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    Actualité: La petite ville de Morat, près de Fribourg, en Suisse, a été durant quatre jours à mi-mar

    APIC - Interview

    Morat pendant quatre jours au centre de la crise du Burundi

    Mgr Evariste Ngoyagoye, évêque de Bujumbura

    "Nous cherchons encore notre Mandela"

    Maurice Page, Agence APIC

    Fribourg, 20 mars 1998 (APIC) "La population du Burundi est fatiguée de la guerre et de l’embargo, elle est fatiguée surtout de sa prétendue élite, de sa classe politique qui ne songe qu’à se partager le gâteau du pouvoir. C’est le peuple qui souffre et qui meurt, aussi bien les hutus que les tutsis." Mgr Evariste Ngoyagoye, évêque de Bujumbura, ne se voile pas la face. "Le Burundi cherche encore son Mandela".

    L’hôtel de La Croix-Blanche à Morat a été durant quatre jours le siège d’un sommet discret rassemblant une trentaine de représentants des différentes factions politiques du Burundi, un pays déchiré par les rivalités interethniques qui ont fait des morts par centaines de milliers depuis l’indépendance en 1962. Une nouvelle dynamique s’est aujourd’hui mise en place pour tenter de rapprocher les diverses tendances politiques. Après une première rencontre en septembre dernier à l’UNESCO à Paris, une seconde réunion a rassemblé durant quatre jours à Morat des personnalités politiques de l’intérieur et de l’extérieur. Mgr Evariste Ngoyagoye, nouvel évêque de Bujumbura a apporté la caution catholique à cette initiative de dialogue.

    A l’invitation de l’ONG "Synergie Africa", basée à Genève, et grâce à la collaboration de la Confédération suisse (DDC) et de l’Institut du Fédéralisme de l’Université de Fribourg, les quelque trente participants représentant tous les grands partis du Burundi, ont pu s’initier au modèle suisse de coexistence pacifique.

    APIC: Quelle a été votre place en tant que représentant de l’Eglise dans cette rencontre politique ?

    Mgr Evariste Ngoyagoye: Le fait que ces élites politiques acceptent aujourd’hui de se rencontrer et de discuter est un progrès par rapport à la situation antérieure où chacun s’était retranché arme au poing dans son coin. On privilégie enfin la parole et non plus la grenade ou la kalachnikov. Mais ce progrès est fragile. C’est dans ce sens que nous, Eglise, voulons accompagner cet effort pour apporter notre contribution à la paix. Mon rôle comme évêque est surtout d’écouter, de comprendre les uns et les autres. J’essaye ensuite de partager cette expérience avec mes frères évêques. Je ne suis pas mandaté directement et officiellement par la Conférence épiscopale, mais nous nous sommes mis d’accord sur cette démarche, étant donné aussi que je suis à Bujumbura, la capitale du pays.

    APIC: Cette rencontre de Morat marque-t-elle à vos yeux, une étape importante ?

    Mgr E.N.: Nous nous sommes retrouvés une trentaine de représentants de tous les principaux partis, ainsi que le ministre du processus de paix, des membres du gouvernement et des députés de l’Assemblée nationale. La rencontre de Morat fait partie d’un processus encore long. Nous n’avons pas négocié, nous avons seulement écouté et vécu ensemble durant quatre jours. Des liens se sont créés, même si, honnêtement, on ne peut pas parler d’entente cordiale. Le Burundi n’est pas grand et on trouve facilement un lien parce qu’on vient de la même région, parce qu’on a fréquenté la même école, parce qu’on a peut-être une parenté commune. C’est un capital que nous devons aussi exploiter. Nous avons été autour d’une même table, nous avons voyagé dans le même train, le même bus, le même avion. C’est aussi un apprentissage de tolérance, même si chacun a dit franchement ce qu’il pensait.

    APIC: Pourquoi la Suisse ? Qu’êtes-vous venu chercher ici ?

