APIC - Dossier (100489)
Turquie : ils parlent la langue de Jésus, vont-ils disparaître ?
Genève, 10avril(APIC) L’émigration qui érode une ancienne communauté
chrétienne du Sud-Est de la Turquie est-elle inéluctable ? Un article du
Mensuel du service oecuménique de Presse et d’information du mois d’avril
1989 traite de cette question en se fondant sur la visite effectuée en mars
1988 par une équipe oecuménique aux chrétiens souryanis (orthodoxes
syriens) du sud-est de la Turquie. L’auteur de l’article est Ghassan
Rubeiz, sociologue orthodoxe grec originaire du Liban, secrétaire chargé du
Moyen-Orient auprès de la Commission d’entraide et de service des Eglises
et d’assistance aux réfugiés du COE.
Dans cette région écartée du pays, près de 7.000 des 20.000 Souryanis
que compte la Turquie constituent une infime minorité dispersée dans de petits villages et plusieurs villes, au milieu d’une population kurde de
quelque neuf millions d’âmes. Par le biais de plusieurs projets soutenus
par le Conseil Oecuménique des Eglises (COE), la communauté oecuménique aide la population d’une trentaine de villages établis autour du monastère de
Mar Gabriel, point central de la visite de l’équipe.
Il faut une journée pour se rendre de la capitale turque Ankara, au monastère de Mar Gabriel, dans la région de Tur Abdin de l’Anatolie orientale. Mais il n’est pas rare que des retards se produisent en chemin; les
routes ne sont pas sûres la nuit, ou après de grosses pluies. Le soleil
étant déjà couché avant l’arrivée de l’équipe oecuménique au monastère,
celle-ci devra attendre l’arrivée d’une escorte militaire pour achever son
voyage. Quelques jours plus tôt, les forces de résistance kurdes de la
région ont fait sauter un camion de pétrole. Quelques jours plus tard, une
zone iraquienne voisine sera victime d’une attaque aérienne aux armes chimiques.
Une présence de 15 siècles
C’est depuis le IVe siècle que les chrétiens du Moyen-Orient qui parlent
la langue de Jésus de Nazareth, le syriaque (dialecte araméen), vivent dans
la région. La manière de vivre et de célébrer des Souryanis n’a guère
changé au cours des siècles. Pratiquement chaque village dispose d’un lien
précieux avec le passé : presse à huile d’olives, fort, pont de pierres,
monastère, église, tombe de saint. Mais la plupart des monastères de la
région sont vides, et de nombreuses églises sont à l’abandon ou détruites.
Les visiteurs étrangers suscitent encore une vive attention dans cette
région ou les transistors constituent les seuls moyens d’information sur le
- 9 reste du monde. Les voitures ne pénètrent pas facilement au centre des villages dont les rues sont souvent boueuses, semée de grosses pierres ou encombrées d’animaux et d’enfants.
Dans une région traditionnellement vouée aux cultures sèches, les projets d’irrigation rendus possibles par la découverte récente de sources
souterraines commencent à transformer la production agricole. On peut cultiver tous les types de produits méditerranéens dans cette région fertile.
Actuellement, les cultures préférées sont les légumes, le raisin et les figues.
Deux foyers de vie
Les deux monastères souryanis les plus impressionnants sont Deyrazafaran
à Mardin et Mar Gabriel. Le premier a été un centre de vie communautaire et
cultuelle pendant les sept siècles durant lesquels il a été le siège du patriarcat. Sa silhouette en forme de tour se détache majestueusement sur une
colline dominant les plaines fertiles de l’Irak et de la Syrie. Il est
entourée d’une zone rocheuse semée de grottes ou vivaient autrefois des ermites.
Mar Gabriel est plus vivant et plus actif. Soixante-dix résidents y accomplissent leur service et leur témoignage. Un évêque, des prêtres, des
moines et des religieuses, un enseignant et sa famille et une quarantaine
de jeunes garçons qui y poursuivent des études de religion et de langues.
Mar Gabriel est la seule institution dont dispose les Souryanis de
Turquie pour former leurs futurs prêtres, enseignants et dirigeants. Son
rôle prend une importance croissante au moment ou les jeunes Souryanis sont
de plus en plus nombreux à partir pour l’Europe, et notamment pour
l’Allemagne et la Suède.
Pour ceux qui restent, la communauté ecclésiale animée par le prêtre
joue un rôle essentiel dans le maintien d’une structure d’entraide au niveau du village ou de la ville. Prières, réunions et célébrations dans les
églises fournissent à la fois soutien spirituel et contact social.
Les églises - ou femmes et hommes prient séparément - constituent la
fierté de la communauté. Vieilles de dix à quinze siècles, elles sont
bâties d’énormes pierres, en style byzanzin. les arches de pierre sont en
plein cintre, les plafonds décorés et les grandes portes sculptées dans le
chêne. Des icônes anciennes représentent la croix, la Vierge Marie et les
symboles de l’histoire biblique. Le pain sacramentel est cuit sur feu de
bois, dans des fours d’argile.
