1700 personnes handicapées ou non pour "bâtir sans exclure"
Dialogue avec Jean Vanier
Ottrott, 22juillet(APIC) 1700 personnes handicapées ou non, venues de 21
pays se sont retrouvées, à l’invitation des communautés de l’Arche de Jean
Vanier, au pied du mont St-Odile en Alsace pour vivre ensemble durant six
jours, du 16 au 21 juillet, dans 40 villages de toiles. L’occasion de découvrir que le handicapé, le faible n’est pas seulement un objet d’attention ou de soins, mais qu’il participe à part entière à la construction
d’un monde plus vrai et plus équilibré.
C’est en 1964 que Jean Vanier, officier de marine et professeur de philosophie d’origine canadienne, commence une vie commune avec Raphaël et
Philippe, deux handicapés mentaux. Le principe de l’Arche est né. Aujourd’hui, un millier de communautés "Foi et Lumière" réparties dans le
monde entier permettent à des handicapés et à des bien portants de vivre
ensemble et de partager leurs richesses mutuelles.
Gérard Banholzer a recueilli pour l’agence APIC quelques propos de Jean
Vanier au milieu de sa "grande famille".
Dans quel esprit fonctionne l’Arche?
Jean Vanier: "Il s’agit de créer une famille avec des personnes ayant un
handicap. Souvent je pense à la parole de Jésus: ’Quand vous donnez un repas, n’invitez pas vos riches voisins, les membres de votre famille, les
amis; quand vous donnez un banquet, invitez les pauvres, les aveugles, les
estropiés, les infirmes et vous serez heureux’. C’est la bénédiction d’entrer en relation avec les pauvres, les gens faibles et de découvrir qu’eux
sont en train de nous donner, de nous guérir, de nous apporter la paix, de
nous rendre plus humains. Cela paraît un paradoxe parce que pour tant de
gens, la personne avec un handicap c’est un raté, ça coûte cher économiquement ..."
Comment peut-on saisir que le pauvre est une bénédiction?
JV: "Lors des jeux olympiques spéciaux, André, une personne avec un handicap mental, voulait gagner une médaille dans la finale du 100 m. Lors de
l’épreuve, son voisin de droite tombe en pleine course. André s’arrête, le
relève, et ils courent main dans la main vers le but. C’est très typique du
comportement de la personne avec un handicap et très différent du comportement des gens dits normaux, heureux de gagner les médailles et les honneurs. Sont-ils prêts à s’arrêter et à relever le pauvre? (...) Les personnes handicapées ont des capacités de coeur qui souvent sont étouffeés par
la recherche du pouvoir chez les gens dits normaux."
La banalisation de l’avortement, la généralisation du diagnostic prénatal, ne vont-elles pas conduire à éliminer les handicapés de la société?
JV: "C’est la tentative d’éliminer le faible parce qu’il coûte cher et
qu’il nous gêne. C’est une vieille histoire. A l’Arche, nous découvrons que
le faible peut guérir le fort, et lui donner un visage humain, que la différence au lieu d’être une menace est un trésor. Un théologien luthérien
allemand, Moltmann, dit: ’Une communauté sans handicapé, est une communauté
handicapée’. (...) Il est évident que si on élimine l’un d’eux, on crée une
communauté sans bras, sans main, ou sans pied, une communauté handicapée.
Pour aider à redécouvrir la beauté de chaque membre de ces communautés naturelles que sont les familles, nous avons créé plus de mille communautés
"Foi et lumière" regroupant des enfants handicapés, leurs parents et des
amis. Ils se retrouvent deux ou trois fois par mois pour prier, célébrer,
créer des liens. Les parents peuvent y acquérir un regard neuf sur leur enfants handicapés qui ne deviennent alors pas seulement un poids, une difficulté, une souffrance, mais très beaux dans leur simplicité leur petitesse."
L’Arche affiche clairement sa foi religieuse?
JV: "Nous affichons notre foi, mais nous accueillons tout le monde. Une
de nos communautés de l’Inde compte 20 hindous, six musulmans et trois
chrétiens. Il est vrai qu’en France nos communautés sont chrétiennes. (...)
Certaines sont plus spécifiquement soit protestantes soit catholiques, soit
interconfessionnelles, mais toutes sont oecuméniques: elles accueillent
tout le monde.
Une certaine tendance de la psychiatrie vise à permettre aux handicapés
de s’épanouir dans la sexualité et une vie de couple?
JV: "J’ai écrit à ce sujet tout un livre :’Homme et femme il les fit’.
Ce qui est évident, c’est le cri de tout être huamin qui veut être aimé.
C’est la relation, c’est la communion. Quand les gens vivent dans une communauté où ils sont vraiment aimés, respectés, qu’ils ont un travail réel,
que c’est une communauté de célébration, il ne faut pas leur proposer des
choses qui sont fausses. La sexualité existe pour le don de la vie dans une
dimension oblative. On a maintenant trop caractérisé la sexualité comme un
besoin "pour moi" et non pas "pour l’autre". On a complètement transformé
les choses. Chez nous une vie communautaire très vivante et chaleureuse limite les besoins sexuels. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas de temps
en temps des questions qu’il faut regarder de plus près.
Tout le monde est-il capable de compassion et de miséricorde ?
JV: "Je dirais d’abord que tout le monde n’est pas fait pour venir à
l’Arche, c’est sûr. (...) Mais je crois que la plupart des gens restent
sensibles à l’enfant. Et s’ils sont sensibles à l’enfant, ils sont sensibles à la miséricorde. (apic/mp) (propos recuellis par Gérard Banholzer)