Amérique latine: la conquête ne s’est pas faite sans scrupules (290592)
Louvain-la Neuve, 29mai(APIC) La conquête de l’Amérique latine a été dès
le XVIe siècle l’objet de vastes débats sur les questions juridiques, morales et théologiques. Les colons provenaient d’horizons très divers, des
hommes de grande qualité morale cotoyaient une soldatesque rendue disponible après la victoire des Espagnols sur les Maures à Grenade. Lors d’une
récente rencontre de théologiens à Louvain-la-Neuve, l’abbé Maurice Cheza,
professeur à la Faculté de théologie, a évoqué quelques uns des grands débats XVIe siècle autour de la légitimité de la conquête.
C’est après le premier voyage de Christophe Colomb et son retour en Espagne que les souverains Ferdinand et Isabelle obtiennent du pape la concession de toutes les terres et les îles découvertes "à condition d’y envoyer des hommes sages et doctes pour instruire les indigènes dans la foi
catholique". L’évangélisation commence donc très tôt. Les ordres religieux
envoient comme missionnaires des hommes remarquables. Les rois d’Espagne,
pour encourager les colons à mettre en valeur les terres qu’ils recoivent,
instituent le régime de l’"encomienda", c’est-à-dire la possibilité de recourir gratuitement à la force de travail des Indiens. En échange, les colons doivent entretenir une force armée, soutenir le culte divin et s’occuper de la conversion de "leurs" Indiens. Très vite cependant, le système
dégénère et donne lieux à de nombreux abus. La population indienne est décimée par les travaux forcés, les maladies nouvelles, les guerres et la
violence des conquérants.
En 1510, quelques dominicains, conduits par Pedro de Cordoba, débarquent
sur l’île d’Haïti. Scandalisés par ce qui s’y passe, ils rédigent ensemble
un sermon qu’il signent tous et que le Frère Antonio Montesinos prononce
peu avant Noël 1511 devant les notables de l’île. "Vous êtes tous en état
de péché mortel à cause de votre cruauté envers un race innocente", clame
le religieux. Il reproche aux colons d’écraser les Indiens sous le travail,
de leur faire la guerre sans raison, de ne pas se préocupper de leur vie
chrétienne. Il rappelle aux Espagnols l’égalité radicale entre les hommes
et le devoir d’aimer et de traiter les Indiens comme eux-mêmes. Le sermon
provoque des réactions jusqu’en Espagne. Les arguments des dominicains qui
s’appuient sur l’Evangile remettent en cause l’argumentation juridique fondée sur les concessions pontificales. En 1512, malgré la pression des colons, "les lois de Burgos" imposent d’améliorer le sort des indigènes.
Elles n’auront cependant guère d’influence sur la réalité.
François de Vitoria, mort en 1546, est une autre personnalité remarquable de la réflexion théologique de l’époque. Professeur à l’Université de
Salamanque pendant une vingtaine d’années, il apprend le massacre des Indiens et se demande où est la justice. On prétend alors que les "infidèles"
doivent se convertir au christianisme pour être sauvés. Mais Vitoria trouve
chez les Indiens "une ignorance invicible". Pour qu’ils soient invités à
croire, il faudrait que des signes et des arguments valable leur soient
donnés par des personnes menant une vie honnête et enseignant avec soin et
diligence. Or ce n’est évidemment pas le cas. En outre Vitoria se demande
de quel droit les Espagnols occupent les pays découverts et y font la guerre. Le pape, qui n’est pas le maître du monde, ne peut pas déléguer un pouvoir temporel général aux rois d’Espagne. Les Indiens sont donc les légitimes possesseurs de leur sol. Leur refus de se convertir n’autorise pas à
leur faire la guerre. La guerre contre les Indiens ne peut être juste que
s’ils attaquent des prédicateurs chrétiens, s’ils persécutent des convertis
ou s’il s’en prennent à des victimes innocentes, dans les sacrifices humains par exemple. François de Vitoria est considéré par certains comme le
père du droit international. Le conférencier préfère l’avis de l’historien
lyonnais Jean Comby: "Vitoria reprend d’une main ce qu’il a donné de l’autre et laisse en réserve aux Espagnols beaucoup de de justifications possibles à la conquête.
En août 1550 a lieu la fameuse controverse de Valladolid qui réunit 14
théologiens pour un débat contradictoire sur la nature des Indiens, la
question de leur évangélisation pacifique et le droit de leur faire la
guerre. Un des protagonistes du débat, Sepulveda (1490-1573) soutient qu’il
est légitime de faire la guerre aux Indiens et de les réduire en esclavage,
car ils sont "idolâtres", "barbares" et de "nature inférieure". Leur soumission devrait faciliter le travail des missionnaires et empêcher la poursuite de sacrifices humains.
Son contradicteur est Bartholomée de Las Casas (1484-1566). Le dominicain, converti à la cause des Indiens depuis des décennies, s’applique à
démontrer l’égalité radicale de tous les êtres humains "libres par nature".
"Si toute la république indienne refuse de nous écouter, nous ne pouvons
pas pour autant lui faire la guerre", insiste-t-il. Las Casas estime même
que les Européens ne peuvent s’imposer par la force aux Indiens pour délivrer les victimes de sacrifices humains: "de deux maux, il faut choisir le
moindre".
Dans le prolongement de ces réflexions, Maurice Cheza souligne que la
mission de l’Eglise se développe aujourd’hui selon trois axes: la lutte des
pauvres pour le respect de leur dignité, la rencontre du christianisme avec
les autres cultures, le dialogue entre les religions. Comme au XVIe siècle,
une question majeure reste posée, remarque en conclusion M. Cheza: "Où se
trouve l’idolâtrie? Chez ceux qui ont une autre conception de la vie humaine, ou chez ceux qui privilégient la recherche de l’or, même s’il se revendiquent du christianisme." "La question principale n’est pas de savoir si
on se réfère à Dieu, mais bien de savoir de quel Dieu l’on parle." (apiccip/mp)