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    apic/Colombie/Aguablanca/Abbé Joseph Demierre

    APIC - Rencontre

    Aguablanca:Un missionnaire fribourgeois (030996)

    dans le "chaudron du diable" à Cali

    Au-delà des images de violence, un riche potentiel humain

    Jacques Berset, Agence APIC

    Aguablanca/Rue, 3septembre(APIC) Aguablanca, vaste bidonville de 500’000

    habitants, ressemble en été au "chaudron du diable". Pas seulement à cause

    de la chaleur, de la poussière et des nuées de moustiques qui assaillent

    ses habitants. Ce vaste marécage colonisé par un petit peuple industrieux

    est situé en effet à la périphérie de Cali. Une ville qui sent toujours le

    soufre, même si son tout-puissant "cartel" de narcotrafiquants semble enfin

    décapité après l’arrestation de ses principaux "boss".

    "C’est vrai, admet l’abbé Joseph Demierre, la Colombie est l’un des pays

    les plus dangereux qui soient et la violence y est endémique:38’000 personnes ont péri de mort violente l’an dernier; un décès sur deux à Aguablanca est dû à la violence!". De retour en Suisse pour quelques semaines

    estivales, le missionnaire glânois de 45 ans a invité l’agence APIC dans la

    ferme familiale située au bas de la bourgade de Rue.

    Depuis deux ans curé de la paroisse de San Luis Beltran (35’000 âmes),

    au coeur d’Aguablanca, le prêtre fribourgeois souhaiterait pourtant faire

    découvrir une Colombie qui aille au-delà des clichés répandus dans les médias: "C’est un pays très riche du point de vue humain et culturel et qui

    possède des richesses naturelles considérables. Le potentiel humain est là,

    mais on a de plus en plus l’impression que les Etats-Unis, qui vassalisent

    le sous-continent, ne veulent pas que ce pays relève la tête. On sent clairement l’influence de la politique américaine et les conséquences de l’imposition du modèle néo-libéral et de la mondialisation".

    A tous les échelons, c’est l’impunité

    Parmi les sources de la violence, Joseph Demierre insiste sur l’impunité

    qui prévaut à tous les échelons de la société colombienne. "On doit faire

    face à beaucoup de violence commune, aux règlements de comptes et aux vengeances. Les gens se font justice eux-mêmes, parce que la justice est absente. C’est un cercle vicieux:les citoyens s’arment pour être plus en sécurité, parce qu’ils ont peur, et cela dégénère". Altercations entre voisins avinés, histoires d’argent, bagarres familiales, affrontements entre

    bandes rivales de jeunes - les "pandillas"- pour le contrôle d’un territoire et des trafics qui s’y déroulent, sont le lot quotidien d’Aguablanca.

    Les commerçants, victimes favorites des rapines et des braquages des

    "pandillas", arment en sous-main des "milices populaires" (les sinistres MP

    cagoulées), véritables "escadrons de la mort" tolérés par la police. La

    mission des MP:la "limpieza social", c’est-à-dire l’élimination physique

    de ceux qui s’en prennent aux boutiques et aux magasins ou commettent des

    délits dans la rue. "Ce sont les MP qui font le ’sale boulot’, de nombreux

    jeunes gens disparaissent ainsi!"

    Dans la paroisse, une personne décédée sur deux abattue par balles

    Dans sa paroisse, relève Joseph Demierre, une personne décédée sur deux

    est tuée par balles... "On ne vient même plus chercher le ’Padre’ pour les

    enterrements, les familles cherchent à camoufler ces meurtres; par peur des

    représailles, les corps sont discrètement évacués d’Aguablanca; on les

    veille dans d’autres quartiers". C’est la loi du silence, personne ne veut

    dire qui a tué et pourquoi. Trop dangereux! Il s’agit très souvent de jeunes qui ont fait leur première communion dans la paroisse, relève le curé

    de San Luis Beltran.

