APIC - Document
Baar (ZG), 01août(APIC) 60 journalistes catholiques, éditeurs et spécialistes des médias réunis à Baar (ZG) du 14 au 16 mai ont adopté mercredi
16 mai un texte faisant figure de Document sur "La liberté de l’information". Le Document voté par le Conseil de l’Union Catholique Internationale
de la Presse (UCIP) comprend, outre quelques paragraphes d’introduction et
la conclusion, un exposé complet en douze thèses soulignant notamment la
nécessité d’une opinion publique dans l’Eglise proclamée par l’instruction
pastorale "Communio et Progressio" de 1971 et la nécessité d’une information honnête, cohérente et complète, telle qu’elle apparaît dans la Déclaration universelle des Droits de l’Homme proclamée par l’ONU en 1948 et les
écrits de l’Eglise. L’APIC en donne ici le texte intégral:
Introduction
Les médias ont commencé à jouer un rôle dans la vie de la société dès le
XVIIIe siècle quand la liberté d’opinion et de presse fut reconnue. Cette
liberté a connu ensuite un intérêt croissant au cours du XIXe siècle, et
elle fut inscrite comme un principe fondamental dans les Constitutions des
Etats modernes; ce fut également le cas au XXème siècle, quand un certain
nombre de nouveaux Etats se déclarèrent indépendants.
Ces déclarations nationales furent confirmées après la dernière guerre
par des déclarations internationales. La Déclaration Universelle des Droits
de l’Homme, proclamée en 1948 par l’Assemblée Générale des Nations Unies
reconnaît cette liberté dans son article 19, et la Convention Européenne de
Sauvegarde des Droits de l’Homme et des Libertés Fondamentales s’exprime de
la même façon en 1950 dans son article 10. Ces articles comportent pour le
signataire une obligation juridique.
Le Concile Vatican II parlait de cette liberté quand il soulignait dans
l’article 5 du Décret "Inter Mirifica" le droit à l’information, ce qui fut
ensuite développé et élaboré dans l’Instruction pastorale "Communio et Progressio" en 1971 dans plusieurs articles (113, 33, 34, 44, 86, 87 et 116).
L’intérêt pour la liberté de l’information a pris de plus en plus
d’importance dans les pays en voie de développement, lorsqu’on s’est
progressivement rendu compte que l’émancipation politique, économique,
sociale et culturelle était essentiellement liée au développement des
médias, avec la libération et la liberté dans le domaine de l’information.
Tout cela est souligné dans l’article 92 de "Communio et Progressio", comme
d’ailleurs dans le rapport McBride de l’UNESCO. Et lors des Congrès
précédents de l’UCIP (Vienne 1977, Rome 1980) cette cohérence a été
également relevée.
Les événements en Europe centrale et Europe de l’Est ont à leur tour mis
en évidence la liberté de l’information. Des publications clandestines paraissent maintenant publiquement et expriment les idées, les désirs, les
opinions des peuples opprimés. Elles mettent en valeur la relation essentielle entre la liberté d’opinion, la liberté d’expression, la liberté
d’information et entre les droits correspondants.
Et quand nous lisons les bulletins de l’Institut International de Presse (Londres), les publications de CPJ Update (Committee to Protect Journalists, New York), les éditions de "Art 19", organisation internationale
pour défendre la liberté d’opinion et d’expression (Londres), les statistiques publiées par l’Observatoire Français de l’Information (Association
de
défense de la liberté de l’information, Montpellier), les communications de
"Reporter sans Frontières", organisation pour la défense de la liberté de
presse (Paris), et bien d’autres, nous sommes stupéfaits et touchés par le
nombre de journalistes tués et emprisonnés dans autant de pays, à cause de
convictions professionnelles qu’ils ne pouvaient exprimer en toute liberté.
Il y a en outre dans différents pays des situations où des pouvoirs
économiques et financiers ont une telle influence sur les médias, par suite
de concentrations exagérées, que ces derniers deviennent une menace ou un
danger pour la liberté de l’information.
L’UCIP a aujourd’hui des raisons impérieuses d’attirer l’attention sur
le problème de la liberté de l’information. D’abord parce qu’il est d’une
grande actualité et le restera dans les années à venir si l’on veut construire une communauté humaine plus libre. Ensuite parce qu’il revient aux
journalistes catholiques, nourris aux sources d’une foi vivante, d’apporter
pour leur part, aux hommes de la communication des éléments de réflexion
sur leurs responsabilités d’informateurs.
Les thèses
1.La liberté de l’information est un aspect de la liberté de l’homme,
doué d’intelligence et vivant en communauté. Cette intelligence comporte la
possibilité de choisir, non pas d’une façon arbitraire, mais en responsabilité, d’après l’évaluation de sa conscience. La liberté est essentiellement
liée à la responsabilité. Et il y a des valeurs primordiales, comme la vérité, la justice, la solidarité, qui doivent être respectées dans les relations entre les hommes.