Chaque église conserve ses anciennes bibles calligraphiées dont certaines remontent au neuvième siècle. Les pages en peau de mouton ou de cerf
- 10 sont illustrées de scènes classiques de la Bible, et des motifs de couleur
ornementent la superbe écriture araméenne à l’encre de fleurs naturelles.
L’exode des Souryanis
Au début de ce siècle, les chrétiens de langue syriaque de la région rurale du sud-est de la Turquie étaient environ 200.000. Mais les troubles
qui se sont produits dans le pays à la suite de la chute de l’Empire ottoman et de la première guerre mondiale ont suscité de vastes mouvements, et
l’exode des Souryanis s’est accentué après le transfert du Patriarcat orthodoxe syrien de Mardin à Homs, Syrie, en 1924.
Ceux qui restent demeurent attachés à leur terre ou à leur travail. Les
uns sont trop âgés pour partir, les autres manquent de l’esprit
d’initiative ou des capacités qui leur permettraient de gagner leur vie
ailleurs, certains enfin sont résolus à rester aussi longtemps que
possible, pourvu qu’ils puissent compter sur un minimum de soutien
communautaire.
Au cours des années vingt, les Souryanis de Turquie ont perdu plus de la
moitié de leur population partie, en quête d’asile - "minorité chrétienne"
cherchant refuge dans les pays occidentaux. En fait, les Souryanis ont en
Turquie la réputation d’abuser de l’argument de la persécution religieuse
dans leur quête d’asile. On dit que les Kurdes vivant dans le Sud-est de la
Turquie qui souhaitent quitter le pays sont tentés de prétendre qu’ils sont
en fait des Souryanis.
La question des droits fondamentaux des chrétiens de Turquie a un caractère émotionnel marqué - en fait depuis la première guerre mondiale. Le
gouvernement laïc de Turquie a stabilisé la situation pour tous les citoyens depuis 1980, à l’exception de celle des Kurdes, dont la longue lutte
pour un Etat indépendant (Kurdistan) réunissant des parties de la Turquie,
de l’Irak et de l’Iran n’a cessé de provoquer des heurts dans la région.
Tant les dirigeants de l’Etat que ceux de l’Eglise s’efforcent de réduire autant que possible les tensions sectaires du passé, plus souvent associés aux Grecs et aux Arméniens qu’aux Souryanis.
Les chrétiens turcs, y compris les Souryanis, jouissent des pleins
droits civiques et de la liberté religieuse. Toutefois, ils ne sont pas
complètement libres de gérer leurs propres institutions ou de diffuser leur
foi et leur culture. Et les explosions de violence ne sont pas entièrement
inconnues. De plus, étant donnée que les Souryanis ne sont pas reconnus
légalement en tant que groupe minoritaire (le Traité de Lausanne de 1923
garantit certaines libertés aux minorités grecque, arménienne et juive),
ils ne sont pas autorisés à administrer leurs propres écoles.
- 11 En théorie, les enfants souryanis ont l’obligation de suivre les cours
de religion islamique dans les écoles publiques. Si cette exigence peut
être appliquée à Istanbul et dans d’autres grandes villes, la situation est
différente dans le Sud-Est rural ou les Souryanis vivent en groupes et ou
ils s’arrangent pour ignorer la loi et organiser officieusement leur propre
éducation religieuse.
La solution ?
On connaît des cas de mauvais traitements subis par les chrétiens de la
part des groupes kurdes locaux ou de fonctionnaires subalternes, mais les
Eglises de Turquie ne souhaitent pas que celles de l’étranger exercent en
leur nom des pressions en faveur du respect des droits de l’homme.
En même temps, il est hors de doute que les facteurs économiques
continuent à aggraver l’érosion de la communauté souryani. Le Sud-Est est
économiquement oublié par le gouvernement d’Ankara et, en dehors de l’eau
et de l’électricité, il ne dispose pratiquement d’aucun service public.
Ainsi, la quête d’une vie meilleure et le désir de retrouver des parents
partis pour l’Europe continuent à éloigner les Souryanis de leurs foyers
traditionnels. Et comme la culture de la communauté souryani s’érode dans
les sociétés occidentales laïques, on peut craindre que la population qui
maintient ses racines culturelles au Moyen-Orient n’ait atteint le seuil de
sa survie en tant que communauté distincte.
La poignée de personnes dévouées qui vit au monastère de Mar Gabriel est
obsédée par la préservation de cette communauté fragile. La question
déterminante qui se pose aux Eglises du monde sur le plan oecuménique est
de savoir s’il existe un moyen quelconque de renverser l’attrait de la
migration et de faire acte de solidarité à l’égard de ces chrétiens dans
leur communauté d’origine.
Une idée qu’il vaut, semble-t-il, la peine d’encourager consiste à essayer de persuader quelques Souryanis imaginatifs de rentrer au pays sur
une base provisoire, à titre d’essai, en leur suggérant des initiatives
propres à aider à faire revivre leur communauté d’origine. (apic/spi/bd)