    Mgr E.N. : Ici en Suisse, les professeurs de l’Institut du Fédéralisme nous ont proposé non pas un modèle à copier, mais une expérience historique. Ils ont décrit la volonté helvétique de faire participer toute la population, de respecter les minorités linguistiques confessionnelles ou autres, le souci du compromis et le désir de paix. A nous alors de nous dire : "Il y a une forme constitutionnelle de coexistence, de cohabitation, de convivialité que l’on ne connaît pas ailleurs". Nous pouvons alors non pas copier mais nous inspirer d’une expérience qui a bien réussi ailleurs pour "décentrer" nos imaginaires. Voilà notre espoir.

    APIC: Quelle est à vos yeux la principale difficulté de cette démarche ?

    Mgr E.N. Les divers protagonistes doivent apprendre à lire l’histoire dans des termes qui se rapprochent autant que possible. Ce qui nous divise, ce sont surtout des perceptions de l’histoire, plus que l’histoire elle-même. La mémoire est instrumentalisée et blessée par une souffrance qui n’a pas encore été assumée. Tout le monde a souffert, mais il a souffert en accusant l’autre. Nous passons le plus clair de notre temps à nous accuser les uns les autres et à nous diaboliser mutuellement. Nous devons maintenant réfléchir à la reconstruction.

    Il reste en outre que les politiciens raisonnent toujours en terme de pouvoir conçu exclusivement comme un gâteau à partager. Une fois que chacun s’est servi, il ne reste plus rien sur l’assiette ! Le pouvoir devrait au contraire être conçu comme une maison à construire où chacun apporte sa propre brique. Avec le jeux des idéologies, des intérêts particuliers, des régions ou les influences divergentes des pays voisins, il est très difficile de restaurer ce sens du bien commun.

    APIC: Y a-t-il d’autres efforts de médiation et de réconciliation dans le pays ?

    Mgr E:N: Les Burundais sont aidés dans leur médiation par beaucoup d’organisations internationales (ONU, UNESCO, OUA, CEE) ou d’autres organismes, ou encore des représentants des pays voisins. Le problème est que ces gens défendent des intérêts divergents. Nous avons par exemple au Burundi en plus des ambassadeurs ordinaires, une douzaine de représentants spéciaux. Nous sommes actuellement victimes de diverses formes d’ingérence qui menacent notre autonomie. Nous sommes un pion dans le jeu des grandes puissances et celui des pays de la région des Grands-Lacs. Le fait que les luttes fratricides sont directement alimentées de l’extérieur est une évidence. Quand on distribue des kalachnikovs à des paysans qui n’auraient jamais les moyens de les acheter, il y a bien un intérêt derrière !

    APIC: La réconciliation exige des initiatives concrètes sur le terrain

    Mgr E.N. : Les divers programmes de réconciliation visent surtout à restaurer la coexistence entre les divers groupes. A Bujumbura, on peut ainsi par exemple se déplacer à nouveau d’un quartier à l’autre. L’initiative en revient aux Eglises, mais aussi à d’autres acteurs sociaux et à l’Etat. Cette dynamique commence maintenant à porter ses fruits au niveau national. Beaucoup de groupes, catholiques, protestants ou musulmans ont commencé ce travail. Dans le quartier de Kamenge qui avait subi la purification ethnique, le centre de jeunes tenu par des missionnaires italiens rassemble hutus et tutsis. Ils collaborent ensemble à la reconstruction des quartiers détruits. Petit à petit, avec la sécurité des déplacements, la vie sociale et économique reprend, le marché central de Rohero fonctionne à nouveau et les gens des divers quartiers ou de la campagne peuvent y venir échanger leurs produits. Dans les églises ou à l’école, les ethnies n’ont jamais été séparées.

    APIC: Est-ce à dire par exemple qu’aujourd’hui un prêtre tutsi peu travailler dans un quartier hutu ou l’inverse ?

    Mgr E.N. : Cela dépend du milieu où il se trouve. Dans certains endroits fortement ethnisés, il n’est pas possible et même dangereux de travailler pour un prêtre de l’autre ethnie. Mais il ne faut pas généraliser ni trop simplifier. Dans d’autres endroits, le prêtre est très bien accepté par tous. Cela peut dépendre aussi de nombreux autres critères sociaux, politiques, familiaux et même personnels. L’étiquette hutu-tutsi ne peut pas être la seule grille d’analyse. On ne peut même pas dire par exemple que les gens cultivés sont plus tolérants que les simples paysans, il y a des extrémistes partout. Le régime nazi a aussi eu ses savants et ses artistes. Tout comme les Serbes ou les Croates.

