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    Actualité: Le Père jésuite Alexander Kahn, supérieur ecclésiastique de la mission catholique à Bichk

    APIC - Interview

    Kirghizstan: La majorité ne connaît plus le goût de la viande

    Rencontre avec le Père Alexander Kahn, missionnaire à Bichkek, capitale du Kirghizstan

    Jacques Berset, agence APIC

    Bichkek/Fribourg, 28 mai 2000 (APIC) Depuis l’effondrement du communisme et l’éclatement de l’ex-URSS il y a 10 ans, le niveau de vie dans les nouveaux Etats a dramatiquement baissé. Dans certaines Républiques d’Asie centrale en proie à la corruption et à la banqueroute de l’Etat, nombre d’employés n’ont plus touché de salaire depuis des années. Les soins ne sont plus gratuits, pas question donc de se faire hospitaliser en cas de maladie. "Parlons de survie plutôt que de vraie vie", témoigne le Père Alexander Kahn, supérieur de la mission catholique de Bichkek, capitale du Kirghizstan. Notre Interview.

    Si on doit se faire hospitaliser, il faut avoir de l’argent, car il n’y a pas de caisses-maladie: il faut tout payer de sa poche et se procurer soi-même seringues et médicaments, affirme le Père Alexander Kahn. Ceux qui ne peuvent pas aligner 1’000 soms pour une opération (moins de quarante francs suisses), rentrent à la maison..."Les gens n’ont pas d’argent, car cela fait bientôt cinq ans que les employés et les ouvriers dans les villages ne touchent plus de salaire!"

    Jésuite d’origine allemande né au Kazakhstan il y a 37 ans, A. Kahn est depuis trois ans responsable de la mission au Kirghizstan. Pour le jeune religieux, doté d’un passeport russe - ses parents, natifs de la République soviétique des Allemands de la Volga, ont été déportés au-delà de l’Oural sous Staline - la situation empire de jour en jour et le pays se "tiers-mondise".

    L’hiver est rude, à Bichkek, à plus de 800 m d’altitude: il fait facilement - 30° la nuit. C’est d’ailleurs toujours durant la période la plus froide que l’Ouzbékistan, le pays voisin, coupe le robinet de gaz pour forcer Bichkek à honorer ses dettes. "Les gens se chauffent au gaz; d’ordinaire, à l’approche de Noël, l’approvisionnement est suspendu; alors les gens branchent des chauffages électriques et le système électrique s’effondre à son tour. Nous voyons des enfants qui sortent au soleil, dans le froid...pour se réchauffer, parce qu’il fait meilleur dehors qu’à l’intérieur des maisons! Et si l’on songe qu’ils n’ont peut-être pas eu à manger.. "

    APIC: Père Alexander, vous êtes en Suisse pour témoigner de cette réalité douloureuse...

    Père A. Kahn: Je suis d’abord venu en Suisse pour dire un grand merci du fond du cœur aux donateurs de l’œuvre "Aide à l’Eglise en Détresse", non seulement au nom des catholiques du Kirghizstan, mais au nom de tous ceux qui vivent sur le territoire de l’ex-URSS, pour l’aide que nous recevons: cette aide vitale nous a permis de maintenir et de transmettre la foi, mais elle est également pour beaucoup l’unique moyen de survie physique. Cela n’a rien d’abstrait: beaucoup seraient peut-être déjà morts de faim sans cette aide...car ils n’ont rien d’autre. On rencontre dans notre paroisse des enfants qui ont faim... Quand ils reçoivent chez nous un bout de pain et deux œufs, c’est peut-être le seul repas qu’ils ont eu de la journée. Leur parler de faire abstinence le vendredi et de ne pas manger de viande leur paraît étrange, car ils ont depuis longtemps perdu le goût de la viande.

    C’est grâce aux apports conjoints de l’"Aide à l’Eglise en détresse" et de "Renovabis" (l’œuvre d’entraide des évêques allemands pour les pays de l’Est) que nous pouvons entretenir la mission (deux autres prêtres jésuites, un Slovène et un Allemand du Kazakhstan, et trois religieuses slovaques), car il n’y a pas de sources de revenus locales. Les 260 catholiques que nous desservons dans notre unique église de Bichkek et dans la yourte (la hutte conique typique des nomades kirghizes) qui nous sert d’église dans un village, n’ont aucun moyen financier: ils nous apportent de la nourriture et de l’aide en nature. Tous ceux qui se reconnaissent comme catholiques viennent à l’église, car c’est le seul endroit où ils peuvent se rencontrer. Ils apprécient la messe du dimanche aussi pour cela. Nous utilisons le russe comme langue pour la messe et la prédication, car toutes les nationalités qui viennent l’église ont été russifiées.

    APIC: Face à la misère grandissante dans votre pays d’adoption, l’Eglise locale a-t-elle lancé des projets sociaux ?

    Père A. Kahn: Au Kirghizstan, contrairement à l’islam sunnite, à l’Eglise orthodoxe - et aux Témoins de Jéhovah! - l’Eglise catholique ne bénéficie pas pour le moment de la reconnaissance légale. Ainsi elle ne peut pas s’organiser sur une base associative, par ex. pour créer une Caritas. La bureaucratie du Kirghizstan considère, en vertu d’une classification arbitraire des confessions, que les catholiques font partie non pas des religions traditionnelles de l’ex-URSS, reconnues officiellement, mais des "nouvelles religions" ou des "religions étrangères" qu’il faut contrôler et auxquelles il faut limiter l’accès au territoire national. On a certainement peur des fondamentalistes.

