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    apic/Brésil/Enfants

    APIC - INTERVIEW

    Brésil: visa pour la misère au pays des extrêmes (061294)

    Terre des hommes se bat pour la dignité des enfants de la rue

    Par Pierre Rottet, de l’Agence APIC

    Fribourg, 6décembre(APIC) Plus de 32 millions de Brésiliens, sur les

    quelque 148 millions que compte le pays, souffrent quotidiennement de la

    faim... 32 millions, dont la moitié sont des enfants et des adolescents.

    Les gosses du pays des extrêmes payent chaque jour un lourd tribut à leurs

    conditions de pauvres marginalisés par une société opulente et corrompue.

    Une société malade qui oblige des milliers de gosses à vivre dans les rues.

    Quand elle ne les assassine pas. L’APIC a rencontré Françoise Sartori, responsable de projets de Terre des Hommes à Fortaleza, dans l’Etat de Ceara,

    où elle vit depuis 10 ans.

    Pays des extrêmes? Il existe bien deux Brésil, hérmétiques l’un à l’autre. Celui d’abord de la haute technologie, des industries de pointe... Le

    Brésil des riches, des intouchables. Le Brésil des pauvres ensuite, de

    l’exclusion, dans lequel vit plus de la moitié de la population. Celui aussi des gosses des favelas, des gosses travailleurs, des esclaves et des

    mendiants. Le Brésil des enfants des rues enfin. Souvent assassinés par les

    escadrons de la mort. Entre 1988 et 1990, selon les chiffres les plus récents fournis par la Police fédérale, on a compté 4’611 meurtres d’enfants

    et d’adolescents dans 17 Etats. L’Institut médico-légal de Rio de Janeiro

    admettait en 1992 une moyenne quotidienne de 40 enfants assassinés. Une recherche du Centre d’étude et de la violence de Sao Paulo avançait pour sa

    part le chiffre de 60 assassinats quotidiens de mineurs.

    Dans le seul Etat du Ceara, dans le Nordeste brésilien où travaille

    Françoise Sartori, une Genevoise de 43 ans, 33,1% des enfants de 11 à 14

    ans sont analphabètes. Fortaleza, de deux millions d’âmes, capitale de

    l’Etat, voit grandir de jour en jour le nombre d’enfants des rues. Entre

    6’000 et 18’000 selon les sources. Chiffre impossible à évaluer... et encore moins pour l’ensemble du Brésil. Une capitale en voie de thaïlandisation... Des vols directs en provenance d’Europe et des Etats-Unis déversent

    aujourd’hui un flot de "touristes" sexuels. Pour abuser des gosses et des

    gamines... On estime à quelque 500’000 le nombre d’enfants prostitués au

    Brésil.

    F. Sartori: Une thaïlandisation de Fortaleza est à craindre, par le

    tourisme sexuel qui s’y développe. Des vols directs arrivent aujourd’hui,

    en particulier d’Italie. 70% des personnes sont des hommes seuls... venus

    passer leurs "vacances". J’ai honte lorsque j’aperçois ces européens

    accompagnés d’une fillette dont l’âge, souvent, ne dépasse pas neuf ans.

    APIC: On parle depuis plusieurs années maintenant du problème des gosses

    de la rue au Brésil. Reste que personne n’est en mesure d’évaluer la situation.

    F. Sartori: C’est vrai qu’il est difficile de chiffrer les enfants des

    rues au Brésil. Ce qui n’empêche pas de constater qu’ils sont de plus en

    plus nombreux. Sans doute parce que la situation économique s’est encore

    aggravée ces dernières années. Le Brésil consacre peu d’argent aux problèmes sociaux. Dans l’Etat du Ceara, 48,67% des familles disposent de moins

    qu’un salaire minimum (100 francs suisses par mois) alors qu’un panier alimentaire de base coùte 180 francs. En clair, près de la moitié de la population n’a pas de quoi manger tous les jours. C’est également l’Etat où le

    taux d’analphabétisme est le plus élevé du Brésil.

    APIC: Peut-on brosser un portrait type de parents d’enfants de la rue?

