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    Abus: “l’Église a échoué à protéger les plus vulnérables”

    Après deux ans de travail, la Commission pontificale pour la Protection des mineurs a publié, le 29 octobre 2024, son premier rapport sur l’état de la lutte contre les abus dans l’Église catholique. Ce document de 95 pages, qui ne donne pas de chiffres sur le nombre de victimes ou de clercs pédocriminels, dénonce la lenteur dans la mise en place des procédures par les Églises locales et l’opacité dans le traitement des cas, notamment à Rome. 

    «L’Église a échoué» à protéger les plus vulnérables et «rien ne sera jamais assez pour réparer totalement» le mal infligé. C’est ce qu’a confié aux victimes d’abus le cardinal Seán Patrick O’Malley lors de la conférence de présentation du rapport au Vatican. Le président de la commission pontificale pour la Protection des mineurs a assumé d’emblée les limites de ce rapport, le premier dans l’histoire.

    «Le travail à faire est énorme», a confessé celui qui avait été élevé en 2003 à la tête du diocèse de Boston. Là-bas, l’équipe «Spotlight» du journal The Boston Globe venait de publier ses enquêtes sur les prêtres pédophiles du diocèse, provoquant la démission du cardinal Bernard Law. Le cardinal américain de 80 ans, devenu la cheville ouvrière de la lutte contre la pédophilie dans l’Église, a présenté un rapport commandé deux ans plus tôt par le pape François. La consigne du pontife était simple: «fournir un compte-rendu fiable sur ce qui se fait actuellement ainsi que sur ce qui doit changer" en matière de lutte contre les abus dans l’Église.

    "Le rapport pointe du doigt un manque de transparence et de rapidité dans le traitement des abus, et des lacunes en termes de prévention."  

    Dans l’esprit du pape à l’époque, cet "audit clair" et annuel devait obliger l’Église à la transparence et à l’action. Il est "un outil de conversion en lui-même", assurent les auteurs du document parmi lesquels figure la juriste Maud De Boer Buquicchio, responsable du rapport. La Néerlandaise fut de 2014 à 2020 rapporteur spécial pour les Nations Unies sur la vente et l’exploitation sexuelle des enfants et présidente d’ECPAT, une association luttant contre la pornographie infantile, la prostitution et le trafic des enfants.

    Le document d’une centaine de pages est un "pilote", insistent les rédacteurs du document. Il n’a pas l’ambition d’analyser l’ensemble des procédures mises en place dans le monde.

    17 pays présentés

    Pour cette première édition, 17 pays seulement sont présentés succinctement. Le rapport indique les défis de ces Églises locales en matière de protection et propose quelques recommandations. Selon son agenda, après cinq ou six rapports annuels, la commission aura ainsi examiné l’ensemble de l’Église catholique.

    Outre les Églises locales, les auteurs se sont focalisés sur l’étude de deux départements de la Curie romaine. Que ce soit au dicastère pour la Doctrine de la foi, en charge de juger les abus les plus graves, ou au dicastère pour le Clergé, qui veille sur plus de 400'000 prêtres, les auteurs pointent du doigt un manque de transparence et de rapidité dans le traitement des abus, et des lacunes en termes de prévention.

    La commission pour la protection des mineurs a présenté son rapport le 29 octobre 2024
    La commission pour la protection des mineurs a présenté son rapport le 29 octobre 2024 © Anna Kurian I.MEDIA

    Les membres de la commission souhaiteraient une meilleure coordination pour que les différents échelons ecclésiaux puissent être véritablement au service des victimes. Parmi leurs recommandations, ils estiment que la rédaction par le pape d’une encyclique sur la protection des mineurs et des personnes vulnérables serait un acte fort pour unifier la lutte contre les abus.

    Les carences des Églises locales en matière de protection

    La Commission constate que la situation au sein des Églises locales est très variée. Certaines sont fort engagées dans la lutte, d’autres "n’en sont qu’au début", et accusent "un manque troublant de structures de communication et de services d’accompagnement".

    "Au Mexique, seuls 20 évêques des 98 diocèses du pays ont répondu."

    La Commission fait un focus plus détaillé sur quatre conférences épiscopales de quatre régions géographiques: Mexique, Papouasie-Nouvelle-Guinée, Belgique et Cameroun. Pour chacune, elle explique comment elle a procédé dans son enquête et rend compte des mécanismes en place.