    Une pratique religieuse très faible, mais un projet pastoral populaire

    Même si la Colombie passe, comme l’Amérique latine, pour un pays "catholique", la pratique religieuse n’atteint pas les sommets imaginés. Dans la

    paroisse, "quand cela marche", le week-end, il y a tout au plus 300 fidèles

    à la messe, à peine 1% des paroissiens.

    "Nous ne cherchons pas la quantité, mais la qualité!", lance "Padre José", comme l’appellent ses paroissiens. Avec une équipe pastorale bien

    étoffée - une équipe de Colombiennes et Colombiens, ainsi que deux volontaires venus d’Allemagne -, Joseph Demierre s’appuie sur un programme

    d’"Eglise du peuple", qui accompagne les personnes qui veulent se mettre en

    route et s’engager dans un projet d’Eglise et de société nouvelles et fraternelles. Il s’agit certes d’"inculturer" la liturgie, en cherchant des

    beaux chants et en puisant dans la tradition locale, mais la liturgie n’est

    pas l’axe principal du projet pastoral de Joseph Demierre et de son équipe.

    En effet, davantage de choses passent par les groupes mis sur pied dans la

    paroisse.

    "Pour les groupes de jeunes, on se rend bien compte que fréquenter la

    messe dominicale n’est pas le plus important pour eux; même s’ils restent

    très religieux, ils considèrent qu’il y a des choses bien plus essentielles, comme leur famille, leur avenir".

    Une pastorale pour mettre l’Homme debout

    Le travail paroissial de "Padre José" s’est donc axé sur les groupes de

    base comme "Semilla y Esperanza (Semence et Espérance), qui rassemble des

    paroissiennes engagées dans la promotion de la femme. Il s’agit avant tout

    pour elles de regagner une "auto-estime" dans une société machiste où la

    dignité de la femme est souvent bafouée. "En réalité, elles ne peuvent pas

    vraiment changer les structures socio-économiques qui les oppriment, mais

    elles se mettent debout!"

    Un groupe de défense des droits de l’homme, "Solivida" (Solidarios por

    la vida en Aguablanca), vient de se constituer pour lutter contre la violence. Composé notamment d’une avocate et de médecins, il donne par exemple

    des conseils juridiques à la population. Après avoir traversé une crise qui

    a menacé de le faire disparaître, le "Groupe d’économie solidaire", formé

    d’ouvriers de la construction, participe actuellement à un programme de bétonnage des rues du quartier lancé par les gens eux-mêmes. La paroisse est

    le lieu qui fédère et dynamise toutes ces initiatives.

    Une réalité de la famille en porte-à-faux avec la vision de l’Eglise

    L’Eglise traditionnelle a une vision de la famille totalement en porteà-faux avec la réalité quotidienne d’Aguablanca, affirme Padre José. "Les

    3/4 des gens vivent en union libre, et bien que l’Eglise officielle considère qu’il s’agit de concubinage, nous les accueillons dans notre paroisse.

    Faire le contraire serait exclure des gens déjà exclus par ailleurs". Dans

    ces milieux très pauvres, où les familles vivent mélangées et s’imbriquent

    les unes dans les autres, faute de place et de recours économiques, on

    trouve de nombreuses adolescentes qui ont déjà des enfants.

    "Malgré la télévision et le modernisme, la contraception ne fonctionne

    pas chez elles, faute de moyens économiques et culturels. Encore moins les

    méthodes naturelles prônées par l’Eglise". Alors, au dispensaire paroissial, c’est Luis Carlos Pena, le médecin, qui a la charge du planning familial, de concert avec les infirmières et le groupe de santé. Pas le curé.

    Face à la dure réalité des petites gens d’Aguablanca, qui vivent souvent

    dans des situations dégradantes et humiliantes, le curé de San Luis Beltran

    ne veut pas obliger des personnes à se marier alors qu’il y a de multiples

    bonnes raisons qui expliquent une situation irrégulière aux yeux de l’Eglise. En réalité, affirme-t-il, ces gens vivent souvent la vie de famille de

    façon exemplaire; ils sont très fidèles, plus fidèles même que dans le mariage, où le machisme peut se donner plus facilement libre cours. "Ici, dès

    que les hommes sont mariés, ils considèrent leur femme comme leur propriété

    et se permettent n’importe quoi. C’est peut-être paradoxal, mais en vivant

    en union libre, la femme se garantit davantage de droits!"

