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    apic/Docteur Honoris causa pour le P. Ibisate

    Namur: Le P. Ibisate docteur honoris causa des Facultés universitaires

    Plaidoyer pour une autre université (250396)

    Le recteur de L’Université Centro-Américaine de San Salvador s’explique

    Namur, 25mars(APIC) Le Père Francisco Ibisate, recteur de l’Université

    Centro-Américaine de San Salvador, a été lundi 25 mars un des trois premiers docteurs honoris causa des Facultés Universitaires Notre-Dame de la

    Paix à Namur. A travers le Père Ibisate, c’est à une jeune Université fondée par les Jésuites en 1965 que les Facultés de Namur rendent hommage.

    Dans une interview accordée à l’agence CIP, le religieux jésuite d’origine

    espagnole explique le rôle de son Université.

    Le Père Ibisate est arrivé à l’Université Centro-Américaine (UCA) de San

    Salvador en 1966, soit un an après sa création. Peu après, le Père Ignacio

    Ellacuria était nommé recteur. "J’ai été à ses côtés jusqu’en 1989, l’année

    de son martyre et de celui de cinq autres compagnons jésuites, ainsi que de

    deux employées de l’UCA. J’ai été nommé recteur en novembre dernier".

    Plus de 500 étudiants sortent chaque année de l’UCA, qui compte aujourd’hui environ 7.500 étudiants. Près de 350 enseignants travaillent à

    l’Université, dont une centaine de professeurs à plein temps et une soixantaine d’autres qui partagent leur activité entre l’enseignement et des tâches administratives. L’Université a trois Facultés: Sciences économiques

    (gestion et administration, économie, comptabilité, sociologie, droit),

    Sciences appliquées (pour les ingénieurs) et Sciences Humaines (philosophie, théologie, lettres, communication, psychologie, agrégation). "Mais

    chez nous, les professeurs n’appartiennent pas à une Faculté. Ils sont

    groupés par département selon les disciplines et partagent leur enseignement entre les Facultés.

    Au cours de ses 30 premières années, quelle a été l’évolution de l’UCA ?

    P. Ibisate: Notre Université est née en 1965, l’année où se clôturait le

    Concile Vatican II. Ce point de départ est capital, car il situe d’emblée

    l’Université dans la perspective ouverte par le Concile sur un renouveau

    ecclésial. Vatican II a invité l’Eglise à être davantage présente au monde.

    L’Eglise n’existe pas pour elle-même; elle doit être au service du monde et

    y témoigner du Règne de Dieu. C’est un changement considérable par rapport

    à Vatican I, qui s’était surtout préoccupé de l’Eglise pour elle-même.

    Ce changement a eu un effet étonnant sur la masse des petites gens au

    Salvador. A partir du moment où la liturgie a été célébrée entièrement en

    espagnol, le peuple a commencé à avoir la parole dans l’Eglise. Or, les petites gens n’ont pas la parole dans la vie sociale. La Justice ne les écoute pas, les représentants politiques non plus. Et voilà que dans l’Eglise,

    leur voix est entendue.

    C’est formidable: des pauvres à moitié analphabètes découvrent qu’on

    leur laisse lire la Parole de Dieu à l’église. Ils la lisent en trébuchant

    sur les mots, mais ils comprennent fort bien ce qui se passe: la Parole de

    Dieu vient à eux parce qu’ils accèdent à la Parole de Dieu.

    Ce sont les pauvres qui nous aident à découvrir que le Dieu de Jésus est

    un Dieu pour les pauvres, pour les gens simples et les opprimés. C’est une

    grande découverte. Car c’est l’inverse de ce qui se passe dans la société

    civile. Quand la richesse est concentrée aux mains de quelques-uns et que

    la pauvreté est répandue, alors il est clair que la société civile n’est

    pas faite pour les pauvres. Les pauvres sont à côté, en marge.

    Mgr Oscar Romero a été assassiné le 24 mars 1980... il n’est pas courant

    de parler de "persécution religieuse" pour l’Amérique latine!

