APIC - Interview
Dimanche 21 février: Lancement de la campagne de carême "La solidarité créé l’emploi"
Charles Ridoré plaide pour une société plus humaine
Jacques Berset, APIC
Fribourg,
(APIC) Les gens se sentent de plus en plus impuissants face au discours hégémonique du néolibéralisme. Sommes-nous condamnés au règne sans partage de la "pensée unique" ? Charles Ridoré, secrétaire romand de l’Action de Carême, est convaincu que la résistance est nécessaire... et possible. En disant non au "tout économique" - "une pure idéologie!" - pour prendre en compte les besoins des être humains et de la nature, on est au cœur de la foi chrétienne. Notre interview.
"Au sein de l’Eglise, nous avons à dire et redire le fondement sur lequel nous basons notre action. Au fil du temps, une solide doctrine sociale a été élaborée, qui nous montre la voie". Charles Ridoré l’affirme: lutter pour une société plus juste, conforme au plan de Dieu, n’est pas une simple option parmi d’autres, c’est le devoir de tout chrétien.
APIC: Pas un jour sans entendre les mots mondialisation, globalisation, dérégulation, compétitivité, fusions, délocalisations d’entreprises... La campagne de carême, une nouvelle fois, va carrément à contre-courant. N’est-ce pas de l’utopie?
Charles Ridoré: D’emblée, avec son slogan "La solidarité crée l’emploi", la campagne œcuménique pourrait sembler poursuivre des buts utopiques. Je rappelle toutefois l’une des significations du mot "utopie": à part le sens "qui n’existe pas", il y en un autre qui veut dire "qui n’existe pas encore", mais cela n’exclut pas qu’une nouvelle réalité voie le jour. Puisque nous sommes à Fribourg, prenons l’exemple de la grande manifestation pour sauver la Brasserie Cardinal.
Nous avons vu là toute la ville - gauche et droite, jeunes et vieux, chrétiens et non chrétiens confondus - unie dans un élan de solidarité qui a obligé les patrons de Feldschlösschen à reculer. Cet acte de résistance, qui semblait tout à fait utopique face à la logique économique, a permis de sauver des places de travail à Fribourg. Dommage que pour des méga-fusions comme celle qui a donné naissance à Novartis, ou d’autres restructurations qui ont entraîné des suppressions d’emplois massives, il n’y ait pas eu le même élan de solidarité.
De même, si l’on arrive à organiser le partage du travail, on peut créer de l’emploi pour d’autres. Il est absurde que certains doivent se tuer au travail, tandis que d’autres en sont privés. Au niveau global, nous devons lutter pour changer le système économique mondial. Certes, parmi les facteurs qui font marcher l’économie, il y a bien sûr le capital - qui mérite une rémunération -, mais nous oublions trop souvent le travail, qui a besoin lui aussi d’une juste rétribution, et la nature, qui apporte les matières premières.
Nous plaidons par conséquent pour le respect des conditions sociales et écologiques. Il est absurde de dire que nous sommes contre l’économie, car aucune société ne peut vivre sans une économie. Mais il faut qu’elle soit au service de l’homme, car c’est une institution humaine. On nous fait croire que l’économie a ses propres règles, en dehors des hommes, et que même les responsables politiques n’ont pas d’autre choix que de s’y adapter. Nous disons là qu’il s’agit d’une pure idéologie. Dans une vision chrétienne, nous affirmons que la Création appartient à Dieu et que nous n’en avons que l’usufruit. Mais comme enfants de Dieu, nous avons tous un droit égal à la jouissance de la Création.
Lorsque l’on constate que le fonctionnement de la société ne correspond plus à la responsabilité mutuelle que Dieu nous donne dans la création, nous devons prendre les mesures nécessaires pour rétablir l’ordre que Dieu a voulu pour les hommes: justice, charité, amour... Pour le chrétien, ce combat n’est pas une option parmi d’autres, il est au cœur de notre foi.
APIC: L’Action de Carême se veut en premier lieu la "voix des sans voix" des pays du Sud...
Charles Ridoré: Le mandat de l’Action de Carême est effectivement de travailler avec les défavorisés des pays du Sud. Que d’exemples où l’on voit que l’absence d’humanité et de solidarité crée des conditions que l’on peut qualifier d’"infrahumaines", pour reprendre les mots de Dom Helder Camara. Nous accueillons durant la campagne œcuménique deux femmes engagées auprès des travailleuses des "maquilas" du Honduras, des usines de sous-traitance situées dans les zones franches. Là, on trouve des femmes qui doivent travailler plus de 72 heures par semaine. On leur fait subir un test de grossesse mensuel. Celles qui sont enceintes sont immédiatement licenciées. Des travailleuses doivent rentrer du travail à 23h, exposées aux risques d’agression dans des rues mal éclairées. Nous connaissons des usines chinoises où des femmes doivent travailler 93 heures hebdomadaires...