    APIC: L’Etat refuse-t-il donc de reconnaître l’existence de l’Eglise catholique ?

    Père A. Kahn: L’Etat ne nous fait pas vraiment d’obstacles, mais il refuse de nous reconnaître légalement comme l’Eglise catholique. Nous ne disposons que de la reconnaissance de la paroisse de Bichkek de 1969, datant de l’ancienne législation soviétique. L’Etat exige que nous soyons de nouveau enregistrés, sur le modèle de ce qui se passe en Russie. Ainsi, nous ne pouvons pas être reconnus comme des catholiques "locaux", autochtones, mais nous sommes mis sur le même pied que les sectes étrangères. Ils nous reconnaîtraient volontiers comme une secte, mais cela, nous ne le voulons pas. Nous préférons vivre sous l’ancienne loi soviétique.

    APIC: Les relations sont-elles bonnes avec les Kirghizes, qui sont musulmans sunnites ?

    Père A. Kahn: Elles ne sont pas hostiles car les Kirghizes - qui ont de fait perdu leur identité religieuse en raison de l’athéisation forcée de la période communiste, mais aussi du fait que leur culture nomade n’a pas été complètement islamisée - ne sont pas des musulmans comme les autres, même si le gouvernement craint maintenant l’influence d’intégristes musulmans venus de l’extérieur.

    Le phénomène intégriste, que l’on commence à sentir au Sud, est importé d’Afghanistan, du Pakistan, d’Ouzbékistan. Si l’on trouve des Kirghizes qui sympathisent avec ces mouvements, c’est plutôt par intérêt matériel, pour survivre. Mais les quelque 20% de chrétiens du pays - essentiellement des russes orthodoxes, mais aussi des luthériens d’origine allemande et des baptistes également d’origine allemande, mais aussi russes et kirghizes - ne rencontrent aucun problème pour le moment. Il n’y a pas de Kirghizes catholiques - bien que certains viennent assister à mes prédications par curiosité - et tenter de les convertir serait mal vu: ils seraient rejetés de leur communauté. A moi, personnellement, il n’arriverait rien, car la société kirghize est la plus tolérante de toute cette région d’Asie centrale. Actuellement, il n’y a pas d’obstacles à la mission de la part des musulmans du pays.

    APIC: Vous dites sous forme de plaisanterie que Staline a implanté l’Eglise au Kirghizstan...

    Père A. Kahn: C’est effectivement le résultat de la déportation sous Staline de membres de diverses nationalités comme les Allemands de la Volga et d’autres régions d’URSS, de Lituaniens, de Lettons, de Polonais, de gréco-catholiques d’Ukraine occidentale, etc. C’est le même scénario qu’en Sibérie ou au Kazakhstan. On peut dire qu’ici, l’Eglise catholique a été "implantée" par Staline, car aucune présence catholique n’était notée avant la révolution russe.

    La première communauté est issue de la déportation des Allemands de la Volga ordonné par Staline en août 1941. S’il avait su, il ne l’aurait jamais fait. La paroisse de Bichkek - une des plus anciennes à être reconnue en Asie centrale - a été enregistrée officiellement en 1969 à l’époque de Brejnev déjà. C’était, comme Karaganda au Kazakhstan, à la même époque, un centre catholique où il y a toujours eu un ou plusieurs prêtres. C’est l’héritage des déportations. La population autochtone est musulmane sunnite, bien qu’avant l’islamisation, les populations aient été christianisées par les missionnaires de l’Eglise nestorienne.

    APIC: Les déportés d’origine allemande n’ont-ils pas déjà tous émigré en Allemagne ?

    Père A. Kahn: Contrairement aux Polonais, qui n’ont pas la possibilité de partir, la majorité des Allemands ont émigré après l’éclatement de l’URSS. Ceux qui sont encore là - 15’000, dont un quart d’origine catholique, les autres étant luthériens ou mennonites - cherchent aussi à s’en aller. Nous les rencontrons à Bichkek et dans les villages environnants, et je n’en connais aucun qui ne veut pas partir au plus vite. Ils pensent n’avoir aucun avenir dans ce pays.

    Une vieille femme, qui a élevé douze enfants aujourd’hui adultes, voulait elle aussi partir. Quand nous sommes arrivés et avons commencé le travail pastoral, elle a décidé de rester. D’autant plus que les jeunes, selon la loi allemande, n’ont quasiment plus la possibilité d’émigrer en Allemagne. D’autre part, seuls les vieux connaissent encore l’allemand, car les soviétiques, qui avaient institué le régime de surveillance spécial de la "Spezkomendatura", auquel étaient soumis les déportés et qui les empêchait de sortir de leur village sans permission spéciale, ont réussi à "russifier" ces populations et à les "athéiser". Aujourd’hui, certains se redécouvrent une origine chrétienne grâce à nos visites dans les villages. Raison pour laquelle je ne pense pas que l’émigration qui a saigné la communauté d’origine allemande signifie la fin à moyen terme de la communauté chrétienne du Kirghizstan. (apic/be)

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