    Les "boss" du Cartel de Cali en prison, voici la récession économique

    La vague d’arrestations des "boss" de la cocaïne a certes permis de décapiter le "Cartel de Cali" et de mettre à l’ombre des "gros poissons" comme Helmer Herrera, l’un des derniers caïds qui s’est rendu à la police le

    premier jour de septembre. Si beaucoup s’en réjouissent, ces arrestations

    ont provoqué une paralysie de l’économie locale, car les patrons du narcotrafic étaient parmi les premiers investisseurs de Cali.

    Beaucoup de gens d’Aguablanca - notamment les ouvriers de la construction - souffrent désormais de la récession et de l’insécurité de l’emploi

    puisque plus personne ne veut ou ne peut investir, note encore Padre José.

    La crise politique permanente causée par les révélations sur le financement

    par le "Cartel" de la campagne électorale du président Ernesto Samper

    ajoute encore à l’incertitude ambiante.

    S’il refuse de voir la réalité colombienne avec les yeux d’un

    "romantique", Joseph Demierre s’enthousiasme pour son engagement

    missionnaire. Pour lui, il ne s’agit pas de venir évangéliser les gens de

    façon abstraite, de "spritualiser" avec de magnifiques théories qui n’ont

    aucun ancrage dans la vie des gens: "Quand on parle, dans nos pays riches,

    de libération, de Salut, les gens ne savent pas ce que cela signifie; de

    quoi veulent-ils être libérés, ils ont tout! Tandis qu’à Aguablanca, tout

    le monde cherche une libération: de l’alcool, de la drogue, de la violence

    et des trafics, de la misère... L’Evangile n’est pas coupé de la vie."

    Engagé corps et âme pour cette population qu’il aime, Padre José, qui a

    un contrat pour 5 ans (renouvelables) dans le cadre du projet des Missionnaires de Bethléem à San Luis Beltran, sait bien qu’il devra un jour la

    quitter. Son évêque aimerait bien le récupérer un jour pour la Suisse, "une

    autre terre de mission". (apic/be)

    Encadré

    Joseph Demierre, prêtre "fidei donum"

    L’abbé Joseph Demierre, prêtre "fidei donum" du diocèse de Lausanne, Genève

    et Fribourg - c’est-à-dire prêtre diocésain "détaché" auprès d’une Eglise

    du tiers-monde - a été ordonné en 1979. Attiré dès le début par la mission,

    ouvert sur le monde, Joseph Demierre s’est toujours laissé interpeller par

    l’injustice et les inégalités sociales. Très tôt, il a été porté par la volonté de construire une "Eglise nouvelle". Cette sensibilité le poussera

    même à accepter la prison pour objection de conscience: "C’était pour moi

    une façon de protester et de réclamer plus de partage et de solidarité entre les hommes".

    Joseph Demierre a été d’abord 6 ans vicaire à Renens, une banlieue populaire qui est aussi la plus grande paroisse du diocèse, avant d’être 6 années durant aumônier des jeunes du canton de Vaud (JCVD), tout en collaborant à la pastorale des vocations en Suisse romande au CRV. Après 4 ans

    comme curé au Locle, Joseph Demierre a quitté il y a deux ans les Montagnes

    Neuchâteloise pour vivre "l’Eglise des pauvres". (apic/be)

    Des photos de l’activité de l’abbé Demierre à Cali peuvent être commandées

    auprès de l’agence CIRIC, Case postale 405, Boulevard de Grancy 17 bis,

    1001 Lausanne, tél. 021/617 76 13, fax 021/617 76 14.

    Vous pouvez adresser vos dons pour l’abbé Demierre: CCP 10-81124-7, Projet

    Aguablanca, Equipe Joseph Demierre, Cali-Colombie, Lausanne.

    Centre catholique des médias Cath-Info

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