    Au Mexique, seuls 20 évêques ont répondu – 20% des 98 diocèses du pays. Si la commission vaticane salue les pas réalisés – comme la présence d’une unité de protection des mineurs dans chaque diocèse – elle relève des "barrières culturelles significatives" aux dénonciations, constituant "un empêchement clair au processus de justice". Elle pointe du doigt notamment la difficulté des relations avec les autorités civiles, le manque de financement, de formation, les défaillances dans le contrôle.

    En Papouasie-Nouvelle-Guinée également, le manque de ressources financières, d’experts, de structures diocésaines, d’accompagnement et de prise en compte des victimes, et l’absence d’accord avec les autorités civiles, sont critiqués. La commission note une "lacune persistante" dans la gestion des dossiers et demande d’améliorer le recueil de données.

    "Au Cameroun, les fortes pressions sociales font obstacle aux dénonciations, fomentant une culture du silence et du tabou autour de l’abus sexuel."

    La Belgique – où le pape vient d’effectuer un voyage – n’est pas épargnée non plus: alors que la mauvaise gestion et "l’inaction" de la hiérarchie a miné la confiance de la société envers l’Église", la commission demande une meilleure supervision des prêtres belges en mission à l’étranger et des prêtres étrangers sur le sol belge, soulignant chez ces derniers une "résistance" au concept de protection des mineurs. Elle note des rapports "pas toujours bien articulés ni cohérents" et demande à être impliquée dans leur révision, recommandant aussi une formation "obligatoire" des laïcs opérant dans les œuvres catholiques.

    Enfin, au Cameroun, la Commission reporte les carences de ressources financières et humaines, empêchant la réalisation de mécanismes "fiables". Elle reconnaît aussi les "fortes pressions sociales" qui font obstacles aux dénonciations, fomentant "une culture du silence et du tabou autour de l’abus sexuel".

    Aucun évêque de RD-Congo n’a répondu

    Parmi les 13 autres pays étudiés, au Rwanda la Commission "n’a pas constaté l’existence d’un mécanisme de vérification et de contrôle." L’Église de Côte d’Ivoire accuse un "manque de données" sur les abus sexuels et une carence de structures de protection. Au Sri Lanka, les instruments de lutte ne sont pas à jour. En Colombie, où la moitié des évêques ont répondu, ceux-ci ont reconnu les "limites et les infractions" de leurs protocoles, qui ont causé "davantage de douleurs" pour les victimes. La Commission demande de créer un groupe d’accompagnement et souhaite collaborer pour résoudre tous les "points critiques".

    "Au Congo RDC, la lutte contre les abus est considérée comme une idéologie occidentale imposée et ne répondant pas aux défis africains."

    En République démocratique du Congo, y compris parmi les évêques, assure le document, règne "une stigmatisation" envers la lutte contre les abus, "considérée comme une idéologie occidentale imposée et ne répondant pas aux défis africains". La commission n’a pas reçu de réponse au questionnaire quinquennal qui avait été envoyé avant la visite des évêques à Rome. Le texte précise toutefois que la commission a été informée que "les réponses seraient envoyées sous peu".

    La Commission regrette de ne pas avoir rencontré les évêques du Burundi à l’occasion de leur visite ad limina, mais salue la qualité de leur compte-rendu, tout en souhaitant collaborer avec eux à l’avenir. Même appel à une meilleure sensibilisation dans les autres pays nommés comme le Togo, l’Afrique du Sud, la Zambie. Au Ghana, la Commission exprime sa préoccupation pour "les tabous très forts qui pèsent sur les homosexuels et par certains projets de loi qui pourraient entraver le signalement des victimes".

    La lenteur et l’opacité de la Curie romaine épinglées

    "Une préoccupation persistante concernant la transparence dans les procédures et les processus juridiques de la Curie romaine". Telle est la critique formulée par la Commission à l’égard de l’administration romaine en matière de lutte contre les abus. Présentée comme une "plateforme" capable de partager les bonnes pratiques, la Curie romaine entretient, selon des éléments remontés à la commission, une culture qui tendrait à alimenter "la méfiance parmi les fidèles".

    Dans ce rapport est analysée plus spécifiquement l’attitude de deux départements romains en matière de protection. Le premier est le dicastère pour la Doctrine de la foi (DDF), composée d’une section doctrinale – qui veille au respect de la foi catholique -, et d’une section disciplinaire. C’est vers elle que remontent les délits les plus graves commis dans le monde, comme les agressions de clercs sur mineurs ou personnes vulnérables.

    "Chaque employé du dicastère doit traiter environ 60 nouveaux cas par an."