    APIC: Le Burundi est chrétien à 80%. Comment a-t-il pu sombrer dans une telle violence? Il y a là une grave interrogation pour les Eglises ?

    Mgr E.N.: Je retourne la question. Comment la Shoah a-t-elle été possible dans une Europe très majoritairement chrétienne ? C’est la folie de la haine, il est très difficile d’avoir le recul nécessaire. Le récent document du Vatican et les réactions qu’il a suscitées le montre bien. Les lectures et les analyses actuelles sont parallèles, selon qu’on appartient à un camp ou à un autre.

    APIC: Vous êtes vous-mêmes plongé au cœur de cette violence encore quotidienne...

    Mgr E.N. : Je ne peux pas circuler librement dans tout le pays. Lorsqu’on entend des tirs sur la route, il vaut mieux s’arrêter et remettre son voyage à plus tard. A l’instar de tous les autres évêques j’ai des gardes du corps. J’ai été victime en 1996 d’une attaque de bandes hutus à l’évêché de Bubanza. Vers 6 heures du matin des assaillants ont mitraillé la chambre où j’étais censé dormir, j’étais heureusement absent ce jour-là mais deux femmes venues s’occuper du jardin ont été tuées. L’archevêque de Gitega, Mgr Ruhuna a été tué dans une embuscade en 1996.

    Au Burundi, un évêque est considéré comme un leader, indépendamment même de son action. Le fait d’être important suffit pour vous faire éliminer, surtout si vous essayer d’œuvrer pour la réconciliation. Tous les évêques, sauf le plus jeune, ont été victimes d’attaques diverses. Les milices hutus m’ont visé en tant que tutsi pour éliminer un représentant de l’autre communauté. Plus d’une vingtaine de prêtres ont également été tués.

    APIC: Vous êtes évêque de Bujumbura, comment l’Eglise catholique est-elle capable de résister à ces déchirements ?

    Mgr E.N. : Tous les membres de la Conférence épiscopale sont unis autour du même programme de réconciliation, même si l’analyse à la base peut diverger. Le plus important est de défendre ensemble des plans d’actions. Selon les Actes des apôtres, Pierre et Paul peuvent ne pas être d’accord. Mais nous sommes tous unis dans le refus de la politique ethnique. Dans les paroisses, dans les mouvements, auprès des personnes consacrées, dans les séminaires, partout nous pratiquons une politique de rapprochement. Il ne peut d’ailleurs pas en être autrement sous peine de déchirer totalement le tissu ecclésial restant. Aujourd’hui, cinq des sept évêques du pays sont hutus. Au niveau des prêtres, les hutus sont également les plus nombreux, mais nous avons toujours refusé d’imaginer une politique de "quota" qui voudrait que la proportion des prêtres tutsis soit la même dans le clergé que dans le reste de la population, soit environ 15%. L’accueil de candidats à la prêtrise ne saurait dépendre de l’appartenance ethnique.

    APIC: Le Burundi est toujours sous embargo international depuis le coup d’Etat du major Pierre Buyoya en 1996...

    Mgr E.N. : Un embargo ne peut pas faire de bien à la population. Là-dessus, la position des évêques est unanime. Les médicaments, le matériel scolaire, les engrais chimiques, le carburant, arrivent, mais en très petites quantités. Le résultat est la création d’une économie de pénurie avec une hausse des prix, une fraude généralisée, sans parler du vol et du banditisme. La pénurie n’est jamais porteuse de paix. Cela risque aussi de peser très lourdement sur l’avenir du pays tant sur le plan économique que social.

    Paradoxalement cependant, l’embargo a relancé la production agricole intérieure. Les paysans, avec cette force extraordinaire que j’admire, ont repris leur travail et une partie de la production a même pu être exportée dans les pays voisins, du riz et du sucre notamment. Rwandais Tanzaniens, Congolais viennent acheter sur les marchés burundais. (apic/mp)

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