Un théologien laïc chilien parcourt l’évolution de l’Eglise en 30 ans
Bruxelles, 10janvier(APIC) "Apprendre à naître des pauvres": tel est, de
l’avis du théologien laïc chilien Luis Martinez, le grand défi auquel est
confrontée l’Eglise latino-américaine. A la veille de la célébration du
cinquième centenaire de l’évangélisation du continent, Luis Martinez, qui
prépare actuellement un doctorat en théologie à Louvain-la-Neuve, a retracé
pour les animateurs du Service Missionnaire des Enfants (SEME) l’évolution
de l’Eglise en Amérique latine au cours des trente dernières années.
Le théologien chilien évoque d’emblée le problème des pauvres. "Dans
notre continent, dit-il, on ne peut pas passer à côté des pauvres. Ils sont
la majorité. Ils interpellent l’Eglise. Ils l’obligent à inventer des réponses qui aient du sens dans la réalité concrète de la pauvreté. Ils l’interrogent: comment traduire dans les faits un Royaume adressé au pauvres?
en l’invitent à se laisser évangéliser par les pauvres".
"Pour bon nombre de latino-américains d’aujourd’hui, l’évangélisation de
leur continent a ressemblé davantage aux douleurs d’un vendredi saint qu’à
la joie de la résurrection". Pour le théologien chilien, on a trop longtemps entendu la version des vainqueurs sur la découverte, la colonisation
et l’évangélisation de l’Amérique. C’est pourquoi il veut faire entendre la
voix des vaincus, des Indiens, des Noirs et des pauvres.
Sans porter de jugement aujourd’hui sur ce qui aurait dû être fait hier,
Luis Martinez note cependant avec amertume: "Le fait que la masse des gens
se dise catholique me pose question. Quand des dictateurs, des tortionnaires, des exploiteurs se disent chrétiens, confessent-ils le Dieu de JésusChrist? Quel est le Dieu qu’ils servent? Le Dieu de Pinochet et celui d’André Jarlan, le missionnaire français tué dans un bidonville de Santiago,
sont-ils les mêmes? Alors que l’Evangile a été annoncé depuis 500 ans, si
la plupart des gens sont baptisés, pourquoi encore tant de misère et d’injustice?"
Le choix de Vatican II et de Medellin
Le Concile Vatican II et la Conférence des évêques de Medellin (Colombie) en 1968 ont permis à l’Eglise en Amérique latine de développer sa propre créativité. Petit à petit, elle n’a plus seulement été une copie de la
chrétienté européenne. Elle a fait des choix. Elle a commencé à relire son
rôle à la lumière de la réalité vécue. Elle a cherché à mettre en place des
modes de fonctionnement plus participatifs et communautaires, à commencer
par les Communautés ecclésiales de base.
Selon le théologien chilien, cette tendance fera sans doute l’objet d’un
débat lors de la prochaine conférence des évêques, à Saint-Domingue, en octobre 1992. "Je crains, avoue-t-il, que l’accent soit mis davantage sur
l’aspect quantitatif dans l’Eglise et non sur le qualitatif. Je crains
qu’on cherche une unanimité dans la confession verbale de Jésus-Christ sans
beaucoup se soucier d’une confession pratique et engagée".
Le danger: non l’athéisme, mais l’idolâtrie
Pour les pauvres du continent latino-américain, que signifie annoncer
Jésus-Christ? "Est-ce expliquer la transsubstantiation ou libérer les gens
et faire ainsi advenir le Royaume? interroge Luis Martinez. Je ne veux pas
être un théologien de bureau, mais un homme engagé dans la marche d’un peuple, je veux accompagner les chrétiens qui essaient de vivre. Le danger,
chez nous, ce n’est pas l’athéisme, qui est souvent une réflexion philosophique de personnes qui peuvent se permettre de penser sans être assaillies
par la misère, le vrai danger, c’est l’idolâtrie. Il y a au Chili, entre
autres, plusieurs faux dieux. Il y a 500 ans, les colonisateurs adoraient
le dieu "or". Aujourd’hui, beaucoup adorent le dieu "argent". Ces faux
dieux luttent contre notre Dieu, le Dieu de Jésus-Christ.
Dans ces conditions, affirme le théologien, l’Eglise doit faire grandir
son Royaume, s’engager en communauté. Annoncer un salut, ce n’est pas endormir les gens en leur promettant la quiétude du ciel, c’est les faire entrer dans un processus de libération qui se réalise à l’intérieur de l’histoire.
"L’Eglise sera sacrement de salut si elle est Eglise des pauvres et des
persécutés. Elle doit apprendre à naître des pauvres", insiste-il. Elle
doit promouvoir non seulement la communion, mais encore la participation:
que les chrétiens se sentent protagonistes, frères en marche, peuple de
Dieu qui construit le Royaume.
Pour Luis Martinez, "l’Eglise qui choisit de se mettre à l’école des
pauvres n’est pas une contre-Eglise, une Eglise parallèle: elle est seulement une Eglise qui cherche à vivre en fidélité à l’Evangile et au peuple.
Elle n’est pas en-dehors du monde des pauvres, comme un surplomb, prête à
se montrer généreuse. Elle est parmi les pauvres, en fidélité complète avec
le message de l’Ecriture et l’enseignement des Pères de l’Eglise".
Un espoir: les laïcs
Interrogé sur l’efflorescence des sectes en Amérique latine, Luis Martinez fait le lien entre cet essor et la place dévolue aux laïcs; certains
groupes religieux attirent parce qu’ils permettent aux laïcs d’assurer des
responsabilités plus larges que celles qu’offre l’Eglise catholique. Et de
souligner en conclusion combien ce sont les laïcs, par leurs engagements
pastoraux et sociaux au sein des communautés ecclésiales de base, qui font
vivre l’Eglise de ces régions: "Toute espèce de nouvelles évangélisation
devra en tenir compte". (apic/cip/pr)