Cet homme est une personne créée par Dieu à son image, appelée à réaliser en liberté sa vie, sa mission personnelle et sociale dans un monde qui
soit toujours plus digne de la créature humaine. Le message évangélique est
pour le chrétien le fondement sur lequel s’appuie l’orientation de ses actes.
2.Dans le monde actuel, les médias jouent de plus en plus un rôle primordial. Nous vivons dans une société de communication, et le progrès permanent dans le domaine de la technique et de l’électronique a créé un monde
médiatique qui est encore difficile à maîtriser. D’autre part l’homme luimême devient de plus en plus conscient de ses droits et veut d’autant plus
être informé et avoir accès à des connaissances.
3.La liberté de l’information est la réponse au désir et au droit d’être
informé. L’homme a besoin d’une information honnête, cohérente, complète et
précise pour comprendre le monde et les événements qu’il découvre, pour
s’adapter aux circonstances changeantes de chaque jour, pour jouer un rôle
actif et responsable dans son milieu, pour prendre part à la vie économique, politique, sociale, culturelle et religieuse de son temps. C’est pourquoi il est nécessaire qu’il trouve les moyens suffisants à sa disposition
pour faire un choix libre, selon ses besoins personnels et sociaux. Sinon,
son droit à l’information n’est pas assuré (Communio et Progressio 34).
4.Cette liberté de l’information n’est pas arbitraire. Elle ne doit pas
être soumise à l’idéologie. Comme mentionné dans "Inter Mirifica" il faut
tenir compte du contenu de l’information et de l’effet qu’elle peut avoir
sur le public (4). Il faut respecter les droits de l’homme et la dignité
humaine (5). L’homme a droit à son honneur personnel, au respect de sa vie
privée. Il faut se garder de présenter des scènes de violence et de pornographie, surtout dans les médias destinés aux enfants, en portant attention
au langage de l’image qui peut agresser encore plus qu’un texte violent.
5.La liberté de l’information est essentiellement liée à la responsabilité. Elle est une application de la liberté de conscience. La responsabilité est l’expression la plus authentique de la liberté. Cette liberté
n’est donc pas une fin en soi, ni le critère suprême d’appréciation, ni la
justification de toutes les méthodes, mais tout d’abord la condition normale d’une information vraie. On peut en faire bon ou mauvais usage (E.Gabel;
Communio et Progressio 13). Une liberté illimitée et absolue mène au chaos.
Une liberté soi-disant dirigée mène à la servitude. Une liberté responsable, respectant l’homme dans toutes ses dimensions, se réfère à des valeurs
concernant la personne et la société (cf. Inter Mirifica 5).
6.Il y a une alliance réciproque entre la liberté, la vérité et la sincérité. La liberté est une nécessité pour saisir aussi complètement que
possible toute la vérité d’un fait. Les informations recueillies doivent
être publiées en toute sincérité, et rectifiées en cas d’erreur. Le droit
de réponse doit être reconnu et respecté. De cette façon les médias
remplissent leur fonction sociale. Le public met sa confiance dans les médias, sachant que l’objectivité absolue n’existe pas, mais que la véracité
subjective résulte d’une investigation compétente et honnête. Il considère
les médias comme son oreille et son oeil prolongés.
7.Une information libre est indispensable pour la formation d’une saine
et authentique opinion publique. L’absence de celle-ci est un vice, une infirmité, une maladie de la vie sociale (Pie XII, Message au IIIème Congrès
mondial de l’UCIP). L’opinion publique est une conséquence de la nature sociale de l’homme. La libre expression de ses idées est la contribution nécessaire à la réalisation de l’opinion publique (Inter Mirifica 8; Communio
et Progressio 24-28). Par cette liberté, l’information libre exerce aussi
dans la société la fonction indispensable de critique et de contrôle.
8.L’Etat doit en premier lieu promouvoir et protéger la liberté des citoyens et garantir la liberté de l’information ainsi que le droit d’être
informé (Communio et Progressio 86 et 87). De cette façon s’engage un dialogue et s’exprime une diversité d’opinions, une confrontation d’idées qui
contribuent à une véritable communication à laquelle le public doit être
associé. Car "communiquer c’est donner et recevoir" (Communio et Progressio). De cette manière la communication entre les hommes apparaît comme la
finalité profonde de l’information. Le pluralisme d’opinion et la communication sont des éléments fondamentaux d’une véritable démocratie.
9.Non seulement le pouvoir politique, mais aussi la pression économique
et idéologique peuvent rendre difficile ou impossible l’exercice de la liberté de l’information (Communio et Progressio 87). Des concentrations trop
grandes ou des monopoles dans le domaine des médias signifient une menace
ou une domination. Des manipulations par des pouvoirs économiques et financiers, comme d’ailleurs des pouvoirs politiques, sont inacceptables. L’information n’est pas en premier lieu une marchandise, ni un moyen de propagande quelconque, mais un bien social au profit de la personne et de la société. La responsabilité du pouvoir politique est engagée dans la garantie
du pluralisme de la presse. Il appartient à la collectivité nationale à
travers l’Etat ou des instances ad hoc, de créer les conditions juridiques
et économiques de nature à compenser les inégalités, nées du jeu brutal des
seules lois du marché.