APIC: Face à de telles situations d’exploitation, une certaine fatalité s’installe: il semble que l’on ne puisse rien faire! Au-delà de l’indignation, de la dénonciation, que fait concrètement l’Action de Carême pour améliorer le sort de ces ouvrières ?
Charles Ridoré: Avec l’œuvre d’entraide protestante Pain pour le Prochain, notre partenaire dans la campagne de carême, nous nous sommes associés à une organisation non confessionnelle, la Déclaration de Berne, pour lancer la campagne "Clean clothes", pour des vêtements produits dans la dignité. Il ne s’agit pas de culpabiliser le consommateur suisse, qui achète dans les boutiques ou les supermarchés des habits fabriqués en Chine, en Inde, en Turquie, au Portugal, en Roumanie, en Corée ou en Amérique latine.
Grâce à la solidarité des consommateurs, à la pression qu’ils exercent - en envoyant des milliers de cartes postales aux vendeurs de vêtements - il est possible d’améliorer les conditions des ouvrières du textile dans les pays du Sud. Les entreprises de la branche sont invitées à signer un code de conduite qui reconnaisse par exemple aux travailleurs le droit de s’organiser syndicalement et qui respecte les conventions de l’Organisation Internationale du Travail (OIT).
Charité bien ordonnée égale solidarité
On pourrait penser que l’on va ainsi pénaliser le consommateur suisse, qui a tout intérêt à trouver les marchandises les moins chères possibles. C’est le premier sentiment que l’on peut avoir, mais il faut toujours distinguer l’intérêt à court terme et l’intérêt à long terme. A ne réfléchir qu’à court terme, on prétérite l’avenir. Nous avons tous intérêt à ce qu’il y ait moins de tensions et de sources de conflits à l’échelle du monde. Lorsque les gens n’arrivent plus à vivre sur place, ils émigrent... on observe aussi l’augmentation globale de l’insécurité. On peut rapidement perdre les avantages perçus à court terme. Il ne faut pas non plus oublier que l’être humain n’est pas seulement motivé par des instincts biologiques ou des intérêts matériels: il a aussi des exigences morales et éthiques.
"Clean Clothes", une campagne qui interpelle vendeur et consommateur
La campagne "Clean Clothes" nous fait découvrir que quand on achète un pull-over 50 francs, il arrive que l’ouvrière qui l’a produit à l’autre bout de la chaîne, ne reçoive que 1,5 franc. Même si l’on double son salaire, le consommateur, chez nous, ne verra pas tellement la différence. Sur place, par contre, une plus juste rémunération a des effets positifs immédiats. Nous cherchons également le dialogue avec les entreprises. Un dialogue lucide, qui n’en reste pas aux belles paroles, mais qui doit être suivi d’effets. Nous ne nous satisfaisons pas des instances de contrôle internes aux entreprises, nous exigeons création d’organes de contrôle indépendants capables de vérifier si les codes de conduite respectent les normes de l’OIT.
Avec l’argent que nous récoltons en Suisse dans le cadre de notre campagne, nous pouvons financer un service juridique pour aider les travailleurs sur place à se défendre; une petite coopérative de production ou une caisse d’épargne et de crédit accordant des prêts à de meilleures conditions. On connaît au Honduras des usuriers qui prêtent de l’argent au taux de 5%... sur cinq jours! Voilà des exemples très concrets où la solidarité crée l’emploi.
APIC: Certes, vous voulez changer le "désordre établi", mais il semble que l’interpellation ne touche que des milieux déjà engagés, c’est-à-dire une minorité...
Charles Ridoré: Au-delà des actions concrètes, nous essayons évidemment de susciter une réflexion globale sur la solidarité face à la déshumanisation croissante du monde. Nous le faisons en lien avec la Consultation œcuménique sur l’avenir social et économique de la Suisse, qui s’adresse à tous les milieux sociaux, Eglises, paroisses, partis politiques, syndicats, associations, individus.
Quant au manque de réaction de la population face à la Consultation œcuménique, c’était effectivement la première impression que nous avions. Les échos que nous recevons ces jours-ci montrent cependant que la réflexion commence à s’étendre. L’intérêt va grandissant, ce qui a décidé le présidium de la Consultation œcuménique - lancée en janvier 1998 par la Conférence des évêques suisses et la Fédération des Eglises protestantes de la Suisse - à prolonger le délai jusqu’en octobre.
Toute la population est invitée à répondre aux questions posées par la Consultation, dans le but de trouver ensemble les réponses aux défis vitaux pour notre société. La réflexion déborde désormais les milieux d’Eglise. Le Jubilé de l’an 2000 sera l’occasion de faire des propositions à l’opinion publique pour que la société redevienne plus humaine. (apic/be)