    F. Sartori: Des personnes analphabètes elles-aussi. Qui ont besoin de

    leurs enfants pour les aider à survivre. Beaucoup de mères, seules, préfèrent envoyer leurs mômes travailler plutôt qu’aux études. L’école n’est pas

    valorisée par les parents. Même l’école publique, en raison de l’achat de

    l’uniforme obligatoire, du matériel et des tracas administratifs d’inscription reste inaccessible pour nombre de parents.

    Généralement, suite à une séparation, la mère vit avec un homme qui

    n’accepte pas les gosses de l’union précédente. Les enfants sont alors battus, maltraités, surtout s’ils ne rentrent pas le soir avec suffisamment

    d’argent. Souvent la propre mère maltraite ses enfants sous la pression du

    beau-père. Les conséquences ne se font pas attendre. Les gosses rompent peu

    à peu les liens affectifs avec la famille. Une première nuit dans la rue...

    puis l’engrenage. Jusqu’à ce qu’ils soient obligés d’entrer dans une bande

    d’enfants. Pour être un peu défendus. La bande? En même temps qu’elle défend l’enfant, elle l’exploite, car pour en faire partie, il faut subir des

    tests: savoir se droguer, voler... C’est à qui sera le plus malin, à qui a

    fait le plus gros coup. La bande devient un peu la famille du gosse, mais

    en même temps l’objet de la dégradation assez rapide de ses valeurs.

    APIC: Et la société, dans tout cela...

    F. Sartori: La société? L’enfant des rues est obligé d’entrer dans ces

    bandes pour une question de protection. Parce que le gosse des rues est en

    danger constant. Rejeté qu’il est par la société. Et maltraité par la police. Il existe actuellement un lourd climat de violence au Brésil. La population se referme sur elle-même et devient très agressive envers les enfants des rues. Lorsqu’on parle aujourd’hui d’assasinats d’enfants, de mauvais traitements, il ne s’agit plus forcément d’escadrons de la mort ou de

    policiers... On peut véritablement affirmer que toutes les classes sociales

    convergent pour dire qu’il faut les éliminer. A Rio, on peut presque parler

    de guerre civile dans les favelas. Où une bonne partie de la population est

    armée. La peur s’est installée de tous les côtés. Chez les nantis car on

    redoute les prises d’otage, les séquestres. Auprès des classes pauvres, où

    l’on tue les adolescents, où l’on redoute les balles perdues.

    APIC: On a jamais parlé autant des droits de l’enfant. De l’ONU en passant par Rome et Genève. Leur situation semble pourtant de plus en plus

    précaire et désastreuse. On a même parlé de trafic d’organes dont sont victimes les enfants de la rue.

    F. Sartori: Qui mène la politique au Brésil? Les 20% qui détiennent le

    pouvoir, l’économie. Ils n’ont pas intérêt à ce que les choses changent.

    Pas plus qu’ils ne sont prêts à partager leurs privilèges. Quant au trafic

    d’organes, on en parle, mais rien n’est vraiment certain. Des bruits de ce

    genre ont du reste fait l’objet de récentes discussions dans l’Etat du Ceara. On a fermé les portes à l’adoption internationale. Entre autres à cause

    de cela. Mais nous n’avons aucune certitude. Je n’y crois pas tellement

    personnellement. En revanche, on a privilégié l’adoption internationale à

    l’adoption nationale... parce que certains intermédiaires y trouvaient

    leurs bénéfices.

    APIC: Terre des hommes est présente dans l’ensemble du Brésil. Parleznous de votre travail à Fortaleza, de vos objectifs.