10.Le développement économique, social, politique et culturel est essentiellement lié au développement des médias et à une information suffisante
(Inter Mirifica 92). C’est d’une importance primordiale pour les pays du
tiers-monde, comme pour les pays qui se sont libérés ces derniers temps
d’un système autoritaire. La liberté de l’information est un élément essentiel pour la participation de tous les citoyens à l’émancipation entière et
au progrès authentique de la société.
11.Malgré la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme qui proclame
la liberté d’opinion, il y a encore chaque année des journalistes assassinés, emprisonnés et torturés à cause de cette liberté. Maintes fois des
journalistes catholiques sont persécutés parce qu’ils défendent avec conviction la vérité. Ces manifestations de violence doivent être condamnées
parce qu’elles veulent établir par toutes sortes de pressions une information dirigée et mutilée; elles représentent un attentat aux droits fondamentaux de l’homme. Nous restons convaincus que c’est la vérité qui libérera l’homme.
12.La liberté de l’information implique aussi que les conditions nécessaires soient réalisées pour que la liberté de religion puisse s’exprimer
dans les médias (Communio et Progressio 87). Ce droit est d’ailleurs proclamé dans la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme; et le Concile
Vatican II l’a souligné dans le Décret Inter Mirifica 3.
Mais l’instruction pastorale Communio et Progressio proclame aussi la
nécessité d’une opinion publique dans l’Eglise, et la nécessité pour ses
membres d’avoir conscience de la liberté pour exprimer leurs idées, une
liberté fondée sur le sens de la foi ("sensus fidei") et de l’amour. Cette
liberté implique la liberté de l’information; elle doit aussi s’exercer
dans le dialogue avec ceux qui n’appartiennent pas à l’Eglise. L’autorité
responsable doit prendre soin de faciliter un échange d’opinions légitimes
par une liberté de pensée et de parole. L’Eglise a besoin de la réaction
des contemporains, catholiques ou non, concernant les événements ou la vie
des idées (Communio et Progressio 115, 116 et 122).
L’instruction pastorale fait une distinction claire et nette entre les
vérités de la foi et l’Eglise comme partie de l’histoire humaine. L’instruction ajoute que c’est presque un terrain illimité pour un dialogue
dans l’Eglise (117). Cette liberté signifie que le journaliste catholique
doit, en informant, prendre sa responsabilité en connaissance de cause et
en conscience dans le but de construire et non de vouloir détruire. Faire
écho aux diverses opinions dans le peuple chrétien est une façon normale
d’informer aujourd’hui, en tenant compte du "sens de l’Eglise". C’est un
engagement personnel du journaliste dans son domaine propre (E.Gabel)
Et dans la Constitution sur l’Eglise, le chapitre IV qui traite des
laïcs, dit que "les laïcs doivent faire connaître à leurs pasteurs leurs
besoins et leurs désirs avec la liberté et la confiance qui reviennent aux
fils de Dieu et aux frères dans le Christ. A la mesure de la science, de la
compétence et de l’autorité qu’ils possèdent, ils ont le droit, parfois même le devoir d’exprimer leur opinion sur ce qui regarde le bien de l’Eglise" (37). C’est l’explication des idées de Pie XII qui disait que le journaliste comme tous les fidèles doit se garder tout autant d’une servilité
muette que d’une critique sans contrôle. Dans tout ce domaine la confiance
réciproque doit jouer un rôle prépondérant. Dans cet esprit la presse catholique peut exercer ses fonctions de prophétisme, de contestation et de
critique prudente, avec un amour authentique de l’Eglise (E.Gabel).
Conclusion
Nous vivons dans une période exceptionnelle de l’histoire de la liberté, et
l’information y joue un rôle primordial. Le journaliste apporte au grand
public les événements et les courants d’idées de chaque jour, qui deviennent de plus en plus nombreux au fur et à mesure que la liberté de l’information s’intensifie. Vis-à-vis de la personne et de la société il porte une
lourde responsabilité, et le journaliste catholique doit d’autant plus en
être conscient en tant que membre de la société humaine et de l’Eglise. La
liberté de l’information, en toute vérité et sincerité, est un droit universel; inviolable et inaliénable, un droit naturel (cf. l’encyclique Pacem
in Terris). Elle est un bien précieux et un facteur de progrès pour l’homme.
Cette bataille de la liberté ne connaît pas de fin (E.Mounier, Oeuvres
complètes III, page 483). Elle réclame des inventeurs autant que des défenseurs, pour construire un monde d’hommes libres (Cardinal R. Etchègaray,
"L’Evangile aux couleurs de la vie", page 207). (apic/ucip/gar)