A propos du document romain intitulé "Concerts dans les églises"
Un commentaire du Chanoine Crivelli du Centre Romand de Liturgie
Réd. Après la publication en décembre dernier du document de la Congrégation romaine pour le Culte divin intitulé "Concerts dans les églises",
l’Agence APIC a demandé au Chanoine Jean-Claude Crivelli, responsable du
Centre Romand de Liturgie d’en faire le commentaire.
La publication, par les instances romaines compétentes, d’un texte visant à
réguler la pratique des concerts dans les églises paraîtra anachronique aux
yeux de certains. Les curés ne devraient-ils pas se réjouir de voir leur
édifice rempli, quelque fois dans l’année, par un public nombreux? L’un ou
l’autre musicien sera irrité peut-être par une procédure qu’il jugera
tâtillonne, tout juste apte à troubler les relations déjà précaires entre
les défenseurs de l’art et les représentants du pouvoir ecclésiastique.
Sans prétendre me prononcer sur l’opportunité d’un tel document, j’aimerais
simplement proposer 5 remarques propres à dégager l’esprit du document.
1. La musique dans la société contemporaine
L’engouement de notre époque pour la musique dite classique n’est plus à
démontrer. les concerts sont nombreux et bien fréquentés surtout dans le
domaine du répertoire religieux. Les festivals de musique sacrée sont à la
mode. Comment ne pas voir là un signe des temps? S’agit-il d’un besoin de
transcendance qui resurgirait en réaction contre la mentalité technique qui
asphyxie l’homme? S’agirait-il d’un mouvement de fuite par rapport à ce
monde cruel? Quel que soit le diagnostic, l’Eglise prend acte du phénomène
musical qui traverse la société occidentale et elle le fait de manière positive, bienveillante.
2. La liturgie, expression spécifique de l’Eglise
De profonds changements sont intervenus, voici vingt ans, dans l’expression liturgique de l’Eglise. La structure fondamentale n’a pas été modifiée, mais, pourrait-on dire, la manière de mettre en oeuvre cette structure. Par voie de conséquence la musique liturgique s’en est trouvée ellemême affectée. Ce qui signifie, notons-le en passant, que la musique n’est
pas un absolu dans la célébration des "mystères".
Ainsi devons-nous constater qu’un grand nombre de pièces musicales, datant des siècles précédents, appartiennent à une mise en oeuvre liturgique
aujourd’hui révolue. Les deux traits les plus apparents de cette dernière
seraient l’absence de participation vocale de l’assemblée et la fonction
souvent décorative de la musique. Nul doute que cet état des choses a permis la création de véritables chefs-d’oeuvre.
3. Le rôle culturel de l’Eglise
Le rôle culturel non négligeable que l’Eglise a joué dans le passé peut se
poursuivre aujourd’hui, mais de façon différente. Par exemple en ouvrant
les édifices cultuels à des concerts dits spirituels. Ce type de concert
va, en effet, dans le sens du rôle que tient l’édifice pour la communauté
croyante. Il se veut le lieu d’un rassemblement ouvert sur une altérité,
sur une Parole. On rejoint ici les valeurs essentielles de la musique. Dans
cette tâche, l’Eglise fait oeuvre missionnaire.
L’intérêt marqué pour les concerts spirituels ne signifie pas que désormais toute pièce polyphonique se trouve bannie de la célébration, mais bien
que de telles pièces doivent y trouver une place différente de celle qu’elles tenaient dans la liturgie des siècles passés. L’étude de l’Instruction
"Musicam sacram" (parue en 1967) et des préliminaires du Missel romain (parus en 1969) reste fondamentale pour la compréhension du service musical
dans l’Eglise d’aujourd’hui.
4. Le sacré chrétien
La musique comporte en elle-même une dimension sacrée. Elle peut en effet ouvrir sur un au-delà de l’homme, sur le mystère qui l’habite. Toutefois pareille dimension reste marquée par l’ambiguïté: il y a toujours le
risque qu’en fin de compte, la musique faite par l’homme demeure à l’image
de l’homme seulement. Les chrétiens, quant à eux, croient que seule la Parole divine est assez forte pour libérer l’art de ses limites humaines,
l’enraciner dans le mystère qui passe par l’homme.
Il faut cependant remarquer que cette ouverture, l’Esprit de Dieu peut
la pratiquer dans des contextes différents de celui, spécifique, de la liturgie chrétienne. Les chrétiens ne détiennent pas le monopole de l’accès
au Dieu de Jésus-Christ. N’empêche qu’ils ont le droit de revendiquer un
usage particulier pour leurs édifices et pour la musique qui s’y donne.
C’est de cet usage-là que le document romain fait état.
5. Nécessité de négocier
L’histoire des rapports entre l’Eglise et l’art se déroule dans un
perpétuel climat de négociation: il faut sans cesse concilier les exigences
propres de l’expression de la foi, les revendications esthétiques des artistes et les goûts du peuple. Quand le document romain énonce, en référence
au canon 1213 du code de droit canonique, qu’il appartient à l’autorité
ecclésiastique d’exercer librement ses pouvoirs dans les lieux sacrés, je
crois que l’exercice d’un tel pouvoir impliquera toujours des compromis
entre les parties. Savoir apprécier les circonstances, respecter les valeurs de l’autre, favoriser les contacts amicaux, toutes choses qui vont
dans la logique de l’Evangile.
C’est dans cet esprit qu’il faut apprécier, par exemple, l’exécution de la
Messe du couronnement, le 29 juin 1985, à St-Pierre de Rome lors d’une eucharistie présidée par Jean Paul II. Le chef-d’oeuvre mozartien n’a, en effet, plus les qualités nécessaires pour la liturgie réformée à Vatican II:
Gloria en forme de sonate, Benedictus en rondo, Agnus Dei annonçant l’aria
"Dove sono i bei momenti" des Noces, etc... Et pourtant Herbert von Karajan
écrivait au Pape: "Depuis le début de ma carrière, les oeuvres liturgiques
ont toujours beaucoup compté pour moi". Il faisait allusion au K. 317
précisément. Pour lui, le terme "liturgique" ne doit pas avoir le même sens
que pour la Congrégation du culte divin! Or, pour la circonstance, l’accord
fut trouvé. Etre d’Eglise, en cette occasion, c’était se réjouir de la
présence du monde artistique à St-Pierre quand bien même le rituel dû en
souffrir quelque peu.
Jean-Claude Crivelli
Centre romand de Liturgie