    F. Sartori: L’objectif de Terre des hommes, dans son programme sur Fortaleza, est de retirer ces enfants de la rue, de les réintégrer dans la société et si possible dans leurs familles pour ceux qui n’ont plus de liens

    avec elles. Notre boulot s’effectue jour et nuit avec une équipe d’une

    soixantaine de collaborateurs brésiliens. Notre action se développe autour

    de deux projets: l’un en faveur des enfants drogués et délinquants, l’autre

    pour venir en aide aux gamines prostituées. Il convient en premier lieu

    d’établir un contact privilégié avec les enfants dans la rue. Et ensuite de

    les diriger vers un centre de réhabilitation, c’est-à-dire, pour les enfants drogués et délinquants, dans une ferme située à l’extérieur de Fortaleza. Les gosses retrouvent là un cadre familial, grâce à un programme de

    socialisation, de loisirs, de formation professionnelle et scolaire. Le second volet de notre programme vise les fillettes prostituées, pour lesquelles un immense travail se réalise dans la rue. A partir de la maison que

    nous gérons, nous tentons de les faire sortir de la prostitution, en les

    réintégrant par le biais d’une formation professionnelle.

    APIC: Avec quelle aide de la part des autoritlés. Avec quel budget de

    Terre des hommes?

    F. Sartori: Après sept ans d’action directe avec les gosses des rues, on

    reçoit une aide de la part du gouvernement de l’Etat du Ceara et de la municipalité de Fortaleza. Au niveau fédéral? Non. Pas d’appui. Avec un budget de 300’000 francs, nous formons en outre des éducateurs et veillons

    pour que soit assuré une continuité à nos programmes.

    APIC: Et les gosses, comment réagissent-ils à votre action, à votre approche?

    F. Sartori: Ce sont des enfants à qui on a toujours beaucoup promis et à

    qui on a jamais rien donné. Ces gosses sont presque tous passés par des

    violences policières ou par des programmes gouvernementaux... qui visaient

    surtout à les maintenir enfermés sans aucun but éducatif. Leurs visions

    étaient très négatives lorsqu’on s’approchait d’eux. Elle a changé aujourd’hui, parce qu’ils connaissent maintenant notre action. Et qu’ils en

    ont parlé ensemble. Ce qui ne veut pas dire que tous veulent sortir de la

    rue, qui exerce sur eux un attrait. Les gosses de la rue ont très vite perdu leurs rêves, leurs fantaisies, leur monde d’enfant. Or leur attrait

    vient du fait qu’ils vivent le présent, le moment, sans contrainte aucune.

    Notre rôle est de les faire à nouveau rêver. De leur restituer un espoir de

    gosse.

    APIC: Face à l’ampleur du problème, n’est-ce pas une goutte d’eau dans

    la mer?

    F. Sartori: Grâce à notre action, nous touchons 600 gosses dans notre

    projet de Fortaleza, plus tous les enfants contactés dans la rue. Une goutte d’eau? Le témoignage que ces gosses nous donnent, voyez-vous, cela seul

    vaut déjà la peine. Nous ne sommes pas non plus la seule organisation. Les

    actions conjugées dans l’ensemble du Brésil changent et modifient quelque

    peu la situation. La transforment lentement. Les ONG qui travaillent ensemble permettront de créer une nouvelle mentalité. C’est vrai qu’on a trop

    longtemps travaillé chacun dans son coin, pour tirer la couverture.... au

    détriment de l’efficacité. Depuis près de 18 mois, nous avons pris conscience de la nécessité de tirer à la même corde afin de mieux coordonner

    les actions. On voit aujourd’hui des entreprises financer des écoles, les

    PTT de Fortaleza viennent de signer une convention pour donner aux gosses

    la possibilité de commencer une formation professionnelle. On n’aurait jamais vu cela il y a seulement 5 ans.

    APIC: De l’espoir, malgré tout. Mais quel regard ont ces mômes sur les

    autorités de ce pays?

    F. Sartori: C’est pas même contre les autorités que ces gosses ont un

    regard de révolte. Mais contre tout et tout le monde. Les autorités ne sont

    pas les seules à les maltraiter. Leur révolte porte contre les passants qui

    les ont injurié, contre le policier qui les a battus. Leur révolte est contre la vie. Aussi devons-nous miser sur l’enfant, afin que celui-ci se rende compte qu’il est possible de vivre autre chose. L’éducateur n’est rien

    d’autre que le miroir de ce que peut devenir l’enfant. (apic/pr)

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