    P. Ibisate: Et pourtant dix-huit prêtres ont été tués ces dernières années, ainsi que quatre religieuses, mais surtout des dizaines de délégués

    de la Parole de Dieu: des petites gens qui rassemblaient les communautés de

    base autour de la Parole de Dieu. Ainsi, dans trois villages dont j’avais

    la responsabilité, deux sacristains, ont été tués par les forces de sécurité ! C’étaient deux pauvres sacristains analphabètes. Ils s’efforçaient

    d’expliquer la Parole de Dieu en rassemblant à l’église quelques vieilles

    femmes. Ils lisaient même très mal. Mais c’étaient des animateurs de la

    communauté, dans un village où il n’y avait ni eau courante, ni électricité. Et ils ont été assassinés. L’un a été tué tout près de la paroisse, de

    nouveau avec de petits enfants ! L’autre a été assassiné la nuit, dans le

    jardin d’un couvent de religieuses, dont il était le gardien.

    Il s’agit donc bien d’une persécution organisée, d’un "nettoyage" voulu

    par le pouvoir, principalement le pouvoir de l’Armée. Les forces de

    sécurité font la guerre à tout un peuple au nom de la Sécurité Nationale.

    En 1980, par exemple, elles vont massacrer en trois jours un millier de

    personnes. On va retrouver dans une maison les cadavres de 125 enfants !

    Dans un autre endroit, plus de 600 civils sont "liquidés" en un jour.

    En 1989, six de vos confrères jésuites ont été assassinés à San Salvador, ainsi que deux employées. Encore des martyrs...

    P. Ibisate: Oui, parce qu’ici, c’est toute l’action de l’Université qui

    a été visée. Car après 1970, nous avons défini la mission de notre université dans la même ligne que la mission de l’Eglise d’après Vatican II.

    L’UCA, avons-nous dit, n’existe pas pour elle-même, mais elle est au service du changement social. Elle n’existe pas pour les professeurs, ni même

    d’abord pour les étudiants, mais elle est au service du peuple.

    Ceci implique que l’UCA soit une université ouverte sur la réalité et

    que, pour transformer cette réalité, son rôle principal soit la recherche

    au service d’une "projection sociale". Une recherche doit comporter à la

    fois une phase d’analyse critique et une phase de créativité pour imaginer

    ce que peut être l’avenir de la société dans tel ou tel domaine : ce que

    nous appelons la "projection sociale". L’Université ne peut être seulement

    une conscience critique de la société ; elle doit être une conscience créative. Elle ne peut se contenter de dénoncer, il lui faut aussi annoncer une

    nouvelle réalité possible. Elle a donc un rôle prophétique, mais qu’elle

    doit assumer avec toute la rigueur académique nécessaire.

    Et pour que toutes les Unités de recherche puissent faire de la "projection sociale", il faut qu’elles se mettent à l’écoute des pauvres. Car les

    pauvres connaissent mieux que nous la réalité : ils en ont l’expérience,

    ils l’endurent, ils en supportent le poids, ils en souffrent. Il faut souffrir la réalité pour la connaître. On ne peut pas être un grand scientifique sans écouter les pauvres. Les fonctionnaires du Fonds Monétaire International qui viennent dans notre pays et qui, aussitôt débarqués de l’avion

    sont conduits dans un hôtel à air conditionné, ne connaissent pas la réalité. Ils discutent de chiffres, loin de la vie des pauvres.

    Une université pour les pauvres?

    P. Ibisate: Oui, elle veut l’être, en tout cas. Bien sûr, les plus pauvres ne viennent pas encore étudier à l’université. Mais ça n’empêche pas

    l’université de les inviter à exposer leurs problèmes, ou d’aller à leur

    rencontre. Dans les deux cas, l’université doit leur donner la parole : elle devient alors la voix des sans voix. Sans cela, l’université ne fera

    qu’être au service d’un ordre social injuste.

    Il faut aussi savoir que plus de la moitié de nos élèves ne viennent à

    l’université qu’après leur journée de travail, suivre des cours de 16h30 à

    20h30. Ces élèves, qui appartiennent pour la plupart à la petite classe

    moyenne, sont aussi en contact avec la dure réalité. Donc ils sont à même

    de comprendre la mission de l’université. C’est pourquoi nous donnons une

    grande importance à nos unités de projection sociale.

    En plus, l’UCA a une radio, qui peut être captée dans tout le pays. Tous

    les jours, on y commente les faits majeurs de l’actualité. On y relaie

    aussi les informations venant de notre Institut des Droits Humains. On y

    parle aussi des enquêtes réalisées tous les deux mois par notre Institut de

    l’Opinion Publique: la dernière en date porte sur la violence et la

    sécurité. S’y ajoute une revue hebdomadaire publiée par notre Centre

    d’Information et de Documentation et à nouveau centrée sur la réalité.

    (apic/cip/pr)

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