    La commission écrit que des évêques se sont inquiétés de la lenteur des procédures de la part du DDF. C’est par exemple le cas de la conférence épiscopale du Mexique. Pour les auteurs du rapport, "l’attente sans information ni mise à jour peut être une source de nouveau traumatisme pour les victimes".

    Plus de 1’000 cas à traiter chaque année

    Souvent pointée du doigt pour ses procédures lentes et opaques, la section disciplinaire ne compte qu’une vingtaine d’employés qui doivent absorber les nouveaux cas d’abus graves commis chaque année dans l’Église. Selon nos informations, 1’200 nouveaux cas sont remontés à Rome en 2019, et 1’100 en 2020. Un employé du dicastère peut donc avoir environ 60 nouveaux cas par an à instruire et accumuler en tout 150 affaires.

    Toujours selon nos informations, 60% des cas gérés par la section relèveraient d’abus sexuels sur mineurs, soit plus de 500 par an. Ils proviendraient surtout de régions où les mentalités ont pris conscience du phénomène: l’Amérique du Nord, l’Amérique latine et l’Europe. "L’Afrique est globalement très très en retard. Et l’Asie encore plus", glissait à I.MEDIA un spécialiste du sujet.

    Dans son rapport, la Commission confirme à sa manière cette tendance : "Une partie conséquente de l’Amérique centrale et du Sud, de l’Afrique, et de l’Asie dispose de ressources dédiées inadaptées" pour lutter contre les abus.

    Une meilleure collaboration entre le DDF et la Protection des mineurs 

    Autre critique formulée par les auteurs : le manque de transparence quant à l’activité du dicastère. D’ordinaire, le dicastère pour la Doctrine de la foi ne rend jamais publiques ses décisions judiciaires, mais les communique de manière confidentielle au diocèse du clerc concerné. Le rapport ne remet pas en cause ce principe de subsidiarité mais il juge "utile" d’explorer les moyens d’accroître la transparence.

    Parmi les recommandations, les auteurs plaident pour une meilleure collaboration entre leur commission et le dicastère. La Protection des mineurs est officiellement rattachée au DDF mais elle est indépendante. Selon nos informations, les deux entités travaillent très peu ensemble. Le rapport conseille une synergie entre les efforts de prévention (surtout menés par la commission) et de discipline (appliquée par le DDF).

    "Les codes de conduite devraient être affichés publiquement dans les locaux du séminaire."

    Des lacunes dans la sélection des séminaristes 

    Autre dicastère étudié par les membres de la commission: celui du Clergé, qui supervise les plus de 400’000 prêtres catholiques présents dans le monde. Si ce département n’a pas la responsabilité de juger les clercs accusés d’abus sur mineurs, il a une fonction déterminante en matière de discernement des séminaristes, de formation et de prévention.

    La commission note des lacunes au niveau des procédures de sélection des candidats à la prêtrise, avec des évaluations psychologiques qui, quand elles indiquent des risques, seraient dans certains cas sous-estimées. Comme le Synode sur la synodalité qui s’est achevé ce mois-ci à Rome, elle recommande l’implication de professionnels laïcs.

    Des formateurs de séminaires devraient aussi recevoir une préparation adéquate pour accompagner les futurs clercs dans la reconnaissance des risques d’abus et dans la connaissance des codes de conduite appropriés. "Ces codes devraient être affichés publiquement dans les locaux du séminaire", peut-on lire.

    Autre recommandation: dans chaque séminaire devrait être identifiée une personne qualifiée pour recevoir de manière confidentielle les soupçons et signalements d’abus.

    Savoir répondre aux victimes

    La commission incite en outre le dicastère à s’inspirer des normes de protection définies par la commission et explique que "tout le personnel du dicastère devrait recevoir une formation appropriée". Ceux qui sont susceptibles de recevoir des rapports confidentiels sur des délits devraient être formés, notamment pour répondre aux victimes. Une nouvelle fois, la commission rappelle que la réponse aux personnes ayant subi des abus est "un défi urgent".

    "La méconnaissance des mesures prises dans un cas donné est souvent une première source de nouveau traumatisme", insistent de nouveau les auteurs. Il arrive dans l’Église catholique que des victimes ne soient pas informées des sanctions prises à l’encontre de leur agresseur.

    Au niveau de la Curie, la commission propose d’instituer un «procurateur» et un médiateur – équivalent à l’Ombudsman de l’Union européenne – afin d’assurer un meilleur accès des victimes à l’avancement de leur dossier. (cath.ch/imedia/mp)

    Centre catholique des médias Cath-Info

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