux théâtre, dépôt du gaz zyklon b pendant la
guerre, sa destination sera réglée d’un commun accord, dans l’esprit de la
déclaration d’Auschwitz du 22 juillet 1986, et fera l’objet d’une convention ultérieure entre les deux parties.
Il va sans dire, Maître, que vous pouvez faire état de cette lettre
publiquement.
Je vous prie d’agréer l’expression de ma haute considération.
Cardinal Albert Decourtray,
Co-président de la réunion de Genève